C’était l’année de mes 60 ans. Cela faisait un moment que je différais la mammographie de contrôle. Ce n’étais pas que je craignais particulièrement cet examen. C’est juste que prendre un rendez-vous médical m’a toujours été pénible. Et le plus facile à reporter parmi tous les trucs pénibles qu’une mère de famille solo peut avoir à faire (on appelle cela la charge mentale). Je parle des examens de santé me concernant. Pour mes enfants, j’ai toujours été d’une ponctualité et d’une organisation exemplaire.
Pourtant, ce matin-là, nous étions en mai, je me suis dit : « Ma cocotte (ça m’arrive de m’appeler cocotte, mais ne vous avisez pas à en faire autant), prends rendez-vous pour ta mammographie. » Et c’est ce que j’ai fait, séance tenante. Ce qui me concernant, est exceptionnel. Cela fait deux ans que je dois prendre rendez-vous chez le dentiste. C’est dire.
Mais ce matin-là, il était évident que je ne pouvais pas reporter. Un appel de mon corps en quelque sorte. J’ai tendance à faire confiance à mon corps.
Nous étions en mai. J’ai eu mon rendez-vous le 30 aout. A Tours, il est plus rapide de prendre rendez-vous pour une IRM que pour une mammographie. Entretemps, je suis partie en vacances au Québec. Pour mes 60 ans, mes filles, mes sœurs et mes meilleurs ami (e) s m’ont organisé trois semaines là-bas qui comptent parmi les meilleures vacances de ma vie et qui m’ont sans doute donné une patate qui m’a été bien utile par la suite. Six ans après, j’en garde encore des images plein la tête et une certaine nostalgie pour ces paysages immenses sous un soleil de plomb (oui, l’été, au Québec, il fait beau et chaud)
Fin aout, j’ai préparé ma rentrée. L’année précédente, l’école de journalisme était passé du niveau DUT + licence au niveau Master. Nous avions eu les dernières promos de la formule précédente et la première promo du Master. Nous avions tous bossé comme des malades. La nouvelle année devait être plus légère, plus agréable. Elle a été la plus bizarre que j’ai connue.
J’ai passé ma mammographie sans encombre. Le radiologue qui m’a reçue n’a rien décelé de particulier. Comme d’habitude. La conclusion de l’examen : « Aucun élément suspect retrouvé. Prochain contrôle dans deux ans dans le cadre du dépistage organisé. »
De quoi dormir sur ses deux oreilles. Dormir…
J’ai plongé dans le boulot. Finalisation et mise à jour des cours. Premières corrections. Réunions. Organisation.
J’ai géré la rentrée de Léone qui rentrait aux Beaux Arts d’Orléans et avait gagné le droit de loger dans une chambre d’étudiant minable. Lou était à Bordeaux. Garance, rentrée du Canada, travaillait en centre aéré et songeait à se trouver un appartement. La vie roulait.
Un samedi matin, mon téléphone portable sonne et me réveille. 8 heures du matin ! Un samedi ! Je décroche. Encore endormie, j’entends une jeune femme me dire qu’à la deuxième lecture de la mammographie, il y a eu un doute, il faudrait un deuxième examen. Et de me donner une date, une heure. J’acquiesce, raccroche et me rendors. Je m’étais couchée à 3 heures du matin la veille (boulot, boulot, boulot).
Je savais que les mammographies de dépistage étaient toutes lues une deuxième fois. Une médecin me l’avait expliqué quelques années auparavant (en 2009) parce qu’elle avait un doute sur mes clichés. Notamment à propos de mes canaux de lactation. J’ai allaité mes trois filles et la dernière jusqu’à ses 2 ans. Sept ans plus tôt (le fait d’avoir des enfants tard…). Mais à l’époque rien n’avait été décelé.
Quand je me suis réveillée à une heure plus décente, je me suis demandée si j’avais rêvé. Tout en me disant que ce n’était vraisemblablement pas le cas. En tout cas, ce n’était pas un très bon rêve. Mais pour avoir confirmation, il me fallait attendre le lundi.
Donc lundi, petit coup de fil
– Bonjour, j’ai reçu un appel de votre part samedi matin très tôt. Je n’étais pas très bien réveillée. Vous pourriez me confirmer la date et l’heure de mon rendez-vous ?
L’appel suivant a été pour ma toubib.
Vous connaissez la phrase : « Jusqu’ici tout va bien. » C’était exactement mon état d’esprit. Le pire n’étant jamais certain (mon mantra depuis quelques années), nous n’en étions qu’au doute à la deuxième lecture. J’ai donc continué ma petite vie sans en parler à personne, sauf à ma sœur. Qui a proposé de m’accompagner le jour du rendez-vous.
C’est souvent par l’attitude inquiète des autres que commence la prise de conscience du danger.
Le deuxième rendez-vous était le 2 octobre. La première mammographie avait été comparée au cliché de 2013. La deuxième l’avait comparée au cliché de 2009. Et au jeu des sept erreurs, j’avais gagné une opacité évaluée à 2 centimètres. A l’échographie, le médecin savait où chercher et comment chercher. Il a confirmé la présence d’une tumeur. Restait à réaliser une biopsie pour en mieux connaître la nature.
J’aimerais dire que le verdict ne m’avait pas surprise. Quand on vous rappelle après la lecture de contrôle. j’imagine que ce n’est pas pour vous dire : « Ah ben non, en fait, il n’y a rien. »
Mais je suis une éternelle optimiste. Le pire n’est jamais sûr. Un pragmatisme optimiste qui me permet de me préparer aux bonnes comme aux mauvaises nouvelles
Je crois que j’étais cependant un peu sonnée.
En sortant du centre avec ma sœur, j’avais l’impression d’être calme et tranquille. J’ai appelé ma médecin. Qui m’a demandé si je voulais passer la voir. Je ne m’y attendais pas. Comme beaucoup de généralistes, elle est plutôt très occupée. Ça m’a cueillie. Vous savez, vous tenez le coup et puis quelqu’un vous regarde et vous demande si vous allez bien. Et là, vous craquez. C’est la voix légèrement chevrotante que j’ai répondu un tout petit « oui ». Quelques minutes plus tard, je me retrouvais dans son cabinet.
Je crois qu’elle a été la première à me dire que c’était pris très tôt et que, dans ce cas, j’allais évidemment m’en sortir. C’est la bouée sur laquelle j’avais besoin de me raccrocher. Et je crois que j’ai fonctionné là-dessus par la suite. Même pas mal.
J’attendais la suite qui serait forcément compliquée. Ma toubib m’a demandé si je voulais être suivie dans le privé ou le public. La réponse a été évidemment : le public. En fait, à Tours, les choses sont intriquées. Pour tous les examens, je passerai du public au privé et inversement au gré des places le plus rapidement disponibles. Sans qu’il y ait le moindre accroc dans le suivi et la coordination.
Ma toubib m’a donné les coordonnées du service de gynécologie du CHRU avec le nom du professeur à sa tête. « Il y a peu de chance que vous ayez rendez-vous avec lui, m’a-t-elle expliqué. Mais tous les membres de son équipe sont top. »
En fait, j’ai eu un rendez-vous directement avec lui. Je n’en revenais pas
Le 8 octobre, j’ai eu droit à la micro biopsie mammaire. Une partie de plaisir… En réalité, je n’ai qu’un souvenir flou de la séance. Si j’avais eu mal, je m’en serais souvenue de façon plus précise D’après le compte rendu, j’ai eu droit à une anesthésie locale. Les prélèvements (trois) ont été sous contrôle échographique avec une aiguille 16 G. La masse était évaluée à 23×15 mm.
Une aiguille 16G
Le 17 octobre, le genre de la masse était révélé. Mon sein gauche abritait un carcinome infiltrant de type lobulaire grade II. Vous m’en direz tant !
Le Professeur rencontré m’a expliqué tout ce qu’il y avait à savoir sur le lobubidule. C’est un cancer qui se planque habilement. Il est peu facile à détecter par les moyens connus. La palpation est inopérante. La mammographie et l’échographie pas toujours efficaces (on a vu ça). Il fallait le traquer à l’IRM.
La chimiothérapie était inefficace. Il fallait, pour en venir à bout, l’enlever (donc opération), faire des séances de radiothérapie puis faire de l’hormonothérapie. Je n’avais encore aucune idée de ce qu’étaient la radiothérapie et l’hormonothérapie.
Mais la chimio si, je savais.
J’avais eu des copines qui étaient passées par là. Des copains aussi. Et j’avais une idée assez précise de ce qu’il fallait subir. Et ça me foutait la trouille. Alors quand j’ai entendu qu’il n’y en aurait pas… L’opération et le reste, broutilles.
Pas de chimio. De soulagement, mon cerveau s’est mis à tourner en boucle. Je ne me suis pas mise à danser dans le cabinet du professeur parce que je sais me tenir et que, quand même, il s’agissait du cancer, merde !
Mais quel soulagement !
A suivre