La petite cosmonaute

par | Mai 4, 2026 | 2026, Ça se culture, J’ai vu, Racontars

Depuis qu’avril a foutu le camp, il pleut. Jusque là, nous avions un temps de Covid. Du soleil, de la chaleur et comme je suis à la retraite, pas grand chose à faire. Bon, la différence n’aura échappé à personne, on avait le droit de sortir au delà du jardin.

En fait, de la période du Covid, c’est ce dont je me souviens le plus. Le beau temps. Ce qui devais être fort compliqué pour tous ceux qui vivaient en appartement n’était pas si désagréable posée dans mon hamac. J’avais incité Léone a quitter sa sordide chambre de la cité universitaire à Orléans avec un maximum de choses. Elle qui ne pensait rentrer que pour le week-end… Garance, qui venait de s’installer dans son appartement (le week-end avant le confinement), nous rejoignait en douce.

Moi, je sortais chaque jour pour rejoindre le CHU et ma séance de radiothérapie. J’éditais mon autorisation de sortie. Je traversais en voiture une ville déserte baignée de soleil, interdite à ses habitants (même les bords de Loire étaient barricadés). Arrivais au CHU où on se garait sans aucun problème. Suivais un parcours fléché jalonné de distributeurs de masques (pas au début) et de gel hydroalcoolique. Je retrouvais des gens dans la salle d’attente, tous éloignés les uns des autres. Un siège sur deux était interdit, certains restaient donc debout. Ils n’allaient pas tous aussi bien que moi.

Je repartais avec ma petite auto, retraversais la ville toujours aussi déserte et rentrais chez moi retrouver mon jardin.

La seule fois où j’ai eu la flemme de réimprimer ces fichus autorisations de déplacement, j’ai changé la date à la main. Evidemment, c’est la seule fois où je suis tombée sur une bande de pandores. Papiers, autorisation…

  • Mais Madame, vous n’aviez pas le droit de raturer, il fallait en imprimer une nouvelle.
  • Oui, mais l’imprimante… le papier… tout ça, c’est du gâchis.
  • Je ne veut pas le savoir, la loi c’est la loi et d’ailleurs vous allez où comme ça, vous pouvez le prouver ? Avec ce petit ton de celui qui en a enfin chopper une, de délinquante.

J’ai alors sorti le petit carnet avec la date de tous mes rendez-vous au service radiothérapie-oncologie. Et le ton est redevenu aimable.

  • Allez-y Madame et bon courage.
  • Merci M. l’agent.

D’une certaine manière, le confinement m’a simplifié la vie. Pas d’embouteillages pour me rendre à mes rendez-vous, pas de pression du boulot vu que plus personne ne travaillait. C’est comme si tout le monde était en congé maladie avec moi.

La deuxième chose dont je me souvienne, c’est une découverte. Comme tout le monde, je passais des heures sur les réseaux. Et notamment Instagram que j’ai scanné. A l’époque, je pouvais encore y voir ce pourquoi je m’étais abonnée : des photos de photographes. Certains que je suivais, comme Lucas Barioulet, un ancien étudiant, dont j’ai toujours aimé les images. Il avait réalisé un reportage sur les unités Covid dans les hôpitaux. Très fort.

Beaucoup de photographes, qui ne travaillaient plus, documentaient leur vie, les alentours. C’était passionnant. Et autant de leçons de photographie.

C’est là que j’ai découvert Rovenko. Andrew Rovenko est ukrainien. Il est né et a grandi à Odessa. Puis il s’est installé en Australie où il vit avec sa femme Mariya et leur fille Mia. Passionné de photographie, il n’en a pas fait tout de suite son métier mais son travail amateur a remporté un tel succès qu’il a fini par se lancer professionnellement.

Plus que la qualité des photos, c’est l’histoire qu’elle racontait qui m’a arrêtée et séduite. On y voyait, dans des endroits déserts ou désertés, une petite fille vêtue d’une combinaison blanche, d’un casque de cosmonaute, des baskets rouges, comme perdue. Cela percutait complètement cette ambiance de fin du monde dans laquelle nous vivions. C’était à la fois très bizarre et très beau.

Je me suis abonnée à son compte et j’ai suivi les pérégrinations de la petite Mia dans cet univers hostile mais pas dénué de beauté, genre Urbex. J’ai souvent lié et partagé les photos dans mes stories. Ce dont Rovenko m’a remerciée à chaque fois. C’était sympathique, nous vivions peu ou prou la même réalité à des milliers de kilomètres.

Nous avons donc échangé, un peu : c’était déjà le sixième confinement à Melbourne, expliquait-il. Dans les tristes villes fantômes, chacun devait trouver sa façon de tenir le coup. Et lui cherchait une idée pour occuper sa fille, 4 ans à l’époque, fasciné par le ciel, la nuit. De petites choses comme fabriquer un casque spatial. Et un costume. Puis partir à la recherche d’histoires. L’avantage, c’est que l’on peut trouver des histoires partout, que ce soit dans le rayon de 5 kilomètres imposé par le confinement ou dans sa chambre. À l’arrêt de bus ou à la laverie. Et c’est ainsi qu’est née Rocket Girl.

Je trouvais l’idée géniale. Et j’admirais la qualité des clichés, tous argentiques. Un piqué des images, un travail très personnel sur le tirage. Du grand boulot. 

Pour que le projet ne s’arrête pas complètement une fois les choses revenues à la normale, Rovenko a pensé à un livre, édité grâce au Crowdfunding. J’ai évidemment participé. Et ça a marché. Cela a été long, mais un an après, je recevais le fameux livre, réalisé par sa femme, accompagné du tirage d’une photo que j’avais choisie parmi cinq ou six.

Je n’ai pas été la seule à tomber sous le charme des photos de Rovenko. Son projet a reçu un accueil international, avec des publications dans Vogue, Rolling Stone, et lui a valu le titre de Photographe de l’année 2021 en Australie. Le livre lui-même a remporté plusieurs prix, dont celui de la Photographie de Paris en 2024. Et ça ne s’arrête pas là.

Il a remporté le 2e prix du concours Photographer of the Year Awards en 2025 (catégorie Portrait) et a été nommé Creative Photographer of the Year aux Siena International Photography Awards la même année. Sur son compte Instagram, on peut le voir recevoir ce prix en compagnie de sa femme et de sa fille.

Comme quoi, des périodes les plus sombres peut émerger de la beauté. Il faut préserver les artistes, ils sont nos lueurs d’espoirs

En février 2022, en légende d’une de ses photos, Rovenko écrivait

As my home country burns under the missile strikes, with enemy tanks rolling in in an attempt to break the back of free nation, it’s hard to not feel devastation and helplessness. But the feeling of pride of being Ukrainian is something much stronger. Pride for my compatriots back home, unrelentness in the face of this terrible adversity. Pride for my child, who’ll inherit my culture.
These photos were taken in better days, in what feels like a different world.
Better days will come again.
Слава Україн! 🇺🇦

Alors que mon pays natal est ravagé par les frappes de missiles et que les chars ennemis envahissent le territoire pour tenter de briser la résistance d’une nation libre, il est difficile de ne pas ressentir un sentiment de désolation et d’impuissance. Mais la fierté d’être Ukrainien est bien plus forte. Fierté pour mes compatriotes restés au pays, pour leur ténacité face à cette terrible épreuve. Fierté pour mon enfant, qui héritera de ma culture.
Ces photos ont été prises à une époque plus heureuse, dans ce qui semble être un autre monde.
Des jours meilleurs reviendront.
Gloire à l’Ukraine! 🇺🇦

Des jours meilleurs reviendront. Nous l’espérons tous. Comme les mois d’avril.

 

Toutes les photos d’Andrew Rovenko publiées ici sont issues de son compte Instagram et sont publiées avec son accord. Il raconte lui-même l’histoire dans un article de Blind Magazine. On peut retrouver le projet sur son site. D’autres photos