« Oh la vache ! »… « Merde ! » « Putain, on lui a vraiment dit ça ? »
Ma fille est en train de lire une BD. Et elle réagit à sa lecture. Il faut dire que ça commence très fort. Moi-même, je me suis dit la même chose quand je l’ai lue. Et la tension ne redescend pas. Je m’y suis reprise à deux fois pour aller jusqu’au bout. A un moment, j’ai dû m’arrêter pour reprendre mon souffle. J’ai rarement lu quelque chose qui m’a fait vivre autant d’émotions. Passer de l’effroi à la colère et inversement.
Elle est passionnante cette BD.
Une grossesse sur quatre, enquête sur le tabou de. La « fausse » couche est signé Camille Drouet-Chades pour l’enquête et Manon Mugnier pour les dessins. Chaque année, environ 200 000 grossesses s’arrêtent spontanément en France. Environ parce qu’il est possible que le chiffre soit sous-estimé.
Camille (je l’appelle Camille, je la connais) a eu neuf grossesses et deux enfants. Donc un avortement et six grossesses interrompues (ce qu’on appelle des fausses couches alors qu’il n’y a rien de faux là dedans). Et son enquête commence par le récit de l’une d’elles. Je ne décrirai pas, je vous laisse découvrir, mais c’est d’une violence. Et à chaque fois qu’elle livrera des témoignages de femmes, on retrouvera cette même violence.
Celle-ci n’est pas anecdotique, ce n’est pas un coup d’édition. Elle n’est pas là juste pour faire parler d’elle, pour choquer le lecteur. Elle est utile pour qu’on se rende compte de
l’injustice et de l’épaisseur du silence qui entoure ce tabou. Parce qu’elle est présente partout, tout le temps, quand la grossesse s’arrête, dans le sang, la douleur, la peur de mourir, le désespoir. Mais aussi après, dans le silence et la solitude. Car, quand il s’agit d’une grossesse de moins de trois mois, à qui va-t-on en parler ? On n’a annoncé à personne en général qu’on est enceinte. On attend d’être sûr. Et on se dit qu’on a bien fait. Mais qui va aider à surmonter le syndrome post-traumatique qui s’ensuit ?
Il y a aussi des passages drôles. On rit un peu jaune, mais on rit. Comme le bingo des maladresses post-grossesses arrêtées.
– Ah ouais ? Nous, on a eu aucun problème, on a été efficace !
– Tu as un enfant, ce n’est pas si grave. Pense à ceux qui n’en on pas
– Tu en feras d’autres…
– Heureusement que tu n’étais pas très enceinte.
– C’est vrai qu’avec. Ton rythme de vie… (point bonus culpabilisation !) etc.
A ce petit jeu, on comprend que les femmes ou les couples ne s’étendent pas sur l’expérience.
La violence est là aussi dans l’indifférence des soignants qui, à leur corps défendant, font partie de la machine à broyer. Ils ont eux aussi droit à leur bingo. Les grossesses arrêtées, c’est leur lot quotidien, limite ça les emmerde et ça leur fait perdre leur temps parce que, dans le fond, ce n’est pas si grave.
Mais qui pour prendre en compte la détresse des femmes, leur douleur (toujours minimisée), leurs peurs, leurs angoisses et la fin de cette grossesse dans laquelle, quoi qu’il arrive, elles se sont déjà investies. Même si vous ne le saviez pas, même si elle ne vous en avait pas parlé. Dans notre époque où on tombe rarement enceinte par hasard ou accident, où la majorité des enfants sont désirés, ces arrêts de grossesse sont des déflagrations pour les femmes et pour les couples qui les subissent. A cause du tabou, personne n’y est préparé et personne n’en mesure l’ampleur tant qu’on n’y a pas été confronté.
Si elle exprime parfaitement ce que sont ces moments, les conséquences sur le corps, les couples, l’autrice décortique aussi les rouages psychologiques, économiques, sociétaux et politiques qui mènent à cette situation.
– le manque de formation des soignants
– le manque de moyens des hôpitaux et leurs urgences
– l’indifférence crasse des politiques
Elle aborde aussi les rares progrès qui ont été faits ces dernières années.
Et elle rappelle toujours que si les grossesses arrêtées ont un impact sur les mères, elles en ont aussi un sur les pères.
Il faut parler des dessins de Manon Mugnier. Ils n’éludent rien. Le sang est le sang. Mais ils ne sont jamais dans la démonstration. Ils sont justes tout le temps, émouvants souvent.
C’est une enquête de vie, forte, sincère, complète. Et d’utilité publique. D’ailleurs, la presse est unanime. Et c’est très largement mérité.