Je ne suis pas architecte, je n’envisage pas de construire une maison. Mais je me suis toujours intéressée aux habitations, à leur construction. A la façon dont on y vit. Aussi, quand ma libraire préférée a lancé une invitation pour un débat sur le béton, autour de la BD Béton, enquête en sables mouvants en présence de son dessinateur, je me suis tout de suite inscrite.

C’était organisé avec Frugalité heureuse et créative 37. Ce groupe réunit des architectes qui souhaitent construire pour le futur de façon socialement et écologiquement soutenable. La discussion a été évidemment passionnante, notamment grâce aux architectes présents qui ont répondu à nos questions.

J’ai acheté la BD. Pubiée en 2024, elle est écrite par Alia Bangana, architecte, et son mari, Claude Baechtold, journaliste, grand reporter suisse. Le dessinateur, Antoine Maréchal, a obtenu son diplôme

d’architecte. Mais, raconte-t-il, à la sortie de l’école, il a préféré continuer à dessiner.

L’histoire démarre dans une oasis algérienne où Alia doit construire une maison d’hôte. Elle propose une maison en terre pour les propriétés de celle-ci. Mais non. «  La paille, la terre… C’est pour les pauvres. Le béton, ça c’est moderne ! » lui répond-on. Même s’il faut ramener des tonnes de sable pour le béton, celui du désert n’étant pas adapté. L’entrée en matière m’a rappelé des souvenirs.

Il y a une dizaine d’année, je suis partie à Marrakech avec les étudiants. Ils devaient, en une semaine, réaliser des enquêtes de terrain et ramener suffisamment d’informations pour éditer à notre retour un magazine et un dossier multimédia. Le thème : l’écologie, le Maroc venant d’accueillir la COP 22. Notre contact était l’Enam, l’Ecole nationale d’architecture de Marrakech dont les étudiants ont servi de fixeurs de luxe aux nôtres.

En cliquant sur les trois petits points en bas à droite, vous pouvez mettre le magazine en plein écran et lire les articles. Dont « Bâtir un avenir archidurable sur le sujet ».

 

Un des sujets envisagé était le problème de la construction. Au Maroc, comme dans de nombreux pays (dont la France), on a dédaigné les techniques traditionnelles de construction au profit du béton. Mais ce ce matériau n’est pas écologique. Ni dans sa production ni dans sa conception. Et vivre dans des maisons en béton, quand il fait chaud, n’est pas une sinécure.

Dans un précédant voyage au Maroc, mais à Figuig cette fois, toujours avec des étudiants et toujours pour réaliser un magazine, nous avons été hébergés dans le ksar Zenaga un des quartiers anciens de la vieille ville.

Figuig est une oasis, une petite boucle marocaine à la frontière de l’Algérie. C’est une zone sensible où les habitants ont souffert de la répression sous le précédent roi du Maroc (Hassan II). Les tensions entre les deux pays et la fermeture de la frontière leur a fait perdre une partie de leurs terres, situées en territoire algérien.

Dans les vieux quartiers, les maisons en terre recouvrent les rues. Chaque matin, des femmes les arrosent. Ce qui colle le sable au sol et garantit la fraîcheur. Dans l’enceinte des maisons, de nombreux patios et terrasses permettent la circulation de l’air. Bref, nous étions à l’abri du vent et de la chaleur. Mais de nombreuses familles ont préféré abandonner les maisons traditionnelles en terre pour les immeubles en béton de la ville nouvelle. Et, le plus souvent, ce sont ceux partis vivre en Europe qui retapent les ksar et en font des maisons confortables, modernes et très belles.

Le béton, je l’ai aussi vu défigurer la Guadeloupe. Traditionnellement, les maisons de l’île sont en bois. Que ce soit les habitations (grandes demeures) ou les cases. Le bois est la ressource première de ces îles qui ne possèdent pas de carrière de pierres pouvant servir à la construction. Le bois permet des maisons qui respirent avec une climatisa­tion naturelle.

Le défaut qu’on lui connait est de mal résister aux cyclones. Lors de Hugo, le dernier très gros cyclone qui a frappé l’archipel, nombre de cases ont été balayées. De nombreuses familles ont trouvé leur salut dans la seule pièce en dur de leur maison : la salle de bains. Aussi, quand il s’est agit de reconstruire, la plupart des personnes ont choisi le béton. On peut les comprendre.

Le problème c’est que les murs en parpaing et les dalles en béton armes résistent beaucoup moins bien aux tremblements de terre que le bois. Le pire étant les maisons avec dalle de béton au sol et dalle de béton au plafond (moins compliqué et moins cher qu’une charpente et une toiture, fusse-t-elle en tôle). Le risque est grand pour les habitants de jouer le rôle du jambon dans le sandwich quand tout s’écroule.

Si mon mari avait construit notre maison en bois elle aurait été terminée bien avant notre divorce. C’est très rapide, j’ai vu des cases de plusieurs pièces se construire en quelques jours grâce aux éléments réalisés en usine. Comme un Lego. Et c’est démontable. Cela aurait aurait suffi à mon bonheur. Mais le béton, c’est moderne…

Pour en revenir à la BD, des années après l’épisode algérien, Alia l’architecte, confinée en Suisse avec son mari et leurs enfants, découvre en plein champs une foreuse. Et de fil en aiguille, elle découvre que la campagne suisse se retrouve au cœur de la mafia (pas d’autre mot) du sable. Son mari et elle se lancent dans l’enquête pour comprendre comment fonctionne cet univers impitoyable qu’est le BTP.

Avant de devenir BD, l’enquête a été publiée sur Heidi.news, un magazine d’investigation suisse, dont je conseille la lecture. Le résultat n’est pas réjouissant, autant le dire. Le béton n’est pas durable, dans tous les sens du terme. Il pollue, détruit les sols et les plages, produit du Co2 dans des proportions alarmantes. Et sa durée de vie n’est qu’entre cinquante et soixante-dix ans. L’usure touche les maisons (qui ne sont d’ailleurs censées durer en bon état que le temps du remboursement du crédit). Elle touche aussi nos ponts, nos barrages, nos routes. On se souvient de la catastrophe du pont de Gênes.

Heureusement, les dernières pages sont consacrées à la résistance qui s’organise avec l’utilisation de matériaux – la paille, le bois, la pierre… – anciens certes mais, si on y pense, tellement plus modernes que le béton qui nous a beaucoup servi mais qui devient obsolète par les temps (chauds) qui courent.

Vu le fric qui se fait grâce à lui et les idées toutes faites dont nous sommes imbibés, ça va pas être facile de s’en sortir. « J’ai été formatée pour le 20ᵉ siècle, quand on pensait que l’énergie et la matière étaient infinies, conclue Alia à la fin de la BD. Nous n’utilisons que des matériaux transformés industriellement, à l’obsolescence programmée. Nous croulons sous des montagnes de déchets alors qu’il existe tant d’alternatives. Il faut se rendre à l’évidence, à l’ère de l’anthropocène, le tout-béton est fondamentalement une pratique du passé. »