Quand je suis malade et que je vois le médecin, j’ai tendance à être un bon petit soldat et à faire confiance : « Je remets ma vie entre tes mains, aide-moi et en retour, je serai sage et obéissante. »
Ceux qui me connaissent bien savent que ce n’est pas vraiment ma manière de fonctionner. La plupart du temps, je commence par m’insurger. Puis je me rends (ou pas) aux arguments des autres. Je peux être assez casse-couille quand je m’y mets. Mais avec un bon fond.
Pourtant, avec les médecins, je suis d’emblée à l’écoute. Ils savent. Moi pas.
Bon ! j’ai croisé quelques mauvais médecins et j’ai vite mis fin à notre relation. Mais en général, je ne me suis pas trompée. Avec le Professeur, je me suis sentie en confiance tout de suite. Il a passé beaucoup de temps à m’expliquer, me donner les détails, me laissant constamment le choix final. J’ai été de rendez-vous en rendez-vous en sachant exactement ce qui m’attendait et donc en confiance. Ça aide beaucoup à surmonter la peur.Il ne faut surtout pas hésiter à quitter un médecin en qui vous n’avez pas confiance.
Donc, le 26 décembre, nouvel examen pour poser les repères qui allaient permettre au chirurgien d’enlever les lobubidules. Il s’agit d’espèce de longs fils en acier qui sont posés dans le sein jusqu’à la cible. Et qui en sortent. C’était marrant. Je me donnais l’impression d’être une humaine augmentée. Tout cela était recouvert d’un pansement transparent me permettant de prendre une douche le lendemain avant de partir à l’hôpital.
Quand vous avez un cancer du sein, en tout cas au CHRU de Tours (je ne sais pas ailleurs), vous n’êtes pas reçu au service oncologie mais par un gynécologue obstétricien. Et donc vous êtes opérée dans un pôle inter-hospitalier femme-parentaltié. Ici, il s’appelle le Centre Olympe de Gouges. Vous vous retrouvez donc à croiser des femmes enceintes ou venant d’accoucher. Ce qui donne un sentiment d’irréalité. Les unes viennent pour donner la vie, les autres pour sauver la leur.
Pour le reste, c’est une opération comme une autre. On vous transporte en chirurgie. Il y a plein de monde en bleu qui s’affairent. L’anesthésiste et le chirurgien viennent vous saluer. Vous les reconnaissez à peine avec leur calot et leur masque. On vous pose une perf et d’un coup, vous vous endormez. J’aime bien m’endormir ainsi.
Vous vous réveillez ensuite en salle de réveil, au milieu d’autres corps allongés. On vous ramène dans votre chambre. En fin d’après-midi, on vient vous chercher et vous rentrez chez vous en passant d’abord à la pharmacie pour les antidouleurs, les pansements, les piqures à recevoir tous les jours. Je crois que c’était pour éviter les phlébites. Mais rien de moins sur.
Je n’ai pas trop de souvenir du début janvier. J’étais à la maison avec mes deux dernières filles. Puis Leone a repris ses cours à Orléans, Garance travaillait. Et moi je me remettais. Je me semble que le Nom était resté à la maison pour me donner un coup de main. Je l’accompagnais au marché. Je restais sur le canapé, beaucoup. Je photographiais les chats. J’ai l’impression d’y être restée longtemps sur ce canapé. L’infirmière venait me piquer, un coup dans la cuisse droite, un coup dans la gauche, un coup dans la fesse gauche, un coup… Il faut varier les plaisirs.
Je trouvais que l’opération avait été un vrai succès. Je m’étais promis de féliciter le Professeur. Deux tumorectomies et une zonectomie, les premières pour enlever les tumeurs (quel mot quand même) bien sûr, la seconde pour prélever un ganglion sous mon bras, un ganglion sentinelle, pour voir si les cellules du lobubidule n’avaient pas entrepris un petit voyage. Le tout avait été envoyé en « anapate » (anatomopathologie) pour analyse. Moi, je me regardais dans la glace en admirant le travail… D’ailleurs, sur le compte rendu opératoire, il est indiqué : « Bons résultats esthétiques immédiat. » Le chirurgien aussi était content de lui.
Le 7 janvier, j’ai posé comme chaque année des bougies sur le rebord de ma fenêtre. Je suis toujours Charlie.
Le 10 janvier, je me réveillais avec le sein gonflé et douloureux. J’ai allaité mes trois filles, ça m’a rappelé les douleurs quand le sein était trop plein et qu’il fallait soit nourrir l’enfant soit tirer le lait. C’était très douloureux. J’ai appelé l’hôpital, on m’a dit de rallier les urgences. Ce que j’ai fait.
J’étais une urgence toute relative. Des femmes accouchaient (et ça n’attend pas). J’ai vu passer des blouses bleues courir en portant des nourrissons à peine nés, si petits.
Prendre son mal en patience… une expression qui prend tout son sens aux urgences. Enfin ce fut mon tour. L’interne de service sortit d’un tiroir une longue seringue et ponctionna le liquide qui n’avait rien à faire dans mon sein. Le soulagement fut immédiat. Ce sont des choses qui arrivent, m’a dit l’interne. Rien de grave ni d’alarmant. Je rentrais chez moi.
Quelques jours plus tard, j’avais rendez-vous avec le Professeur. Curieusement, je ne trouve nulle trace de la date de ce rendez-vous. Il tenait dans sa main le compte rendu des analyses. Je vous passe le détail du compte rendu du service d’anapate. C’est « imbitable ». Seule la conclusion était claire. Le ganglion sentinelle était métastatique. Cette saloperie de lobubidulle avait commencé à glisser sous mon bras. Pris à temps ? Juste à temps alors.
Le 23 janvier, Liberation faisait sa première une sur le Coronavirus. Les Rattrapages de l’actu aussi. Il n’y a pas de bon jour pour les mauvaises nouvelles.

J’ai comme toi confiance au premier abord pour le médecin qui me prend en charge, mais malgré tout une réserve sous jacente liée aux assez nombreux médecins incompétents croisés lors de mon parcours avec mon fils G.
Je me souviens quand tu as évoqué en passant, une seule fois il me semble, dans un billet je crois, le fait que tu avais eu un cancer, et cela m’avait touché de savoir que tu avais vécu cela. Je te lis et admire ta façon de raconter ce qui devait être un sacré bouleversement.