Ce jour-là, la discussion avec le Professeur a été à la fois longue et courte. Longue parce qu’après m’avoir auscultée, il m’a expliqué exactement ma situation. En résumé, le lobubidulle avait atteint le ganglion sentinelle et il n’était pas exclu qu’il ne l’ai pas fais dans les autres. Partant de là, il y avait deux solutions.
- La première : on traitait et on surveillait. La chimiothérapie n’ayant toujours pas d’efficacité sur ce type de bidule, on multipliait les séances de radiothérapie, je faisais une cure d’hormonothérapie et on serrait les fesses en espérant qu’il n’y ai pas récidive.
- La deuxième solution était chirurgicale au sens propre comme au sens figuré. On enlevait le sein, les ganglions. On éradiquerait le mal. J’avais tout de même des séances de radiothérapie et de l’hormonothérapie. Mais on avait les fesses plus détendues.
- Et surveillance du sein droit au cas où il voudrait faire comme son copain.
J’avais donc le choix. Totalement le choix. Le Professeur me l’a affirmé : les deux solutions étaient parfaitement défendables et l’équipe s’engageait à me suivre quoi que je décide.
Il m’a invitée à poser des questions pour peser le pour et le contre. Des questions, j’en ai posées. Mais dans ma tête, ma décision a été immédiate. J’ai lu trop d’articles, de témoignages de femmes qui avaient subi des récidives, parfois fatales, pour prendre le moindre risque. On coupe.
J’ai expliqué en plaisantant que mes seins avaient bien tenu leur rôle, qu’ils avaient eu leur comptant de succès, qu’ils avaient allaité mes trois enfants. A 60 ans, les enjeux étaient différents. Et, ajoutais-je, j’ai eu de la poitrine pendant plus de quarante ans, je pouvais essayer d’être plate pendant les années, nombreuses, qu’il me restait à vivre. Je n’ai pas fait rire le Professeur. Il restait très sérieux. Mais à l’écoute.
C’est un choix strictement personnel. Qui ne concerne que moi. Nous avons toutes un rapport à nos seins et à notre corps qui n’appartient qu’à nous. J’aurais eu vingt ans de moins, j’aurais vécu en couple, j’aurais peut-être pris une autre décision.
Mais dans la réalité, si j’avais osé, j’aurais demandé qu’on m’enlève les deux seins.
Ma décision était prise, posée, assumée mais cela ne veut pas dire que j’étais totalement sereine. Quelques jours plus tard, dans le musée des Beaux arts d’Orléans, dont j’apprécie les collections, je suis tombée sur un tableau qui m’a beaucoup parlé. Mais dont hélas je n’ai pas retenu l’auteur. Posté sur Instagram, il a annoncé à tout le monde, à ceux qui me suivent (ils ne sont pas si nombreux), la suite de l’histoire.
Le Professeur a prolongé mon arrêt de travail pour courir jusqu’à l’opération. Cela n’aurait aidé personne que je reprenne les cours une semaine pour être arrêtée à nouveau plus tard. Il a encore passé un long moment à m’expliquer ce qu’il allait me faire. Et ce qui allait suivre. Les possibilités de reconstruction notamment.
Là encore, j’avais ma petite idée mais j’ai cependant pris le temps d’y réfléchir. J’avais besoin de me renseigner par moi-même. J’ai lu beaucoup. Des articles notamment du magazine Rose. J’ai recherché des témoignages, lu des explications de spécialistes.
Je n’avais déjà pas fondamentalement envie de repasser sur le billard. Mais ce qui était proposé ne m’y incitait pas vraiment. Dans les cas de femmes comme moi, avec une poitrine confortable disons, il faut plusieurs opérations espacées de plusieurs mois. Après la radiothérapie, surtout à mon âge, la peau est souvent fragilisée ou abîmée. On propose alors la reconstruction par lambeau de grand dorsal. Un nom barbare qui consiste à prendre la peau et la graisse dans le dos ainsi qu’une partie (ou la totalité) du muscle grand dorsal pour les mettre au niveau de la poitrine. Ouch !
Il y a d’autres techniques mais, sincèrement je ne les sentais pas beaucoup plus.
A 60 ans, je trouvais cela beaucoup trop lourd. Sans compter l’aspect financier. Bien sûr, l’opération est prise en charge par la Sécurité sociale. A ceci près qu’il y a de nombreux dépassements d’honoraire (probablement justifiés, ce sont de grosses opérations). Et ça n’était pas dans mes moyens. Je n’ai pas essayé d’aller plus loin. J’ai décidé que j’arborerai fièrement mon absence de sein gauche.
A la visite suivante, j’ai annoncé au Professeur qu’à ce stade, je n’envisageais pas pareille opération.
Le 28 janvier, j’avais rendez-vous avec l’anesthésiste. Les choses sérieuses prenaient corps. J’avais aussi rendez-vous avec l’infirmière du service d’annonce. Bon, dit comme cela, cela ne veut pas dire grand chose. Si mes souvenirs sont bons, celle-ci devait me fournir de nombreux renseignements pour l’après. Mais j’avoue que ça se mélange un peu dans ma tête.
En tout cas, j’ai eu un rendez-vous de l’après, mais c’était peut-être à un autre moment. J’y ai reçu une brassière trop petite (pas de taille plus grande) et une prothèse en mousse, quelques numéros de la revue Rose, les coordonnées de plusieurs mangeurs de feu pour les effets secondaires de la radiothérapie, les coordonnées de la ligue contre le cancer qui proposait de nombreuses aides intéressantes (sophrologie, nutrition…). Et, bien sûr, les consignes pour le jour de l’opération.
Le 30 janvier, j’étais sensée passer une scintigraphie osseuse. Je n’ai aucun souvenir de cet exament. Je pense qu’il a dû être repoussé car j’en ai passé deux mois plus tard, avant la radiothérapie.
Une scintigraphie osseuse consiste à recevoir une dose d’un produit (faiblement) radioactif qui s’élimine tout seul naturellement (selles, urines, transpiration) ce qui oblige à prendre certaines précautions. notamment par rapport aux déchets. Je ne vous fais pas un dessin mais il ne s’agirait pas de rejeter ce genre de produit dans la nature. Cela dit, en plein hiver, il y avait peu de chance que j’aille faire pipi sur le gazon.
La scintigraphie osseuse permet de voir l’état de ses os, s’il y a ou non des risques ou des tendances à l’ostéoporose. Car ni les rayons de la radiothérapie ni l’hormonothérapie ne font du bien au squelette. Ces traitements nous sauvent mais ils ont évidemment des effets secondaires
Le rendez-vous pour la mastectomie était le 11 février.
Le week-end juste juste avant, ma sœur et son compagnon ont décidé de m’emmener à l’île de Ré, histoire de me changer les idées. Quelle bonne idée, quelle belle respiration. Le temps était changeant. Premier jour beau, second couvert et ultra venteux. Ce n’était pas grave. En février, nous n’avions pas l’intention de nous baigner. Se promener sur la plage, quel que soit le temps, guérit de tout.
Sauf de la grippe. Je toussais comme une malade (ben oui). Une grosse toux bien grasse qui m’arrachait les poumons.
Le 10 février, Libération faisait sa une sur le Coronavirus en Chine : « Quand la censure tue ». Le chiffre des morts et des malades augmentaient à une vitesse folle et Pékin faisait ce qu’il sait le mieux faire : censurer les réseaux sociaux et bloquer les médias. Inquiétant mais j’avais d’autres chats à fouetter.
Le 11, m’a sœur m’a emmenée à l’hôpital. L’opération devait se faire dans la matinée. On m’a installée dans une chambre. L’anesthésiste est passé me voir. Et j’ai toussé. beaucoup. J’avais mal aux bronches. On m’a renvoyée chez moi. On ne prends pas de risque. Je suis rentrée me soigner à la maison.
J’ai dû rendre chèvre la coordinatrice des soins. Opérations programmées, repoussées avancées, reprogrammées. Quand on connaît le planning des hôpitaux… Je l’ai croisée un jour. C’était une femme adorable, chaleureuse. Je me suis excusée mais elle m’a simplement répondu que c’était son boulot. On ne se rend pas compte de la complexité de l’organisation des soins dans ce genre de pathologie. Les échographies, les scanners, les IRM, l’ostéodensitométrie.
Tous ces examens ont un planning surchargé. Mais il faut quand même tout mettre en musique pour en arriver au résultat final : le bon soin apporté au bon moment. Sans oublier les aléas du genre lobibidulle qui ne se laisse pas voir à l’échographie. Soigner un cancer est aussi un immense Rubiks cube dont toutes les cases ne s’alignent pas si facilement.
J’ai gardé mon sein gauche jusqu’au 26 février.
A suivre



