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C’était quand même une drôle d’époque qui conjuguait machisme multiséculaire et révolution sexuelle. Il fallait baiser, se soumettre au mâle sous peine de passer pour une coincée, l’injure suprême. Une drôle de période, oui, mais nous revenions de si loin. Il faut parfois que le balancier aille loin de l’autre côté pour enfin trouver son équilibre.
Toute mon éducation a tourné autour du mensonge du prince charmant. Il y avait quelque part un homme qui nous aimait (comme papa aimait maman, la bonne blague) et n’aimerait que nous (comme…). Avec qui nous aurions des enfants. Mais attention ! Avant de rencontrer notre moitié, nous devions nous méfier de ceux qui ne pensaient qu’au sexe, la bête immonde, qui ne nous aimeraient pas, mais nous le feraient croire pour « profiter de nous », vocable un peu flou, mais dans lequel se profilait un danger certain : nous pouvions tomber enceinte, devenir fille-mère, et notre vie serait alors finie.
Cela sonne très vieille France écrit ainsi, très 19e. Mais mon enfance bruissait de ces récits. Ma prime adolescence a vu de ces jeunes filles mises au ban après avoir récolté un gros ventre – « C’est tout ce qu’elle mérite, cette traînée ». Je me souviens très précisément d’une gamine à peine plus âgée que moi, elle était en troisième quand j’étais en cinquième. Elle avait été engrossée par un de ses oncles lors d’une fête familiale. A partir du moment où sa grossesse s’est vue, elle a cessé de venir au collège.
Ce qui m’avait alors choqué, ce n’est pas tant qu’elle puisse être enceinte à son âge (quoi que), mais le mépris de certains enseignants – surtout des femmes – à son encontre. Même eux ! Elle était devenue, à pas tout à fait 16 ans, la paria qu’il fallait cacher.
C’était un monde ultra-codifié dans lequel sortir du droit chemin était se condamner. Certaines femmes cependant n’hésitaient pas à s’affranchir des lois morales imposées et à mener leur vie comme bon leur semblait. Il leur fallait une force de caractère peu commune, surtout si elles n’étaient pas mariées. C’était une époque où, dans chaque famille, il y avait un placard débordant de secrets, de souffrances infinies, de refoulement, de pulsions qui ne savaient plus par où sortir.
Je possède une armoire ancienne que m’a donnée ma mère. Cette armoire possède un tiroir secret. Qui lui-même recèle un double-fond. Et quand on enlève cette ultime protection, on trouve des lettres. Celles d’une jeune femme, Léonide, follement amoureuse d’un homme, Louis. Il y a les lettres du bonheur, qui chantent l’amour et la complicité. Et il y a celles de la désespérance, quand Louis le veuf s’éloigne de la douce Léonide (qui était par ailleurs mariée) pour épouser en secondes noces une jeune femme à peine sortie de l’adolescence. La lettre la plus poignante (et drôle en même temps) est celle où elle accuse Louis de la tromper avec sa toute nouvelle épouse… Cette histoire se passait dans les années 1850. Elle aurait tout aussi pu avoir lieu dans les années 1950. Et de ces deux familles, les Broux et les Texier, d’Angoulême, qui a eu vent des amours de Louis et de Léonide ? C’est à des étrangers que l’armoire a révélé ses secrets.
Ce que je me souviens aussi de cette époque, celle de mon enfance, ce sont ces jeunes garçons qui avaient les boules (au sens propre on va dire) et tentaient de convaincre leurs amoureuses de jeter leurs bonnets par-dessus les moulins avec, en vrac, leurs inhibitions, les interdits et leur peur de tomber enceinte. Ça les prenait parfois très jeunes. Quand j’avais 10 ans, nous vivions dans la banlieue d’Angoulême. L’été était chaud et nous traînions avec notre bande dans les rues et les champs alentour. Personne ne partait en vacances et nous, nous n’allions pas tarder à déménager.
Moi, j’aimais jouer avec les garçons qui avaient quand même des activités beaucoup plus intéressantes que celles des filles. Jouer à la poupée n’a jamais été mon fort. Je préférais les billes et grimper aux arbres. Bref, je courais avec les garçons, habillée comme eux, short et chemisette. Mais j’avais les cheveux longs, et j’étais une fille. Le plus grand de la bande, le chef, s’intéressait à moi. J’en étais assez fière. Mais je me rêvais plus son bras droit que son amoureuse. Il était gentil. Un jour, avec ses copains, il m’a emmené dans un champ de maïs. Ils m’ont déshabillée. Je ne savais pas ce qu’ils faisaient, je ne comprenais pas. Il ne me faisait pas de mal. Ils me touchaient, ils se touchaient. J’avais un curieux sentiment, celui de ne pas être tout à fait à ma place dans ce champs.
Ils ont recommencé une fois. Dans les bois cette fois-ci. Sans plus me faire de mal. Mes parents me cherchaient. Ils m’appelaient, criaient. Quand je suis sortie du bois, je me suis fait engueuler. Alors, pour me dédouaner, j’ai raconté. Je me souviens juste du silence dans la voiture. Je n’ai jamais revu mes copains. Nous avons déménagé dans les jours qui ont suivi. Je sais que mes parents ont été voir les parents de la bande. Et c’est tout. Personne ne m’a parlé, personne ne m’a rien dit. Je gardais juste cette drôle de sensation en moi de ne jamais être tout à fait à ma place. Et ce n’est que bien plus tard que j’ai compris après quoi ces garçons en avaient. Nous étions totalement ignares sur les choses du sexe. Mais à un point étonnant.
Se laisser faire… N’était-ce pas normal ? L’homme, le père de famille, après tout était seul maître à bord. La femme ne pouvait rien sans l’accord de son père d’abord, de son mari ensuite. Une éternelle mineure qui n’avait pas le droit d’ouvrir un compte en banque, d’avoir une travail sans une mâle autorisation. Cela a l’air de remonter aux calendes grecques. Mais regardez les lois qui ouvrent un espace de liberté aux femmes. Elles ont toutes moins de quarante ans. J’en ai moi-même un peu plus.
C’est dans cet univers que j’ai grandi, qu’on m’a refilé des trouilles qui n’étaient pas les miennes, qu’on a farci ma tête de mises en garde, de légendes urbaines, de morales à la noix. Et c’est cet univers-là qui a explosé.
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Le jeudi 30 juin 2005, 18:43 par samantdi
Je lis cette série avec beaucoup d’émotion, je ne vois rien de plus à ajouter si ce n’est que je comprends vraiment ce que tu racontes là.
2. Le jeudi 30 juin 2005, 19:23 par racontars
Samantdit : sais-tu que j’ai beaucoup pensé à toi en écrivant ce passage ?
3. Le jeudi 30 juin 2005, 19:42 par Vroumette
Comme tu le dis si bien, on dirait un récit d’un autre temps. Et pourtant c’est si proche…
4. Le jeudi 30 juin 2005, 22:06 par Anitta
Oui, je ressens les choses exactement comme Samantdi. Je suis là tous les jours, j’attends la suite de ce carnet de bal avec un mélange d’envie et d’appréhension, à chaque fois je me dis : tiens, je devrais juste témoigner de ma présence, mais je n’ose pas ; je reste là les bras ballants et le souffle court à admirer la force de ce fleuve qui sort de toi. Alors, quand « bravo », « merci » ou « respect » deviennent des mots dérisoires et vains, ce soir j’ai juste envie de te dire que je t’aime.
5. Le jeudi 30 juin 2005, 22:56 par samantdi
« Ce fleuve qui sort de toi » : Anitta a vraiment « les mots pour le dire » (et ce titre de Marie Cardinal fait pour moi partie intégrante de cette époque).
Je t’embrasse.
6. Le vendredi 1 juillet 2005, 10:44 par PrincessH
Moi aussi , je viens en douce lire cette série… Ça me rappelle bien des choses…
Je la lis avec une certaine colère aussi, quand je repense au statut des femmes et à la rage de ma mère à ce propos, qui découvrit en se mariant à 30 ans qu’elle avait soudainement besoin de la permission de mon père, pour des choses dont elle disposait en toute liberté 5mn avant ! Heureusement qu’il ne s’est pas risqué à lui interdire quoi que ce soit !
Quant au sort des filles enceintes hors mariage et des « bâtards » dans une société dont la religion était elle-même fondée sur une fille-mère et sa progéniture…. C’est une indignation dont je ne me défais pas !
Et en te lisant, je me dis que j’ai du bol que mes parents aient laissé les débordements de la libération sexuelle s’agiter autour d’eux sans s’en mêler, comme s’ils étaient des rocs, en se fiant plus à leurs principes et à une intuition imperturbable !
Cet aspect de leur caractère m’a souvent agacée, mais finalement, ça m’a beaucoup aidée plus tard pour garder le cap de mes convictions même si tout le monde va dans l’autre sens, comme par exemple cette fameuse petite phrase : « Tu veux pas coucher, c’est que t’es coincée ! ».
Ben voyons. Et c’est surtout pas parce que tu me plais pas, ducon ?
Comme quoi, toute cette hypocrisie relationnelle pré-68 dont on ne voulait plus soit-disant, est un produit parfaitement recyclable…
7. Le vendredi 1 juillet 2005, 12:30 par racontars
Eh oui, princesse, c’est exactement cela.
Moi, ce qui m’a sauvé c’est que j’ai toujours eu une idée très précise et très têtue de ce que je ne voulais pas. Même si je ne savais pas trop ce que je voulais. Ça a beaucoup limité la casse…
Mais il y en avait d’autres, qui étaient tellement avides de tendresse et d’amour qui s’y sont brûlé les ailes et le cœur…
8. Le samedi 2 juillet 2005, 01:30 par Aude dite Orium
« Mais il y en avait d’autres, qui étaient tellement avides de tendresse et d’amour qui s’y sont brûlé les ailes et le cœur… »
Ben oui…