Quand je regarde cette image, curieusement, ce n’est pas ce soir-là qui me revient en mémoire, mais une autre photo de lui, saisie à la même époque. Sur cet autre cliché, ses chaussures sont dépareillées. Aux coudes des pièces mal rapiécées. Il est assis sur une branche. Ses pieds balancent. Lui chante, eux dansent. Je crois bien qu’il pourrait voler, si seulement l’envie lui venait. Il a le sourire des enfants, celui que l’on perd en grandissant. Ce chant silencieux dans les yeux, une palette de tons bleus.

Juin était tout chaud, nous étions légers comme des bulles de savon, nos dimanches ressemblaient à des grandes vacances. Ce jour-là, nous avions décidé d’aller piquer des cerises dans le jardin du père François. Ce n’était guère difficile car le cher homme nous laissait faire de bon cœur. Plutôt les gamins que les merles répétait-il à qui voulait l’entendre. Tout juste de temps en temps faisait-il semblant de nous menacer de la fenêtre de la maison. Il savait, le vieux sage, que cela ne faisait qu’ajouter à notre plaisir.

Jérémie était assis sur la branche. Malgré le soleil qui me piquait les yeux, j’essayais de l’observer. Je passais des heures à le regarder. Je le trouvait beau, avec son air grave et léger à la fois, son petit sourire triste ou espiègle, ses mèches rebelles et ses yeux, si bleus, que même le ciel d’été ne pouvait pas rivaliser.

Il était arrivé deux ans auparavant au village, avec sa famille. Deux ans que j’en étais amoureuse, que je me serais damnée pour un regard, pour un sourire. Mais les petits garçons de 8 ans ne s’intéressent pas aux filles. Alors j’ai investi sa bande, plus tout à fait une fille, pas tout à fait un garçon.

« Tu disais qu’ j’étais pas jolie, Jérémie.
Tu disais que j’s’rais pas ta mie »

Comme nous étions voisins, souvent, nous les recevions à la maison. Jérémie, sa maman et son petit frère. Pas son papa, non. Il était parti pour un long voyage dans les terres australes. Ces soir-là, Jérémie me montrait ses trésors : des cartes postales aux timbres improbables, des photos, nombreuses, où sa maman et son papa avaient la meilleure place. Il me les montrait, soupirait, puis rangeait le tout dans son cartable. J’essayais de me convaincre que je l’intéressais, que nous étions amis, proches, complices. Je berçais ses tristesses et tentait de lui redonner un sourire. Nous chuchotions, enroulés chacun dans une couverture, côte à côte. Les parents nous regardaient, amusés. « Ils s’entendent bien ces deux-là. » Mais sitôt retourné avec ses copains, il m’oubliait, je retombais dans l’anonymat de la bande…

Nous grandissions, toujours pareil, à la fois proches et lointains.

Les filles devenaient de plus en plus filles et gloussaient en regardant les garçons. Ceux-ci commençaient à les voir, Mon Dieu, elles existaient. Mais moi, j’étais restée le pote, le copain. Les petits garçons de 10 ans sont parfois cruels avec les filles.

« Tu disais qu’ j’étais pas jolie, Jérémie.
Tu disais que j’s’rais pas ta mie.
Tu disais qu’ j’avais les yeux gris, Jérémie
Et des cheveux comme la pluie.
Tu disais qu’ j’étais pas jolie, Jérémie.
Tu disais que j’s’rais pas ta mie…

Tu aimais celles, plus belles, du voisinage,
blondes et blanches, pervenches et tellement sages.
Et tu jouais distrait à la marelle.
Tu n’ touchais pas du doigt les demoiselles. »

J’étais malheureuse, sans vraiment l’être. Car les soirées de voisins continuaient. Et à ce moment là, ce n’était pas les Louise, les Isabelle, les Margots qu’il regardait. C’était moi. C’est à moi qu’il racontait ses petites histoires, ses petites secrets et ses grandes guerres. C’est à moi qu’il racontait, étranglé de rire, ses mauvais coups. C’est aussi à moi qu’il montrait sa tristesse de garçon sans père. Il avait fini par comprendre le leurre des terres australes. Ce deuil, cette tristesse le parait d’un prestige plus grand encore à mes yeux. Il était mon héros.

Il était aussi celui des autres filles. Dans la cour de récré, elles n’avaient d’yeux que pour lui, lui dédiaient leurs plus beaux sourires. Il leur faisait face, entourés de ses lieutenants. Parfois les deux groupes se rencontraient, se mélangeaient. Je n’existais plus.

Tu disais qu’ j’étais pas polie, Jérémie,
Tu disais qu’ j’ serais pas ta mie.
Moi, j’avais trouvé des amis, Jérémie,
Qui étaient un peu dégourdis.
Tu disais qu’j’étais pas polie, Jérémie.
Tu disais qu’ j’ s’rais pas ta mie.

On f’sait la guerre, légère, des embuscades
Et puis la guerre sévère des embrassades
Tu avais, toi, le droit du bout des lèvres
De débiter, sucrées, des choses mièvres

Nous avons quitté l’école, nous n’étions pas dans le même collège. Pensionnaires à la villes, filles et garçons étaient séparés. Mais nous nous retrouvions le dimanche, souvent, de moins en moins, puis quasiment plus. Je découvrais la littérature grâce une professeur fabuleuse, Mademoiselle Samantha Dit, les amitiés entre filles, une certaine liberté, loin du village, loin des parents même si sévèrement encadrée par les surveillantes, par mon oncle et ma tante, qui habitaient non loin. Cette dernière m’emmena voir mes premiers films. Un monde s’ouvrait à moi, un monde peuplé d’hommes incroyablement beaux et virils, de nouveaux héros pour me faire rêver.

Quand je rentrais au village cet été là, tout le monde s’étonna de la belle jeune fille que j’étais devenue. Je ne grimpais plus aux arbres, je ne courais plus par monts et par vaux, je n’allais plus voler les cerises du père François. Je restais dans mon jardin, allongée sur une chaise longue, ou dans l’herbe, et je dévorais mes romans. J’avais 15 ans et l’âme romantique. Jérémie me tournait autour, ne comprenant pas ce qui était devenu de son meilleur copain. Il se mit à me regarder d’un autre œil, moi aussi.

Un jour tu m’as trouvée jolie, Jérémie,
beaucoup plus que tes belles amies.
Moi, j’avais toujours mes yeux gris, Jérémie,
Et mes cheveux comme de la pluie.
Un jour, tu m’as trouvée jolie, Jérémie,
T’as voulu que je sois ta mie.

Tu peux venir sourire, battre des ailes,
Tu n’impressionnes personne que les oiselles.
Tu peux courir, souffrir, je m’en balance,
Et sans tes yeux trop bleus ma vie commence.

Tu disais qu’ j’étais pas jolie, Jérémie.
Tu disais qu’ j’ s’rais pas ta mie.
Eh bien, tu n’avais pas menti, Jérémie.
T’auras pas mes cheveux de pluie.
J’étais peut-être pas jolie, tu l’as dit.
Je t’aimais pourtant, Jérémie.

Mais c’est trop tard et c’est fini!

On dit que les filles grandissent plus vite que les garçons. Nous ne l’avons compris que trop tard…

……………………………….

La chanson est d’Anne Sylvestre, qui a bercé mon enfance et mon adolescence, ainsi que Brel, Brassens et Barbara…
Ce billet est ma participation au jeu de Kozlika : Le sablier du jeudi.

C’est d’ailleurs chez elle que vous trouverez les règles du jeu. Tous les textes validés sont regroupés sur Le blog qui cherche ses mots/son nom.

Je vous souhaite une très douce nuit.

Le vendredi 3 juin 2005, 04:02 par Skye

Ton texte est magnifique. Un peu nostalgique, un peu indolent, un peu insouciant, profondément touchant.

Bonne nuit à toi aussi.

2. Le vendredi 3 juin 2005, 08:39 par luciole

Vraiment très jolie, touchant, insoucient. Le coeur d’artichaud rebel, la fleur bleue qu’on ne cueille pas, ça te ressemble je trouve. Grosses bises.

3. Le vendredi 3 juin 2005, 10:17 par Stella

Oh, mais c’est magnifique. Si beau, si triste, si nostalgique. Ca correspond bien à mon état d’esprit d’en ce moment.
Je ne connaissais pas cette chanson d’Anne Sylvestre. D’ailleurs, je crois que je vais aller à la découverte de cette chanteuse, dont je n’ai en mémoire que les chansons pour enfants dont j’ai été bercée.

4. Le vendredi 3 juin 2005, 10:26 par Vroumette

Superbe. Mon préféré depuis le début de la semaine. Tu as su mettre par écrit exactement ce qu’il y avait dans la chanson. Vraiment très très très joli.
(Bon sang de bonsoir, il y a qui sont vachement doué quand même = euh c’est ce que je me dis intérieurement en lisant un tel texte).

5. Le vendredi 3 juin 2005, 10:46 par samantdi de la salle info

J’aime beaucoup, je trouve que tu as très bien su utiliser la photo, le texte et ce que tu sais de cet enfant… On retrouve ces ambiances d’été enfantins, ces relations filles/garçons qui se cherchent… Merci pour ce bon moment, une petite pause dans ma journée chargée !

6. Le vendredi 3 juin 2005, 11:11 par Eor Ar Bleizmor

joli texte ou se mele des heros de la blogosphere, de la nostalgie, de la vie…. Bravo!

7. Le vendredi 3 juin 2005, 11:13 par Hémiole

C’est étrange. Ce très beau texte, un peu nostalgique, je ne l’ai pas trouvé triste. Au contraire, pas gai, non, mais j’en ai terminé la lecture avec un sourire et les yeux un peu humides.
Une sorte de sentiment trouble.
Très touchant.

8. Le vendredi 3 juin 2005, 11:47 par Stella

Petit « plus » à te demander : as tu un titre d’album d’Anne Sylvestre à me recommander ? Par exemple celui où je pourrais trouver Jérémie, ci-dessus ? Ou un autre… Merci d’avance.
Mon mail : Tval2@free.fr

9. Le vendredi 3 juin 2005, 11:55 par Mel’O’Dye

muette je reste … j’ai cru un instant sortir de la bulle du temps présent …
et Anne Sylvestre en fond sonore … le choix est parfait …
merci pour le coup de la madeleine ;-)
bizzz
Mel’

10. Le vendredi 3 juin 2005, 15:09 par Anne

Tiens toi tu es passée en UFT-8 non ?

Réponse à ta question : non je n’ai que ton fixe.

11. Le vendredi 3 juin 2005, 16:21 par racontars

Anne : C’est quoi UFT-8 ? je me suis juste mise à jour, et perso, j’ai pas vu la différence…

12. Le vendredi 3 juin 2005, 16:50 par Kozlika

Beau texte, tout plein de nostalgie et de douceur, et on « entend » la voix d’Anne Sylvestre…

13. Le vendredi 3 juin 2005, 17:22 par racontars

Merci Koz :-)

14. Le vendredi 3 juin 2005, 18:55 par Fred

Vraiment très beau texte!

15. Le vendredi 3 juin 2005, 22:13 par Gluon

Hiii c’est beau. Et pis je regrette de ne pas t’avoir croisée mercredi soir :'(

16. Le vendredi 3 juin 2005, 23:09 par a n g e l

super joli, on croirait du Colette mais en mieux (moins cucul quoi)

17. Le samedi 4 juin 2005, 01:17 par racontars

Bon, merci pout tous les beaux compliments qui me font vraiment super plaisir :-)
Angel, Colette, faudrait pas exagérer non plus… ;-) Quant à Colette en moins chiant… je reconnais bien là ton staïle ;-)

18. Le samedi 4 juin 2005, 01:17 par racontars

Bouhou Angel, t’es un amour, je t’aime :-)

19. Le dimanche 5 juin 2005, 02:12 par a n g e l

si si Colette j’insiste version le blé machin là j’ai oublié le titre ah vi le Blé en herbe ^^

Et moins cucul certainement, je confirme.

Pis ton texte il est émouvant juste ce qu’il faut.

Ca me donne envie de réécrire un texte pour mon blog à histoire tiens.

20. Le lundi 19 septembre 2005, 10:43 par falo à racontars

j’aime bcp la photo!
elle est de toi??

waouh!!!

falo

21. Le samedi 22 octobre 2005, 16:58 par Maëva

salut je m’appelle maeva et je ve des adresse ok