Aujourd’hui, je digresse. Un peu de contexte avant d’aborder la suite.

En décembre 2019, je suivais l’actu de près. D’abord par intérêt personnel. Je le fais depuis petite, la radio allumée en permanence chez mes parents m’en a donné le goût. Mais aussi parce que cette année-là, j’étais la rédactrice en chef des Rattrapages de l’actu. Il s’agissait, avec une douzaine d’étudiants, de sélectionner les 7 infos les plus importantes de la semaine dans 3 rubriques : France, Monde, Loisirs (culture et sport). L’exercice permet, entre autres, d’apprendre à nos étudiants à hiérarchiser l’information. Ne garder que ce qui est important. Mais c’est quoi « important » ?

Cet automne-là, on parlait beaucoup de la réforme des retraites, des luttes contre ce projet. Tout le monde se mobilisait, y compris les danseurs de l’opéra de Paris. Et les pompiers qui demandaient à être classés parmi les professions à risque : ils se sont fait gazer par les CRS. Après l’épisode des Gilets jaunes, le gouvernement ne mégotait pas sur la répression des manifestations.

Ça remuait dans tout le service public. Est-ce que ça s’est arrêté depuis ? Est-ce vraiment une question ? La destruction des services publiques ne date pas de Macron mais il l’a grandement accélérée. J’en profite pour rappeler à mes confrères qui se targuent d’être experts en Economie une chose : si les Français paient plus d’impôts que leurs voisins, ils ne paient en contrepartie pas l’école de leurs enfants, peu leurs études, peu leur santé. Aurais-je eu, moi, maman solo, les moyens de soigner mon cancer si j’avais vécu aux Etats-Unis. Si on compte il faut tout compter.

Ça bougeait donc aussi dans les hôpitaux dont les services étaient essorés par le manque de moyens. A titre personnel évidemment, j’étais concernée. J’avais des inquiétudes quant au mouvements de grève bien sûr. Mais, surtout, j’étais admirative – et reconnaissante – de la manière dont j’étais prise en charge, du Professeur aux anesthésistes en passant par toute la hiérarchie des infirmières. Alors que les conditions de travail étaient dures.

Et ça n’allait pas s’améliorer. C’est en décembre je crois que j’ai entendu pour la première fois parler d’un nouveau virus en Chine. Pas un article. A peine une brève. Cela a capté mon attention. J’ai toujours été attentive aux problématiques de santé – j’ai bossé dans un magazine santé société – sans doute parce que j’aime la vie, je tiens à vivre vieille. Passer a minima les 90 ans comme mes aïeules. Seulement les conditions de vie ne sont plus les mêmes. On avale tellement de merde, au sens propre comme au sens figuré. « Coma Caca » (mange du caca), indiquait ce panneau publicitaire imitant la typo d’une grande marque de soda américain.

Je suis contente de m’être installée en Touraine. De faire mes courses au marché, auprès de producteurs de la région. J’ai longtemps été adepte de la Ruche qui dit oui. Pas des Amap même si c’est un système vertueux. Mais on n’y a pas le choix du contenu du panier et il y a beaucoup de légumes que je n’aime pas.

Je cuisine. J’aime ça. Après une journée, ça me détend et ça me permet de fermer la porte du boulot. Surtout, j’évite ces plats tout préparés, ces produits ultratransformés plutôt nocifs pour la santé. Et pas bons. J’ai donné le goût du bon manger à mes enfants. Et même si certaines d’entre elles sont encore très pâtes, c’est toujours accommodées avec des sauces faites maison. Je leur ai fait apprécier les aubergines toutes petites et, croyez-moi, ce n’est pas le légume le plus évident.

Ces bonnes habitudes ne m’ont pas empêchée, ironie des choses, de chopper un diabète et un cancer Le diabète type II, je pense savoir comment il m’a rattrapée. Je l’appelle ma charge mentale. Je me suis séparée du père de mes enfants dans des conditions pénibles et compliquées (c’est souvent le cas. Je raconte cela en partie ici). Quand on m’a proposé le poste à l’école de journalisme de Tours, j’ai vu très vite les avantages. Notamment pour les enfants : des horaires plus simples, plus de bouclage, beaucoup de travail à la maison, des congés d’enseignant et une stabilité financière (enfin, je croyais). Une ville moins agressive et plus sûre. La possibilité d’avoir un jardin (et de faire pousser des tomates…)

J’avais en grande partie raison. Mais j’avais tant de choses à gérer.

Le divorce tout d’abord qui a duré quatre ans avec une avocate pas fiable et qui, je crois, m’a légèrement arnaquée. La création de mes cours, je partais de zéro. La lourdeur des corrections. Mes trois filles qui essayaient de reprendre une vie normale et qui avaient parfois du mal à y arriver. Les compétitions d’escrime de l’aînée qui nous ont menées un peu partout dans les gymnases de France. Et les angoisses financières. Mon divorce m’a coûté un bras, voire deux. Merci mon avocate.

Je n’ai jamais reçu de pension alimentaire, mon ex n’étant pas vraiment solcable.. Au moment où les allocations familiales sont devenues peau de chagrin, j’ai changé de statut à l’université, passant de maîtresse de conférences associée à contractuelle avec quasi 900 euros (brut) de moins. Les fins de mois ont commencé à être compliquées. Au point que j’en ai gardé, aujourd’hui encore, une angoisse quand il s’agit de consulter mon compte en banque. Au point de préférer donner une chèque plutôt que de faire un virement parce que, pour un virement, il fallait aller sur son compte.

Pour obtenir ce statut de contractuelle, je devais upgrader mon niveau universitaire. J’avais deux licences et un certificat de maîtrise (une maîtrise pas finie en clair). Il me fallait un master complet. Sur les conseils d’une amie et consœur, j’ai essayé de m’inscrire et sociologie. J’avais proposé un sujet de mémoire à un des profs de ce département qui l’avait trouvé passionnant. Mais je me suis fait jetée de façon peu amène par les responsables du département. J’ai eu la légère impression qu’ils n’avaient pas vraiment ouvert mon dossier. J’en ai conclu que quoi que je fasse, je ne serai jamais prise.

Je me suis orientée vers une VAE (validation des acquis de l’expérience) au Cuej, l’école de journalisme de Strasbourg et j’ai bien fait. Beaucoup de travail exigé, mais une organisation et un soutien sans faille. J’ai eu mon master j’aime à penser haut la main. J’ai relu cette année mon « mémoire» et je trouve qu’il tient toujours la route. Mais voilà, pour tenir le coup, pour assurer, surmonter les angoisses, continuer à soutenir et protéger mes enfants, je me suis tournée vers le seul carburant que je connaissais : la coke.

Naaaan ! Je plaisante. Je n’ai jamais été très drogue. Et puis ce n’étais pas dans mes moyens. Mon cerveau fonctionne très bien sans additifs. Je n’étais même pas sous antidépresseur.

J’ai bouffé. Comme quatre. La nourriture remplissait tous mes vides, mes angoisses. Je me faisais de bonnes assiettes. Et j’en reprenais, une fois, parfois deux. Pendant la rédaction de mon mémoire, j’ai tenu à coup de tablettes de chocolat et de biscuits anglais. J’avais parfaitement conscience de me détruire la santé. Mais j’avais besoin de colmater mes failles pour tenir. Je disais que, vu ma vie à ce moment-là, c’était le seul plaisir qui me restait. Etre conscient de ses erreurs n’empêche pas de les commettre parce que parfois, on n’a pas le choix.

Ma sainte trilogie c’était mes filles puis mes étudiants (les 2 moteurs) et la bouffe (le carburant). J’étais totalement persuadée que lorsque cela irait mieux, je pourrai à nouveau vivre sans béquille. C’est ce qui s’est passé. Mais entretemps, le diabète s’est installé. Et probablement aussi le cancer.

A suivre