Je discutais avec une ancienne consœur et je lui disais que, chaque fois que je « rentrais» à Paris, je ressentais l’impression que je n’en étais jamais partie.

Oui, j’ai dit « rentrer » alors que cela fait dix-huit ans que je n’y habite plus.

J’imagine que cela fait la même chose à tous ceux qui retourne dans un endroit où ils ont longtemps vécu. Paris reste et restera ma ville, celle où je suis née, où je suis devenue jeune femme, où j’ai fondé ma famille, où sont nées mes enfants.

J’ai pris le métro à Montparnasse (je suis toujours étonnée de la foule que l’on trouve dans cette gare, quel que soit le jour, quelle que soit l’heure). J’ai rejoint la ligne 12 presque déserte en comparaison de la masse des gens croisée deux minutes plus tôt. Et je me suis assise, mon sac serré contre ma poitrine.

La ligne 12 est l’une de celle que j’ai le plus empruntée quand je me suis installée dans le 18e. Je vivais entre Pigalle et Abbesses et je travaillais à Solferino. Mon premier appartement, situé au rez-de-chaussée, était juste au dessus de la station des Abbesses. La nuit, j’entendais le métro arriver, le signal de la fermeture des portes, le métro repartir. Très vite je n’y ai plus fait attention, ni au bruit ni aux vibrations, très légères. Mais certains de mes visiteurs, peu habitués au métro parisien, me regardaient inquiets. « Vous avez raté le métro », plaisantais-je parfois.

De Montparnasse aux Abbesses, je connaissais les stations par cœur. J’aimais bien celle de Concorde, avec ses carreaux de faïence blanche, portant des lettres qui composent le texte intégral de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Celle aussi d’Assemblée nationale, avec les grandes silhouettes noires sur des a- plats de couleur franche de Jean-Charles Blais dans les années quatre-vingt-dix. Elle est devenue moche comme tout, grise, technique, sans état d’âme. Le signe que nous avons vraiment changé d’époque.

Avec mes filles, nous avions un jeu, qui les occupait bien lors des trajets toujours un peu longs pour leurs jeunes années. Il fallait deviner, avant d’arriver dans une station, la couleur de ses sièges. Je gagnais presque à tous les coups, concurrencée pour l’aînée qui s’était mis à les mémoriser, les petites râlaient, disant que ce n’était pas juste.
Je suis devenue bien mauvaise à ce jeu.

Evidemment, à Concorde, je me souviens que les bancs, si inconfortables, sont couleur bois. D’ailleurs ils ont éclairci, décapés et revernis. A Saint-Lazare, il me semble qu’ils sont blancs. A Madeleine, rouge ? Trinité-Estienne d’Orves… je ne sais plus. Ce jeu anodin est désormais si loin.

Je suis descendue à Saint-Georges. L’antiquaire foutraque a été remplacé par une agence immobilière, moche et sans âme. Je reste l’hôtel de la Païva, et la fontaine avec ses sculptures en hommage au caricaturiste Gavarni : un mendiant, une « mégère », une  lorette  et un artiste bohême.

J’ai descendu la rue, quittant le passé pour entrer dans le 9e riche et branché. Paris sera toujours Paris. Peut-être. Sans doute pas. Il a déjà beaucoup changé. Sa beauté, son charme indéniable, ses monuments, ses façades, oui, sont toujours là. Mais, de plus en plus, il m’apparait comme une ville vitrine, où on travaille, que l’on vient visiter mais où la vie peu à peu disparait. Les artisans, les petites boutiques, les petits cafés où l’on ne voyait pas que des employés de bureaux qui déjeunent. Ou des touristes.

C’est une chose dont je suis des plus conscientes. Jamais plus ma famille ne se réimplantera dans cette ville. Elle n’est pas, elle n’est plus dans nos moyens. Et aucun de mes petits enfants n’y naîtra.