Mon père n’étais donc pas encore tombé de son piédestal. Je l’aimais et – croyais-je – il m’aimait. Aussi, quand il commença à me tripoter n’ai-je pas vraiment résisté. Une autre de ces bizarreries. C’était dans une de ces fameuses soirées à laquelle, exceptionnellement, comme elle se déroulait dans la maison à côté de la nôtre et que nous étions copines avec le fils, nous avions été conviées.
Nous étions dans l’immense salon. J’avais beaucoup dansé, beaucoup bu aussi sans doute. Mon père s’est assis a coté de moi et tout en discutant avec d’autres convives, il s’est mis à me caresser. Il me reste des souvenirs très flous de cette soirée, mais d’autres très précis : sa main jouant avec mes seins, sa main s’introduisant sous ma jupe, sa main dans ma culotte, sa main me masturbant. C’était déroutant, plaisant aussi il faut bien dire car il savait y faire. En même temps ce fut comme une déflagration dans ma tête. J’avais 15 ans, j’étais ivre, je l’ai laissé faire, je n’avais aucune excuse, j’étais coupable, je suis encore coupable.
Il y est revenu quelques nuits plus tard. Je dormais dans la chambre que je partageais avec l’une de mes sœurs. Il est arrivé, m’a réveillé, a soulevé les couvertures, a posé sa bouche sur mon sexe. Je l’ai repoussé. C’était tellement insupportable. L’idée de ma mère l’attendant dans leur lit, l’idée de sa bouche sur mon sexe, et puis il était mon père, merde !
Il n’a pas insisté, il est reparti, n’est plus jamais venu. Mais moi, je n’avais plus confiance. Je n’ai jamais plus pu m’abandonner dans ses bras par la suite. Me restait une raideur, une gêne. Il ne m’a jamais plus approché sans que je repense à cette nuit-là. Comment faire confiance à un homme quand son père vous a trahi ?
Les soirées ont continué. Mes parents invitaient leurs amis à la maison. Les festivités commençaient le vendredi soir pour s’achever le lundi matin. On s’amusait bien : bonne bouffe, bonnes boissons, bonne baise. Les trois B. Ça couchait à tous les étages. Je le savais, je l’ignorais, on buvait, on mangeait, on passait la nuit debout, on dansait, on buvait, on s’affalait.
Curieusement, sans doute « était-ce une défense », je n’ai perdu mon pucelage qu’assez tard, à 19 ans, et avec un copain de fac. Je me défiais des amis de mon cher papa un peu trop empressés auprès du tendron de service. Le comble fut quand un certain P. a commencé à me tourner autour. Le bonhomme ne m’intéressait absolument pas, j’étais à peine polie avec lui, mais j’ai tout de même eu droit à une scène en règle de sa compagne qui n’était autre qu’une des ex de mon père. Mon dédain à son égard n’avait d’égal que mon mépris. Et en plus, je n’en voulais pas de son vieux !
C’est dans cette ambiance que j’ai fini de grandir entre 16 et 20 ans, âge où j’ai quitté la maison – on comprendra aisément pourquoi – avec le soutien de ma mère – on comprendra aussi pourquoi. Mon père n’était pas très enthousiaste à l’idée de me voir fuir la demeure familiale. Il était même prêt, soi-disant, à m’acheter une voiture. Mais je ne voulais pas de voiture, je voulais mettre les voiles, m’arracher de là.
Je ne le supportais plus, lui qui prenait sans cesse ma défense contre ma mère alors que je ne lui demandais rien, lui qui rabaissait ma mère au rang de merde suprême, la conne de service, celle qui ne comprenait rien. Lui qui hurlait ses caprices et commandait (enfin croyait-il) en maître « parce qu’[il] avait le plus gros zizi », lui, soi-disant le plus grand, le plus fort – le plus fort en gueule surtout – mais qui s’écrasait piteusement quand il fallait oser demander quelque chose. Je dois bien plus à ma mère qu’à mon père, ce zéro.
Le mercredi 29 juin 2005, 13:22 par Fauvette
J’ai eu du mal à lire jusqu’au bout, tant je bouillonne de colère pour toi. Tout mon respect.
2. Le mercredi 29 juin 2005, 14:52 par louloutre
Ouh.. la vache. Je viens de tomber ici, et je suis toute retournée.
Mes parents sont probablement passés par le même genre de couloirs « révolutionnaires » que les tiens, mais je n’en ai rien perçu, trop petite que j’étais et tout se noyait dans l’ambiance post-hippie de la communauté à laquelle ils ont appartenu pendant de longues années.
Mais rien dans mes souvenirs ne s’approche de ce que tu racontes.
As-tu vu le film de Ang Lee « Ice storm » ? il m’évoque ce genre de période et d’errances.
3. Le mercredi 29 juin 2005, 16:10 par alice
Et avec ça, il faut poursuivre sa route, se construire, baisser sa garde de temps à autre mais se méfier quand même, accueillir ses propres enfants le jour venu…Tout ce mal qu’on peut se faire en famille, j’en resterai toujours ébahie.
4. Le mercredi 29 juin 2005, 16:36 par Anne
Tu sais, quand je vois ce que tu es, tes filles, comment tu mènes ta barque, même si je me doute qu’intérieurement, tout n’est pas lisse, je me dis que tu as gagné. La bataille contre toi, contre la vie, la culpabilité, tout ça…
Bravo, ma belle.
5. Le mercredi 29 juin 2005, 16:45 par Benoît
Ce qui continue de me sidérer dans ce genre d’histoire, c’est le « je l’ai laissé faire – j’étais coupable » : qui est le truc le plus auto-destructeur qu’on puisse inventer !
Quel horrible portrait d’un homme inexcusable.
Ce qui me sidère également, c’est la « banalité » semble-t-il, de ce type d’histoire ; dont on ne parle publiquement que depuis si peu de temps !
Quel courage de parvenir à RACONTER. c’est plus que la moitié du chemin, je suppose ? Bon courage.
(je fois faire partie d’une génération auto-censurée avec blindage (bien que 68tarde), car je n’arrive pas à imaginer une seule seconde des relations –mieux : la moindre ambiguité de ce genre vis à vis des mes 3 filles… Merci à une vieille morale religieuse (qui a d’autres défauts)
6. Le mercredi 29 juin 2005, 17:00 par Fauvette
Benoît a raison c’est l’adulte le responsable et le coupable. Toi tu n’as fait que subir.
7. Le mercredi 29 juin 2005, 17:21 par racontars
Je m’en suis remise. Et je ne considère plus être coupable. J’ai grandi depuis. 
8. Le mercredi 29 juin 2005, 20:19 par Hémiole
Le commentaire que je voulais laisser, Benoît l’a écrit avant moi.
J’étais étonnée que tu puisses dire que tu étais coupable … comme l’as dit Anne (mais pourquoi donc je laisse un commentaire si tout le monde a déjà tout dit ?) je vois en toi quelqu’un de très vivant.
Une vie au delà de la culpabilité. De cette culpabilité là. Tellement sournoise. Tellement moche.
Ravie de savoir que tu es grande 
9. Le mercredi 29 juin 2005, 22:12 par Aude dite Orium
Que la parole magique change le monde des pensées et des rêves…
10. Le jeudi 30 juin 2005, 00:10 par luciole
Merci de libérer cette parole, merci de dire… Que tout sorte définitivement de l’ombre, et que mes visions se confrontent au réel! J’en ai fait une pièce de théâtre, (une autre que massacrer famille qui a pourtant le même thème) elle sera joué d’ici deux à trois ans, je suis en train d’en finir les dernières corrections. Je pourrais l’appeler Témoin, t’es moins… Trop Lacanien pour un titre de pièce de théâtre et pourtant… Je t’aime. Bisous.
11. Le jeudi 30 juin 2005, 14:15 par Seashell
je t’embrasse fort, Laurette
Ne serait-ce que pour avoir eu le courage de l’écrire.
12. Le jeudi 30 juin 2005, 17:15 par racontars
Ecrire est somme toute plus facile que de dire. encore maintenant, je ne crois pas que je pourrais prononcer ces mots là. Mais écrire, ça va 