Jeune femme, j’ai été confrontée à l’épidémie du sida. Un certain nombre de mes connaissances et certains de mes amis ont été touchés. La plupart en sont morts. C’étaient des jeunes gens bouillonnant de vie, artistes, militants ou juste bons vivants. Et ils sont morts. Je me souviens que, le soir, lorsque le téléphone sonnait, je craignais de décrocher. Je craignais la mauvaise nouvelle. Ce fut long avant que la maladie relâche son étreinte
A la cinquantaine, nouvelle hécatombe. Le cancer cette fois. Parce ce qu’à l’époque, c’était surtout à partir de cet âge-là que la majorité des cancers se déclaraient. Aujourd’hui, ça peut être beaucoup plus jeune, hélas. Des crabes de toutes sortes : poumons, prostate, estomac, gorge, sein, utérus… Sein, tu avais une chance de t’en sortir. Utérus… plus compliqué. J’ai appris à reconnaître le visage de ceux qui suivaient une chimio. Ils finissaient par tous se ressembler. Je savais la violence des traitements, la douleur aussi quand le crabe finissait par remporter la partie. J’ai entendu les récits sur ceux qui suppliaient d’en finir.
Là encore, il y eut les amies touchées, les connaissances. Et puis tant de confrères (clopeurs invétérés, on fume beaucoup dans la presse), d’hommes de théâtre, d’artistes… J’ai eu tôt conscience du phénomène épidémique.
Et puis il y a eu mon beau-frère, François, que j’ai vu mangé par le crabe et dépérir puis disparaitre. Laissant ma sœur et ses enfants seuls, le cœur à la peine. La seule chose positive qui est sortie de sa maladie fut que ma fille aînée a arrêté de fumer. Ça et le fait que je lui ai supprimé son argent de poche car je ne voulais pas financer l’achat des cigarettes. Une maigre consolation.
Pendant plusieurs années, j’ai fait des remarques désagréables à mes étudiants fumeurs. A la pause, quand ils sortaient, je parlais de pause cancer. C’est à eux que je donnais les exercices sur le mois sans tabac. Je me souviens les avoir fait travailler sur un article du Monde qui expliquait qu’il y avait du polonium dans les cigarettes, que les producteurs de tabac le savaient depuis longtemps mais que cela leur aurait coûté trop cher d’essayer de l’enlever. Je vous donne le début de l’article
Rendu célèbre par l’affaire Litvinenko, le Polonium 210 est bien moins exotique qu’il n’y paraît : l’élément radioactif – parmi les plus toxiques qui soient – qui a servi à assassiner l’ancien espion du KGB est inhalé, chaque jour, par près de 1,25 milliard de fumeurs que compte la planète. Selon une étude publiée dans le numéro de septembre de l’American Journal of Public Health citée par Le Figaro, l’industrie cigarettière connaissait depuis plus de quarante ans la présence dans les feuilles de tabac de ce composé hautement cancérigène (…)
En fait, j’étais en colère. Cela me faisait littéralement chier (j’assume le terme) de les voir dépendants à cette saloperie. Quand j’avais 16-20 ans, on ne savais pas, ou peu, ou mal. Mais aujourd’hui, on sait. Plus d’excuse.
J’ai fini par laisser tomber. Je ne suis pas leur mère. Et le nombre de fumeurs parmi eux a fini par baisser.
Moi, je me sentais à l’abri. Il n’y avait aucun cas de cancer (du sein, de l’utérus) parmi les femmes de ma famille, même à remonter les générations. J’avais allaité mes trois filles. Je continuais à avoir un minimum d’activité sexuelle (le nombre de cancers de l’utérus chez les bonnes sœurs était parait-il très élevé), je mangeais sainement (surtout depuis que nous vivions en Touraine), je ne fumais plus depuis 1998 (ma deuxième grossesse) et n’avais de toute façon jamais beaucoup fumé. Je buvais modérément. Et j’avais (j’ai toujours malheureusement) un diabète de type II qui suffisait à mon bonheur.
Eh bien, ça n’a rien empêché. J’en ai parlé avec le Professeur. Il a porté son regard vers la fenêtre, sur la fameuse ligne bleue des Vosges, et m’a répondu : « Vous êtes une femme occidentale de plus de 50 ans. » Ce que j’ai traduit par : « Notre environnement nous tue. »
J’en avais bien conscience. C’est une autre des raisons pour lesquelles j’ai arrêté d’emmerder mes étudiants avec leur consommation de tabac.
Bien sur, le tabac est mauvais pour la santé, provoque des cancers. Mais c’est bien pratique quand on y pense. La lutte contre le tabac, la culpabilisation des fumeurs permet aussi de ne pas parler de toutes les autres causes : les pesticides, la pollution de l’air, de la mer, des rivières, de la bouffe, des tétines de bébé, des pfas, de l’hexane, etc. C’est tellement plus facile de dire :
« Le cancer, c’est le tabac, tu fumes, c’est de ta faute.
– Mais je ne fume pas
– C’est la faute des gens qui fument autour de toi. »
Le problème, c’est que le tour de passe passe commence à se voir même si nos élus ont tendance, eux, à nous prendre pour des cons.
Cela dit, au moment où je rencontrais mon Professeur et où j’apprenais que j’allais être opérée et que j’échappais à la chimio, j’avais une tout autre préoccupation.
Je devais aller faire une formation auprès de jeunes journalistes africains. En RDC il me semble. Notre équipe était missionnée par l’ambassade France. Je rêvais de ce voyage. J’ai négocié avec le Professeur pour que l’opération soit programmée après mon voyage qui avait lieu du 8 ou 20 décembre. Elle fut programmée pour le 8 janvier.
Mon passeport étant périmé, on m’avait fait un passeport express (valable une seule année) à la préfecture, j’avais mon visa, les dates du voyage. Ne me manquait plus que le vaccin contre la fièvre jaune. Il y a, à Paris, sur le quai de Jemmapes, un centre Air France où l’on peut se faire vacciner contres les maladies tropicales rapidement. J’ai donc pris rendez-vous et me suis rendue dans la capitale pour recevoir ce vaccin obligatoire pour aller dans ce pays d’Afrique.
On est reçu par une personne qui vous fait remplir un questionnaire de santé. On y répond aux questions habituelles : antécédents, allergies, pathologies en cours… J’ai répondu honnêtement : diabète, cancer
– Je suis désolée, nous n’allons pas pouvoir vous vacciner contre la fièvre jaune. Ce vaccin est totalement contre indiqué en cas de cancer
– Mais c’est un tout petit cancer de rien du tout pris très précocement.
– Je suis désolée. Mais ce n’est pas possible.
Comment vous dire le sentiment d’injustice violent qui s’est abattu sur moi. Je suis sortie du centre et j’ai marché un long moment le long du canal. C’était une belle journée d’automne, le temps était doux et je fulminais. Non seulement j’avais un putain de cancer mais en plus je n’allais pas pouvoir partir en Afrique.
❤️
Merci