Le 26 février 2020, opération. Cette fois-ci, c’était la bonne. Même protocole que la fois précédente.

Si j’en crois le compte rendu de l’opération, celle-ci a duré une heure vingt sept. Salle de réveil puis retour dans ma chambre. J’avais un drain, des bas de contention, des sur-chaussures sur les pieds. Le summum de l’élégance parisienne ! Mais j’avais bonne mine.

L’élégance n’était cependant pas ma préoccupation majeure.

J’ai eu un peu de visite. Mes filles qui se rassuraient, ma sœur…

J’ai eu droit à une petite collation sur laquelle je me suis ruée parce que j’avais faim (à jeun depuis la veille, je rappelle). Puis un dîner Enfin, si on peut appeler cela un dîner. Pas de mystère. La nourriture dans les hôpitaux est à pleurer. On n’a guère envie de prendre racine.

Je devais cependant y passer au moins une nuit en observation.

C’est presque beau un hôpital la nuit…

La suite, ce sont les soins post opératoire, le retour à la maison avec les antidouleurs que je n’ai quasiment pas utilisés, les visites de l’infirmière, le retour des douches, la découverte du nouveau corps… Moue dans la glace. Il va falloir apprendre à faire avec.

Quand vous avez été jeune et belle et même si vous n’avez pas fait de votre physique le moteur de votre vie (ni de votre carrière). Et même si vous n’êtes pas à la recherche plus ou moins désespérée d’un compagnon de vie, le vieillissement du corps est un regret éternel.

Surtout après la ménopause. Le ventre qui porte les traces des grossesses, l’estomac proéminent, la peau qui a perdu de sa souplesse, les muscles qui commencent à pendouiller… Tout ceci est déjà difficile à avaler.

Le cancer du sein arrive à une période où il n’y a plus grand chose à sauver. La cicatrice qui court à la place du sein jusque sous le bras, le torse cabossé et le bourrelet de peau, ça n’aide pas.

Le bourrelet de peau est censé servir en cas de reconstruction. Mais comme je n’en voulais pas, je le trouvais juste moche. En plus, il tombait pile à l’endroit où passait le soutien gorge, ce qui compliquait sérieusement le port de celui-ci.

J’ai un temps cherché un soutien gorge monosein. J’ai écumé les sites sur internet, les boutiques tourangelles… Jusqu’au jour où on m’a expliqué que cela n’existait pas. Les fabriquants ne trouvaient pas rentable d’imaginer cela. Déjà, le nombre de femmes concernées était restreint mais en plus, elles n’étaient pas monosein du même côté. Un coup, elles portaient à gauche, un coup à droite… ça n’avait pas de sens.

On ne trouve, dans le commerce, que des soutiens gorge avec port de prothèse. Sans celle-ci, c’est immettable.

Un jour, sur Internet, j’ai trouvé un projet de crowdfunding porté par deux femmes, qui avaient elles aussi subi un mammectomie. Elles proposaient de fabriquer des hauts de maillot de bain pour femmes monosein. J’ai souscrit tout de suite. C’est le genre d’initiative qui ne peut venir que des femmes concernées. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas de grande taille. J’ai le dos large. Même en prenant du XL, je n’ai quasiment pas pu le porter parce que cela me cisaillait le dos.

J’ai fini par régler le problème en décidant de ne plus jamais porter de soutien gorge. Et j’en suis grandement soulagée. Quelle liberté, que n’ai-je pris cette décision plus tôt.

Tout est fait pour inciter les femmes à retrouver une poitrine « normale ». Mais pas grand chose n’est fait vraiment pour les y aider.

Je me souviens de l’article que m’avait présenté une étudiante à l’occasion d’Octo­bre rose. Elle décrivait un atelier, à l’hôpital de Tours, pour les femmes victimes de cancer du sein. Pour celles dont le sein avait été reconstruit, il était possible de se faire tatouer un mamelon. En lisant cela, j’ai réalisé que, même reconstruit, le sein ne ressemblerait jamais à l’ancien, ce n’était plus un sein mais une boule de gras et de chair plus ou moins bien réalisée. Sur laquelle on dessinait un mamelon.

L’article précisait que cela permettait à ces femmes de retrouver leur féminité. « Tu crois que la féminité réside dans un mamelon ? » ai-je demandé à mon étudiante. Ce qui l’a un peu déstabilisée. Elle avait gobé sans recul les éléments de langage des personnes chargées de l’atelier.

Ces éléments de langage, je peux les comprendre, mais le boulot d’un journaliste c’est quand même de prendre un peu de recul… Je pense que cette technique peut aider à s’habituer à ce nouveau corps. Surtout, comme je l’ai déjà dit, chaque femme voit midi à sa porte et c’est formidable de pouvoir le faire si cela fait du bien, si cela aide à reprendre confiance en soi.

Mais cela ne doit pas non plus empêcher de se poser des questions (surtout quand on est journaliste) Est-ce que la féminité passe par le mamelon ? Est-ce qu’elle passe par les seins obligatoirement ? Cela voudrait-il dire que les femmes dépourvues de poitrine ne sont pas féminines (bonjour les top model…) ? Est-ce qu’une femme qui n’a qu’un seul sein n’est qu’à moitié féminine. Est-ce qu’on ne tient pas trop compte (femmes comme soignants) de l’avis des hommes au moment des choix?

Moi-même, j’ai dit que si j’avais eu vingt ans de moins et un compagnon, j’aurais pu faire un autre choix.

C’est quoi la féminité ?

J’ai travaillé avec une femme pour qui il était inconcevable de ne pas porter de talons hauts. Même chez elle, m’avait- elle confié, ses mules étaient à talon. Elle ne supportait pas d’être à plat. Elle avait l’impression d’être moins femme… Cela m’avait laissée songeuse.

C’est tellement personnel la féminité. Le Monde publie cet été une série « Mes seins et moi ». Florence Aubenas a passé plusieurs semaines à l’Institut du sein Paris Restitute. Les témoignages, ce qu’observe la journalis­te, montrent bien la complexité du rapport entre les seins et l’image et la perception de soi. « Mes seins, c’est moi », disent beaucoup de patientes

C’est assez vertigineux. Ce qui est raconté dans cette série d’articles (avec l’immense talent de Florence Aubenas) démontre en creux (ce n’est semble-t-il pas le cas ici) le déficit d’aide pour les femmes. Le cabinet réunit gynécologues oncologues et chirurgiens plastiques. Les femmes sont prises en charge dès le départ, avant même l’opération et sont suivies, d’un bout à l’autre au même endroit. C’est tellement une bonne idée.

Je pense qu’il faudrait une aide psychologique aux patientes pour les aider à prendre la bonne décision, celle qui leur ressemble, qui leur ira bien. Et qui fera qu’elles pourront continuer à se regarder dans la glace avec des seins qu’elles se reconnaissent.

Pour ma part je me demande dans quelle mesure le regard de mon père, puis celui des hommes, sur mes seins ne me les a pas fait considérer comme des ennemis en puissance. Des traitres. J’ai adoré allaiter mes enfants. C’était un souhait profond pour moi. Comme si je voulais leur rendre un usage qu’ils n’auraient jamais dû quitter. C’est sans doute le regard circonspect que je leur porte qui a fait que j’ai pris ma décision sans hésiter une seconde. Comme un fardeau que l’on dépose.

Mais ça ne veut pas dire que ce soit facile pour autant d’accepter mon corps.

A suivre