J’avais environ 19 ans. J’étais partie faire le tour de l’Espagne en train. A cette époque existait une chose merveilleuse, la carte Interrail. On voyageait en demi-tarif en France et gratuitement dans toute l’Europe. C’était parfait pour moi. Pas besoin de voiture ni de permis et cela me permettait de partir un peu à l’aventure, mais sans les risques de l’autostop.

Des semaines auparavant, j’avais établi ma feuille de route en lisant tous les guides qui me tombaient sous la main et en regardant une carte du pays : Barcelone, Peniscola, Valence, Grenade, Cordoue, Séville, Badajoz, quelques jours au Portugal, Salamanque, Villagarcia de Arosa, puis retour maison. Je comptais passer deux ou trois jours par étape, en logeant soit en camping soit en petit hôtel (il y en avait plein à l’époque dans mes tarifs). Et retrouver régulièrement des gens connus pour souffler un peu, pouvoir donner de mes nouvelles à mes parents.

Je n’avais pas non plus de plan bien établi, je ne faisais pas de promesse d’appel, je laissais une place importante à l’improvisation. Si je me sentais bien à un endroit, je pouvais y rester plus longtemps que prévu. Et je pouvais aussi décider de rentrer à tout moment, si j’en avais trop marre.

Ce fut un voyage inoubliable. Ce fut aussi pour moi l’occasion de comprendre que dans cette Espagne qui sortait tout juste du franquisme, les jeunes Françaises étaient considérées comme les Suédoises chez moi.

Les Suédoises. On a oublié ce temps-là. Elles débarquaient, filles au pair ou étudiantes, et se retrouvaient immanquablement entourées d’une grappe de jeunes mâles en manque. Nous étions une drôle de génération. Nous venions après celle qui avait fait mai 68, nous regardions les hippies, plus âgés que nous, revenir de Katmandou et cela ne nous faisait pas rêver. Un peu plus pourtant que les punks qui crieraient, quelques années plus tard, No futur ou les entrepreneurs des années quatre-vingt.

Nous n’étions ni des uns ni des autres, juste au milieu. C’est dire si nous avions le cul entre deux chaises et un léger problème d’identité. Mais nous avions de la chance, nous disait-on. Nos aînés n’avaient-ils pas réussi cette prouesse phénoménale, après des années de pudibonderie, de mener La Révolution Sexuelle ? Sur le papier, ça semble en effet formidable : du cul, la pilule, pas de sida et des paradis artificiels, nous étions les rois du monde.

Sur le papier. Si le changement de mentalité était patent, il était tout neuf. Et nous avions tout de même été élevés avec des principes d’un autre âge. Nous étions libérés, soit, mais coincés. A 16 ou 17 ans, la sexualité n’est pas une sinécure, mais dans ces années-là, c’était un rien compliqué. Nous étions libres de coucher avec qui bon nous semblait sans risque d’avoir un bébé (et ça ! c’était une vraie avancée), mais aussi de nous faire traiter de pute si nous ne le faisions pas avec tout le monde par les frustrés que nous n’avions pas sélectionnés.

Par nous-même aussi. On ne revient pas impunément sur quinze ans d’éducation de refoulement. Si les principes étaient censés changer, dans nos têtes, ils étaient toujours en vigueur. J’ai mis longtemps, très longtemps à m’affranchir de certaines idées, à tordre le cou au prince charmant (ce petit fumier), à me dire que j’étais comme les garçons, que je pouvais baiser juste pour le plaisir, sans être obligée de convier les sentiments à la rescousse, que l’amour était une alchimie particulière et mystérieuse mais pas forcément romantique et que c’était très bien comme cela.

J’étais donc libre, mais je ne savais pas trop quoi faire de cette liberté. Ma mère m’avait bien fait prescrire une contraception. Mais je restais enfermée dans un carcan qui me faisait regarder tout mâle comme un infâme prédateur qui n’en voulait qu’à une chose, mon cul et me laisserait tomber le soir même où j’aurais cédé à ces avances. Des années de mises en garde ne s’effacent pas d’un coup de baguette magique.
Pourtant, comme l’époque était à la coucherie, je couchais. Vous dire que je m’envoyais en l’air serait excessif. Je regardais mes compagnons d’un drôle d’air, toujours à contretemps, m’amourachant d’indifférents, mais qui, au moins, n’en voulait pas à mes fesses, fuyant ou cédant, suivant l’humeur du moment, aux empressés qui me tournaient autour. Cœur d’artichaut facile à prendre, gamine paumée, se demandant ce que les autres, les plus grands, pouvaient bien trouver d’intéressant à l’exercice. Je n’avais pas une sexualité qu’on appellerait épanouie. Au moins existait-elle. J’apprenais.
…/…

Le lundi 27 juin 2005, 21:01 par Moukmouk

Tellement vrai, il y tellement de différences entre les promesses de l’amour romantique et la réalité de la sexualité. Tellement à apprendre avant de savoir ce que nous sommes. Vrai autant pour les garçons que pour les filles. Sauf que les garçons, nous sommes obligés de tout savoir avant même de connaître, ce qui nous a rendu presque tous malheureux pour un temps plus ou moins long. Jusqu’à ce qu’une femme nous apprenne…

2. Le lundi 27 juin 2005, 22:15 par Vroumette

Moukmouk, on peut apprendre à deux aussi, et c’est pas mal. J’ai des parents soixantehuitards qui me préconisaient de coucher à tout va pour pouvoir comparer et tester. Et ben je me suis mariée avec mon premier amour et le seul. Ca c’est trouvé comme ça, rien de prémédité et c’est pas mal aussi, très épanouissant. Attention, pas de leçon de morale, mon propos est juste d’indiquer que nous avons tous un vécu différent dans lequel on peut s’épanouir. L’amour n’a pas de règles.

3. Le mardi 28 juin 2005, 00:21 par luciole

« L’amour n’a pas de règle »… La sexualité non plus… Elle fait partie de notre identité et comme telle elle est forcément unique, nous le sommes tous…
Très bien écrit, et ça donnes envie d’avoir la suite de tes voyages sensuels ou autres… Sourire.

4. Le mardi 28 juin 2005, 09:28 par Anne

Tu sais ce qui me fait sourire ? C’est que malgré les (quelques) années qui nous séparent, ces débuts, ce commencement d’expérience, ça pourrait être les miens. Ou ceux de mes très bonnes copines.

Ca me fait sourire par une sorte de complicité féminine. Et puis aussi en se disant que, fort heureusement, ça a plutôt tendance à s’arranger avec le temps !!!

En revanche le fait que ces stéréotypes survivent aussi longtemps (et je suis à peu près persuadée que les jeunes filles d’aujourd’hui se posent, pour beaucoup, les mêmes questions et problèmes), ça ne me fait pas rire du tout.

Vite la suite !

5. Le mardi 28 juin 2005, 13:35 par Aude dite Orium

je suis d’accord avec Anne et suis triste aussi de voir certains jeunes gens (et moins jeunes) jouer au méchant prédateur alors qu’ils pètent de trouille. Qu’ils voudraient bien un peu plus de « romantisme » s’ils ne risquaient pas de passer pour une « tarlouze » auprès de la confrérie des mâles, dont les concepts éculés perdures faute de mieux.