Quelques jours à Lille (4)

La villa Cavrois

Ce jour. là, nous avions prévu une très grosse journée. Je l’avais placée là parce que je savais qu’il me resterait une journée de repos avant de reprendre la route et de rentrer à la maison. Mais j’aurais mieux dû répartir les visites dans la semaine

Bref ce matin-là, nous sommes partis visiter la villa Cavrois. C’est un trésor d’architecture des années trente. Elle tient son nom de ses propriétaires, des industriels du textile. Le père a créé dans la deuxième moitie du 19ᵉ des usines de filature, de tissage et de teinture du coton à Roubaix. A sa mort, deux frères héritent des usines, Jean et Paul. Le premier est tué à la guerre en 1915. Le second épouse la veuve de Jean et élève ses trois enfants. Quatre enfants naissent de la nouvelle union. Une famille nombreuse donc comme il est assez courant dans cette grande bourgeoisie à l’époque.

Après la guerre, la bourgeoisie industri­elle du Nord cherche à s’éloigner de la ville et de leurs usines. Nombreux sont ceux qui s’installent alors dans la campagne de Croix, une commune limitrophe de Roubaix.

Pour nous rendre à la villa Cavrois, nous avons emprunté le métro puis le tramways depuis Lille. Arrêt Cavrois. Tout simplement. Mais le tram ne s’arrête pas devant la villa. Il faut marcher pendant un bon quart d’heure dans une rue qui grimpe sec, bordée de grandes propriétés, de jardins luxuriants et de demeures cossues le plus souvent de style anglo-normand. Certaines lorgnent vers les demeures du 19ᵉ, d’autres s’inspirent de l’orientalisme en vogue à l’époque (ah ! le bon temps des colonies).

Il semble que Paul Cavrois ait eu envie de se démarquer. S’il achète lui aussi des terrains à Croix, il a d’autres envies question architecture. Il fait donc appel à Robert Mallet-Stevens. Pour l’industriel provincial, travailler avec un architecte en vogue à Paris (Mallet-Stevens à travaille sur la villa Noailles, sur le chantier de celle du couturier Paul Poiret et sur des décors de film) ne peut que marquer sa différence dans son milieu (Ah ! l’ego). Pour l’architecte, c’est la promesse d’un projet où il pourra exprimer tout son art, le commanditaire lui laissant cartre blanche. Un contrat gagnant/gagnant dirait-on aujourd’hui.

La villa est inaugurée en 1932. Le résultat est fascinant. La maison a été conçue comme un château (taille, pièces de réception, espaces privés) mais d’une modernité tout à fait actuelle. Une modernité qui ne réside pas unique­ment dans les lignes du bâtiment mais également dans la conception de l’art de l’habiter. Cette villa est un manifeste.

Pour ultrariche et gens de pouvoir évidemment.

La villa Cavrois a subi le même sort que nombre de châteaux mais beaucoup plus rapidement. Elle a même failli dis­paraître. L’industrie textile périclite dans les années soixante et soixante-dix. Le bâtiment coûte de plus en plus cher à entretenir (d’autant qu’il est désormais interdit d’utiliser les ouvriers des usines pour entretenir la propriété).

En 1985, après la mort de Lucie Cavrois, la matriarche (Paul est mort en 1965), les enfants vendent le mobilier à un antiquaire. Puis la propriété à un voisin qui souhaite détruire la villa et construire un parc de six immeubles. Ce qui ne fait frémir personne dans le voisinage qui continue de regarder la villa avec mépris. Trop d’originalité, trop d’exhibition. Il semble également qu’elle n’étais pas tant au goût des enfants, notamment des aînés. Les villas qu’ils se sont fait construire sur une partie de la propriété ressemblent elles à leurs voisines.

Heureusement, des passionnés créent en 1990 l’Association de sauvegarde de la villa Cavrois. Celle-ci est classée monument historique à la fin de la même année par Michel Rocard. S’engage alors un bras de fer avec la société immobilière propriétaire des lieux qui, ne pouvant réaliser son projet, procède au démontage et à la vente des décors et laisse la voie libre au pillage et au vandalisme.

C’est un fantôme que finit par récupérer l’Etat en 2001, amputé d’une partie du terrain (la roseraie, le potager etc.). Les ouvertures sont béantes, l’eau s’est infiltrée partout, les intérieurs sont ravagés, les arbres poussent sur les terrasses. Tout est à l’abandon. Il ne reste que la structure de béton et de briques.

La restauration commence en 2003 pour s’achever en 2015. La ville ayant subi de nombreuses transformations pour s’adapter aux évolutions de la famille Cavrois, la Commission nationale des monuments historiques décide de retrouver l’état initial de la villa, telle qu’elle avait été inaugurée en 1932.

Le travail réalisé est prodigieux. Les dessins initiaux de Mallet-Stevens ayant pour la plupart disparu, il s’est basé essentiellement sur des photos retrouvées au Canada. Un documentaire projeté dans l’ancien garage montre les étapes. Le travail des artisans qui reproduisent les gestes de l’époque. les plaques de marbres montées au millimètre près grâce aux photos. Par exemple, pour le marbre vert de Suède de la salle à manger. Mallet-Stevens avait veillé à ce que les mouvements de la pierre reproduisent ceux des vagues. Un effet que la restauration est parvenue à reproduire.

Dans le documentaire, les architectes expliquent les difficultés rencontrées Et elles ont été immenses.

Nous n’avons vu le film qu’après avoir découvert tout le bâtiment. On ne commence pas la visite par les sous-sols. Mais nous aurions préféré le voir au début. Je crois que nous n’en aurions que mieux apprécié la beauté des lieux.

Plan du rez-de chaussée emprunté au site des Amis de la villa Cavrois

On entre donc dans le vestibule. En face, nous sommes d’emblée attirées par le salon et ses baies vitrées, mais nous sommes dirigées vers le couloir sur la droite qui dessert les pièces de réception mais aussi, au fond, l’office et la cuisine, le début de la visite.

Ce sont des espaces fonctionnels, hygiénistes. Les murs et le sol sont couverts de carrelage, les meubles en acier émaillé. Les pièces sont baignées de lumières grâce aux grandes fenêtres qui donnent sur les jardins côté nord et côté sud.

On accède ensuite à la salle à manger des enfants. Cela me rappelle des connaissances de mes parents chez lesquels jamais les enfants ne mangeaient avec leurs parents (contrairement à nous). Les petits dînaient dans la cuisine quand les parents s’installaient dans la salle à manger.

Je me souviens notamment d’un collègue et ami de mon père chez qui nous allions souvent. Non seulement nous mangions plus tôt, confinés dans la cuisine avec la jeune fille au pair qui faisait office de gouvernante mais nous ne mangions pas la même chose. La bouffe (on ne parle pas de cuisine) ne devait pas leur coûter bien cher.

Je détestait aller chez ces gens d’autant que nous devions, avant de partir, ranger les chambres des garçons où nous avions joué. Chambres qui n’avaient pas dû l’être depuis notre précédente visite.

A la villa Cavrois, je trouve la salle à manger des enfants petite vu le nombre de gamins qu’elle devait accueillir. Petite et un peu froide. Bien sûr, une fresque en relief tente de reproduire un univers enfantin. Mais le tout manque de couleur et d’imaginaire. Un monde d’enfance conçu par un adulte…

La pièce communique avec la salle à manger des parents (accessible aussi depuis l’office). Une table immense dans une pièce immense baignée de lumière. Et pour cause, côté jardin – donc côté sud – le mur est entièrement remplacé par une baie vitrée.

Sur le mur d’en face, un miroir de bonne taille augmente encore la luminosité et la sensation d’espace.

Avec le marbre vert de Suède qui couvre le sol et les murs, j’ai l’impression de pénétrer dans l’immense piscine d’un spa de luxe. Les vagues du marbres sont brisées par les lignes rectilignes des consoles noires et par la table. Quand on se place dos au miroir, le ciel se reflète sur son plateau.

L’effet est saisissant.

Saisissant est aussi le salon. Pardon ! le hall salon. Je connais des halls de gare moins grands et moins hauts. Comme la salle à manger, c’est un cube mais celui-ci est doublé dans sa hauteur. Vertigineux ! On y accède soit depuis la salle à manger par une cloison en noyer qui coulisse, soit depuis le vestibule par une double porte en bois laqué noir.

Les visiteurs que nous sommes n’empruntent pas le même chemin que ceux de l’époque. Les invités devaient sans doute d’abord passer par le salon avant de découvrir,  une fois la cloison ouverte, la salle à manger avec sa table mise. Et cela devait être admirable. Mais nous ne sommes que des enfants.

Pour en revenir au salon, il se divise en trois espaces. Au plus près de la salle à manger un coin repos abrité par un retour du plafond. On y trouve d’un côté un immense sofa. De l’autre une table et des chaises où j’imagine les habitants jouer au bridge, discuter…

En face, le coin cheminée auquel on accède par quelques marches. Couvert de marbre jaune de Sienne sensé évoquer le feu, il propose deux banquettes face à face en cuir fauve. Le terme coin peut paraître adapté car il est conçu pour discuter près d’un bon feu de bois. Mais le coin en question fait la taille d’une grande chambre d’un appartement parisien. On n’y est pas l’un sur l’autre. C’est un grand coin. Nous sommes, je vous le rappelle, dans un château.

Au centre, des fauteuils et une table dessinée par Mallet-Stevens lui-même. L’en­semble est aligné sur la baie vitrée, immense évidemment, qui permet d’admirer le jardin et son bassin d’eau. Les meubles, les banquettes, le sofa ont soit été rachetés par les monuments nationaux, soit entièrement reconstitués à partir de photos d’époque. D’autres pièces pourraient encore être découvertes et acquises

Dans la soirée, il est à parier que ces messieurs se réunissaient au fumoir. Cette pièce, placée dans le belvédère, est tout en rondeur. C’est la pièce la plus chaleureuse de la maison. C’est sans doute dû à sa taille, au bois (acajou de Cuba) qui la couvre entièrement (sol, mur, plafond) et à la fenêtre incurvée qui donne sur le jardin.

On passe ensuite au bureau de l’ancien maître de maison dont seules les boiseries et les peintures ont été reconstituées. On y voit un gros coffre fort et quelques sièges. Nous passons rapidement.

Nous arrivons dans la dernière partie du rez-de-chaussée. Les deux chambres de « jeune homme » destinées aux deux aînés de la famille ainsi que leurs salles de bains.
La première, dans les tons jaunes, n’est pas meublée. Y sont exposés des tissus d’ameublement utilisés pour la décoration et une table récupérée, dessinée par Mallet- Stevens.

La seconde est beaucoup plus intéressante car entièrement reconstituée. Par ses couleurs, elle rend hommage à un mouvement hollandais, De Stijl : couleurs vives, mobilier polychrome, plafond noir. Voilà qui nous change des teintes feutrées vues jusqu’ici

La deuxième chambre de « jeune homme ». Les couleurs de ces chambres se retrouveront dans celle des enfants de l’étage. Sur la droite, on aperçoit un bout de lit. Le plafond est laqué noir, s’y reflète la fenêtre en dessous. La coupole blanche est décaissée pour un éclairage indirect.

Je suis fan de ce bureau hyperfonctionnel. Mais bon, trouver un bureau Mallet-Stevens, même sur le Bon Coin, me paraît hautement improbable.

Nous empruntons l’escalier pour arriver au premier étage. Situé dans le belvédère, il offre lui aussi une superbe vue sur les jardins.

Le premier étage comporte deux ailes. Celle des enfants et celle des parents. Nous commençons par la première. Elle comporte trois chambres, celle des filles, celle des garçons et celle de la gouvernante, ainsi que deux salles de bains. La chambre des filles est peinte en bleu. Celle de la gouvernante en rouge. Celle des garçons devait être jaune. Elle n’a pas été reconstituée Elle est le témoin, impressionnant, des dégâts subits dans les années quatre-vingt. C’est la pièce témoin qui permet de se rendre compte de l’exploit des restaurateurs.

Le contraste avec l’aile des parents que nous découvrons juste après est impressionnant. Nous pénétrons dans le boudoir de Madame, une petite pièce (comparée aux autres) chaleureuse grâce aux couleurs qui la compose : bleu tendre des murs, bleu sombre de la moquette, blondeur des meubles en sycomore et vert franc du velours du sofa. Une pièce à soi avec un bureau, quelques fauteuils, une cheminée et dans laquelle il devait être agréable de s’enfermer. 

Elle donne sur la chambre parentale. Immense comme il se doit. Tout ici n’est que luxe, calme et beauté. C’est terriblement reposant. Le mobilier aux formes sobres est plaqué de bois de palmier, ce qui l’est moins (sobre). La table aux allures toutes simples est à double plateau. Elle possède un mécanisme qui permet d’ouvrir un coffre secret dissimulé sous le plateau supérieur.

Ce n’est pas seulement une chambre, c’est une pièce de vie.

Mitoyenne à la chambre une gigantesque salle de bains. Spectaculaire. Pas moins de 46 mètres carrés (la taille de mon premier appartement parisien dans lequel se logaient 2 pièces, une salle de bains, des toilettes et une cuisine)

La première partie est séparée en 2 par des étagères en marbre blanc longues de 3 mètres. D’un côté, le dressing. De l’autre deux lavabos, les meubles de rangement et une coiffeuse pour les soins de beauté avec force éclairage.

Dans la deuxième partie, une baignoire, une douche XXL, le tout couvert de marbre. Ce qui me scie le plus est le pèse personne intégré dans le mur.

Et puis des fenêtres partout…

On reprend l’escalier pour le dernier étage où se trouvent les bureaux d’études des garçons et des filles et une immense salle de jeux. Puis une pergola

Entre les deux ailes le couloir n’est pas fermé côté sud. Le passage surplomble le hall salon. C’est là que l’on se rend compte que sa hauteur va du rez de chaussée au plafond du premier étage. Vertige !

Nous revenons sur nos pas pour emprunter l’ascenseur. Ah le luxe d’avoir un ascenseur juste pour monter dans sa chambre… En l’occurrence pour descendre à la cave. Nous descendons au sous-sol où se suivent la cave à vins [les WC, pas d’époque mais vastes], la buanderie…

Nous revenons sur nos pas pour rejoindre le garage installé comme une salle de projection où l’on peut voir le documentaire sur la restaura­tion.

Il a plu un peu mais il fait à nouveau grand soleil. Idéal pour se promener dans les jardins. Et admirer la façade sud qui me fait penser à un grand paquebot avec ses sabords et sa tour belvédère.

Longeant la piscine, nous prenons l’allée centrale qui suit le miroir d’eau. Arrivées au bout, nous comprenons le nom de ce dernier : en nous retournant vers la maison, nous la voyons se refléter dans le fameux miroir. Comme dans les jardins d’un château renaissance mais, évidemment, modernisme oblige, avec une rigueur toute géométrique.

Cela fait déjà un moment que Garance sature. Elle n’a qu’une hâte, c’est de partir. Elle rejoint le pavillon du gardien à l’entrée pendant qu’avec Léone, je repasse en vitesse dans les salles du rez-de-chaussée, histoire de m’en mettre une nouvelle fois plein les yeux.

C’est très curieux ce lieu. Sa modernité le rend plus proche de nous que les châteaux historiques. La famille y vivait encore au début des années quatre-vingt, ce n’est pas si vieux. Mais est-ce encore une habitation ? De fait, je ne rêve pas plus vivre dans le paquebot de la villa Cavrois qu’au château de Vaux le Vicomte ou celui d’Azay le Rideau cher à mon cœur (et doté d’un miroir d’eau autrement plus conséquent).

Elle est à sa juste place. C’est un monument historique témoin du mode de vie d’une classe dominante. Mais un témoin qui sort de l’ordinaire. Aucune des villas voisines, aussi luxueuse soit-elle, ne peut rivaliser. Et c’est bien là le génie de Robert Mallet-Stevens et de Paul Cavrois.

Pour en savoir plus

La Villa Cavrois, coll. Itinéraires. Editions du patrimoine. Je l’ai beaucoup consulté pour rédiger ce post.

Le site de la Villa Cavrois qui donne de nombreuses indications et connaissances sur Mallet-Stevens et ses influences, l’histoire de la villa et évidemment tous les événements qui y sont liés.

Les site Les Amis de la villa Cavrois regroupe des coupures de presse et un certain nombre de documents concernant la villa.

Pour les photos, vous pouvez en voir plus sur mon compte Flickr dans l’album dédié