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En 1972, en revenant d’un séjour en Bretagne, Madeleine de Sinety s’arrête dans un village, Poilley, en Ille et Vilaine. Elle tombe amoureuse du lieu qui lui rappelle son enfance au château, tout en lui ouvrant les portes d’un monde qui lui était, à l’époque interdit.

Dans Un village, elle écrit :

« Je suis arrivée à Poilley il y a vingt ans, tout à fait par hasard. J’habitais Paris et ne connaissais rien de la campagne. J’avais pourtant passé la plupart des étés de mon enfance à Valmer, le château Renaissance de mon arrière-grand-mère, dans la vallée de la Loire. Du haut de ma fenêtre mansardée, au troisième étage sous les toits, je pouvais apercevoir, par-dessus les jardins à la française et les hauts murs des écuries, un coin de la cour de la ferme du château. Je passais des heures à regarder les vaches entrer et sortir de l’étable en meuglant, les enfants de la ferme sauter dans le foin, les chevaux à longue crinière tirer lentement les hautes charrettes en bois aux grandes roues cerclées de fer. J’entendais les cris et les rires, le martèlement des roues sur les pavés ronds de la cour, le sifflet strident de la machine à battre. Je pouvais sentir toutes les odeurs de la ferme, le foin coupé, la bouse tiède, le lait caillé, mais je ne pouvais pas y aller. La ferme était un domaine interdit aux enfants du château.

Plus tard un incendie détruisit le château et mon arrière-grand-mère en mourut de chagrin. Je m’installai à Paris et commençai une carrière artistique, dessinant des illustrations pour des journaux et des revues. Le 1er juillet 1972, alors que je remontais vers Paris après un voyage dans le sud de la Bretagne, je me trouvai soudain bloquée par le flot des Parisiens se précipitant sur la côte en ce premier jour de vacances. Je quittai la nationale encombrée pour une petite route de campagne et décidai de m’arrêter pour la nuit dans le village le plus perdu que je puisse trouver.

Le lendemain, j’étais réveillée à l’aube par les cris, les sons et les odeurs de la ferme de mon enfance. Sortant de ma voiture la bicyclette que je transporte toujours avec moi, je me mis à parcourir le pays. Pour la première fois, personne n’était là pour m’interdire l’entrée de la ferme.

C’est ce matin-là que j’ai rencontré Maria Touchard et sa petite-fille Béatrice, alors âgée de cinq ans. Plantées droit au milieu de la cour, l’air soupçonneux, elles me regardaient descendre avec hésitation l’allée de terre menant à la ferme. Quatre ans plus tard, Maria devenait la marraine de mon premier garçon, et Béatrice m’avait tout appris, aussi bien à sauter du haut des meules de foin qu’à rassembler les vaches éparpillées dans les champs pour les ramener à l’étable.
Je retournai à Paris, le temps nécessaire pour interrompre ma carrière de dessinatrice et organiser ma nouvelle vie. »

Diaporama de photos que j’ai prises des photographies de Madeleine de Sinety au Château de Tours.

La photographe a vécu à Poilley pendant une dizaine d’années et a documenté la vie de ce village, une vie aujourd’hui disparue. Mais que j’ai connue. Pas en Bretagne, mais en Charente. Et c’est pour cela que j’aime autant ces photos. Elle me rappelle des choses vues, vécues, pas bien comprises. Mais que j’ai l’impression de mieux saisir au travers des photos de Madeleine de Sinety.

Nous sommes arrivés, ma famille et moi, en Charente en juillet 1967. D’abord en banlieue d’Angoulême, à Isle d’Espagnac, puis dans un village sur la route vers la Dordogne.

Isle d’Espagnac à l’époque donnait sur les champs. A deux rues de chez moi, il y avait un bois, des champs de maïs, une ferme où nous allions chercher notre lait dans le pot-au-lait en ferraille qui va bien ou des bouteilles à bouchon mécanique. La maison n’était pas très grande, elle me paraissait pourtant immense. Et nous avions un petit jardin. Comparé à notre appartement d’Issy-les-Moulineaux, c’était immense.

Mais quand nous sommes arrivés dans la maison que mes parents avaient achetée l’année suivante, alors là, ce fut la vie de château. La bâtisse était ancienne (1700 et quelque, le corps du bâtiment d’une ancienne fonderie de canon du roi), la cour était pleine d’herbes folles plus hautes que moi, il y avait des kilomètres de grange. Et un champs d’un hectare et demi, derrière, avec des pommiers, un cognassier. Juste énorme. Le royaume. Certes, il fallait installer l’électricité, le chauffage, l’eau courante, le téléphone… Mais c’était beau, immense et ça nous faisait un terrain de jeu sans fin.

Mes parents et ma petite sœur devant notre maison charentaise. Probablement prise en 1969.

Cependant, nous étions un tantinet décalés. Surtout moi. Mes parents n’étaient ni agriculteurs ni ouvriers, mon père était commercial et ma mère au foyer. Nous vivions dans une grande maison. Nous venions de la ville et nous n’étions pas très au fait de la vie à la campagne à la fin des années soixante.

La commune où nous habitions comptait 416 habitants. Une mairie, une école primaire avec deux classes, une petite église romane magnifique et quatre bistrots. Pour 416 habitants enfants compris. La plupart des familles avaient pour seul confort la télé (que nous n’avions pas, mes parents étaient contre). Pas de salle de bains, pas de vraie cuisine, souvent une grande pièce qui en tenait lieu mais qui faisait aussi salle à manger et parfois chambre. Les enfants s’y lavaient dans de grande bassine en métal. Pas tous les jours.

Il y avait dans les maisons une odeur particulière. Ça ne sentait pas mauvais. Ça sentait fort. Ça sentait tout. La viande préparée, les ragouts qui mijotaient sur la cuisinière à bois, et donc le bois qui brûle, les animaux qui entraient souvent comme ils voulaient… J’en garde un souvenir presque réconfortant, quelque chose de chaleureux. Je me souviens d’intérieurs le plus souvent sombres, avec de grosses armoires en bois massif. Ou, quand la famille était un peu plus riche, de beau bahut en Formica. Le Formica ! c’est devenu tendance. A l’époque, pour des gens comme moi, c’était ringard. Des familles bazardaient pourtant leurs beaux meubles anciens pour cette image de la modernité. Pour le plus grand bonheur des antiquaires.

Il y avait une histoire qui se racontait à l’époque. Celle d’une paysanne qui donnait à manger à ses chat dans une vielle gamelle dans laquelle un passant de la ville reconnaissait une pièce d’orfèvrerie. Il faisait semblant de s’intéresser aux chats et, au bout d’un moment, proposait d’en acheter un. Un bon prix. Puis, au moment de partir, il demandait s’il pouvait prendre la gamelle et la paysanne de refuser : « Ah non alors ! grâce à elle, j’ai vendu une dizaine de chats… »

Chose amusante, les vieux meubles en bois massif qui valaient à l’époque pas mal d’argent ne sont plus cotés. Par contre, les meubles en Formica…

Diaporama de photos que j’ai prises des photographies de Madeleine de Sinety au Château de Tours.

Dans notre hameau et alentours, nous étions les seuls à avoir le téléphone. Quand un voisin avait une urgence, il toquait au grand portail rouge. Ma mère l’invitait à entrer. Il restait planté au milieu de la cour et c’était à ma mère de passer le coup de fil. Jamais le voisin ne se serait aventuré à entrer dans la cuisine sur le mur de laquelle était pendu le téléphone.

Au début, régulièrement, nous trouvions devant notre portail des légumes, un lapin (vivant !), des cadeaux. Mes parents ont lié ces présents au fait que nous vivions dans la maison des maîtres. C’est l’instituteur qui leur en avait soufflé l’idée. Le décalage entre ma vie et celle de mes camarades d’école, la maison, mon côté solitaire et ma propension à rêvasser font que je me la suis pétée. Il n’y a pas d’autre mot. Je me prenais pour une damoiselle, accolait en forme de particule le nom du hameau à celui de ma famille. Je développais un syndrome de classe du plus mauvais aloi. Je ne me prenais pas pour de la merde. J’avais 9 ou 10 ans, je n’étais pas particulièrement heureuse et très solitaire. Par chance, quelqu’un (même si je lui en ai beaucoup voulu à l’époque) a raconté mes petits délires à mes parents qui ont eu vite fait de me faire redescendre sur le plancher des vaches.

J’ai compris la leçon. C’est dans cette période là que j’ai beaucoup appris question empathie. Ma mère y a été pour beaucoup. On vivait une vie différente, certes, mais je ne valais pas mieux que quiconque, pas moins non plus et chacun méritait le respect.

Mes parents avaient sympathisé avec le fermier du bourg dont une des filles était dans la même classe que nous (ma mère était très investie chez les parents d’élèves). Ils achetaient un cochon que le fermier engraissait. Et quand la bête avait atteint le bon poids, il était abattu, découpé sur la table de cuisine et mis au congélateur. Un ami et collègue de mon père possédait un grand terrain dans lequel il mettait deux brebis et leurs petits. Les animaux tondaient l’herbe avant de garnir le congélateur. J’ai vu régulièrement des lapins tués d’un coup bien net puis « déshabillés » sans façon. Les volailles au coup tranché, plumées. J’ai même vu un jour un canard partir sans sa tête. Il n’a pas été loin. Mais bon, ça fout un coup.

Nous trainions souvent dans l’étable au moment de la traite (maman achetait toujours le lait à la ferme). J’aimais les odeurs et la chaleur des étables, l’odeur du lait juste trait, son goût, sa mousse. Quand les adultes en avaient marre de nous voir trainer dans leurs pattes, ils nous envoyaient dans la cour. Je rêvais de grimper sur le tracteur. Ma petite sœur en avait une trouille bleue. Elle se mettait à hurler dès qu’il approchait. Et puis un jour, le fils du fermier (un grand) et une de ses sœurs l’ont fait monter dessus. Et ils sont partis faire un petit tour. Les cris ont très vite cessé. Quand ils sont revenus, la petite arborait une sourire ravi et fier.

Diaporama de photos que j’ai prises des photographies de Madeleine de Sinety au Château de Tours.

Nous les enfants courions par monts et par vaux. Ma mère nous emmenait à l’école le matin en voiture. La plupart des autres gamins faisaient le trajet à pied. Nous en prenions parfois en chemin. Nous n’étions qu’à 2,5 kilomètres du bourg. Mais d’autres parcouraient à pied parfois une bonne dizaine de kilomètres, quel que soit le temps. Quand il faisait beau, nous rentrions en marchant. Un chemin traversait les champs, longeait les haies d’aubépine ou de noisetiers. Nous étions tout une troupe à boulotter ce que nous trouvions sur notre passage : des pommes parfois, des mures, des noisettes et même des noix. Les noix fraîches, auxquelles on enlève délicatement la peau, je crois que j’aime toujours autant ça.

Avec mes sœurs, nous partions pieds à l’aventure. Nous avions une bande de copains dans le hameau derrière le nôtre. Celui-ci était surplombé d’une grande falaise qui abritait des grottes dans lesquelles auraient vécu des hommes préhistoriques. Nous avons sans doute dû les explorer. Mais ce dont je me souviens surtout c’est qu’au pied de la roche, il y avait une grand pré, très pentu, couvert de grandes herbes. Les garçons du hameau avaient construit des espèces de luges avec des planches de bois ou du carton et nous descendions la pente à des allures folles pour nous écraser en contrebas, dans l’herbe. J’avais sans doute un peu peur. Ma sœur jamais. Je la suivais (j’étais la grande, je ne pouvais quand même pas déclarer forfait). J’avais le cœur qui sautait. Mais dans le fond, j’adorais ça.

Il y avait une autre terrain d’exploration, un peu plus loin. Nous y allions en vélo. Chaque année, un pèlerinage y avait lieu. On sortait la sainte vierge de l’église et on la promenait. Le curé, les enfants de cœur, tous en habits. Puis les paroissiens en costumes du dimanche. Il y avait de jolis bannières et des chants. Ce n’était pas le genre de manifestations auxquelles nous nous rendions en famille. Mon père était anticlérical et proclamait bouffer un curé matin, midi et soir. Mais moi, j’étais curieuse. Et un jour, j’ai pris mon vélo pour aller voir le spectacle.

Le pèlerinage avait pour cible une chapelle troglodytique avec des cavernes, des maisons, des croix un peu partout. C’était un endroit génial dans lequel nous pouvions nous inventer toute sorte de vie. Considéré comme un peu dangereux par les parents parce qu’il y avait des fosses. Mais nous nous en foutions. Il y avait des galeries dans lesquelles il fallait ramper pour aller d’une salle à l’autre. Ou nulle part car, quand l’angoisse montait un peu trop, nous faisions demi tour. C’est peu dire que nous rentrions crottés, couverts de boue.

Contrairement à la plupart de mes petites camarades, je n’étais pas toujours en jupe ou en robe, ce qui facilitait grandement les explorations. Je portais surtout des shorts (l’été) ou des pantalons. Les garçons, la plupart du temps, c’était short toute l’année. Même quand il ne faisait pas très beau ou pas très chaud. Ils portaient tous les cheveux courts. Les cheveux longs sont arrivés avec notre adolescence.

Au collège, nous portions tous la blouse, garçons et filles. A l’école, surtout les filles. Il n’y en avait pas de réglementaire. Elles pouvaient être de toutes les couleurs, tout dépendait de la fortune des parents. Les mères aussi portaient la blouse. Pas la mienne. Eventuellement un tablier. Mais pas la blouse, non. Elle bricolait en jean et en T.shirt et, à l’époque, c’était assez moderne. Je me rappelle les pages des catalogues comme La Redoute qui proposaient ces blouses d’intérieur que je trouvais plus ringardes les unes que les autres. Une des choses que je n’ai jamais regretté, quand nous sommes revenus en région parisienne, c’est cette fichue blouse.

Les blouses, les robes blouses… tout une époque. 1969

Parce qu’un jour, nous avons quitté le paradis. Mon père était muté en région parisienne et prenait dans le même temps du galon. Les parents ont vendu la belle maison charentaise. J’étais en fin de 3e. Je suis partie avec ma classe en Angleterre. Au retour, mes parents nous attendaient à Dieppe. Nous sommes partis en vacances dans la maison de mes grands parents à Veules-les-Roses. Je ne suis retournée en Charente que deux ans plus tard, en vacances. Puis trente ans plus tard, avec ma famille, puis encore dix ans plus tard, avec ma dernière.

Tout à changé, évidemment. Le village est devenu super mignon, tout me semble tout petit. Mais ça n’a plus rien à voir avec mon enfance. Ce n’est pas seulement que le temps a passé. C’est que ce monde rural a changé, terriblement.

C’est pourquoi les photos de Madeleine de Sinety m’ont tant marquée. Comme celle de Paris. Elles sont le témoignage d’un monde qui a disparu mais pas dans ma tête. Dans son livre, Un village, Madeleine de Sinety poursuit son récit

« Au début des années quatre-vingt, j’ai dû quitter Poilley et partir vivre aux États-Unis. Près de dix ans plus tard, j’ai eu la surprise de recevoir du maire du village une lettre extraordinaire. Il m’annonçait qu’une soirée musicale avait été organisée à mon intention par les gens du bourg. Poilley avait beaucoup changé depuis mon départ. Les jeunes, pour la plupart dans l’impossibilité de reprendre la ferme de leurs parents, étaient en train de quitter le pays pour trouver du travail dans les villes alentours. Le maire m’envoyait un billet d’avion pour que je revienne photographier le village avant qu’il ne soit trop tard.
Les premiers jours de mon retour, j’ai été très impressionnée par l’ampleur des changements survenus en si peu de temps. Puis, quand j’ai commencé à juxtaposer mes nouvelles photos avec celles prises vingt ans auparavant, j’ai vu se dérouler devant moi la continuité d’une histoire que je n’avais pas consciemment projeté de photographier. À travers les inévitables bouleversements de la vie moderne, c’est l’histoire d’une relation qui n’a pas fondamentalement changé : celle des habitants d’un petit village entre eux, et avec la terre qu’ils travaillent et le bétail qu’ils élèvent. »

Je ne suis pas assez revenue pour voir cette continuité là. Mais elle existe, j’en suis sûre.

Dans le champ derrière la maison. 1969