Je m’appelle Juan. Je vis dans une ville cubaine, au bord de la mer caraïbe. J’ai une quarantaine d’année. Je suis fonctionnaire municipal, gratte papier, petit col blanc. Ce n’est pas grand-chose, mais cela me suffit pour assouvir ma passion : les femmes. Toutes les femmes. Je n’ai pas d’exclusive. Ce n’est pas leur physique qui compte, c’est ce qu’elles ont à l’intérieur, ce qu’elles sont capables de donner. Prendre une femme parce qu’elle est belle, c’est facile, évident. Cela n’apporte aucun plaisir, ou tellement fugace. Non, moi je préfère les regarder longtemps, les observer, les suivre des heures durant, pas à pas, épier leur démarche, contempler leurs hanches chalouper. C’est à cela qu’on reconnaît une belle pouliche. Après des heures de marche, je sais ce qu’une femme a dans le ventre. Alors commence la chasse et ma jouissance.
Si je l’ai repérée à la mairie, j’ai forcément ses coordonnées. Alors je la convoque pour une raison ou une autre. Je lui propose une aide, je discute, je rend des services. Plus difficile, plus risqué, mais plus excitant aussi, je l’aborde, comme cela, directement dans la rue. Je la fais rire, je lui porte ses commissions, je l’invite à un cocktail, une cérémonie… je m’immisce petit à petit dans sa vie.
C’est long, oui, mais c’est cela qui est bon. Je n’aime pas les histoires bâclées, trop rapides, trop faciles. Tout mon plaisir est dans la chasse, le siège, la tension qui monte, petit à petit jusqu’à ce petit moment de bonheur où, enfin, ma proie est à moi, rien qu’à moi.
Quand le temps est venu, je lui donne rendez-vous dans un endroit à l’écart, au pied d’un immeuble dont je lui fais croire que c’est le mien par exemple, un jardin. Je connais bien sûr parfaitement les lieux. Si je fais mine de l’embrasser et qu’elle entrouve ses lèvres ou si, d’un geste, j’effleure ses fesses, et qu’elle écarte les jambes légèrement, je sais qu’elle est mûre, je n’ai plus qu’à la cueillir. Alors, parfois, je m’en vais, je la laisse là, en attente, avec son désir brûlant et ses fantasmes. Par jeu. Parce que je n’ai plus rien à me prouver. L’essentiel est atteint. Mais le plus souvent, je m’en empare, je la caresse, la chauffe, la brûle jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et me demande d’en finir. Je l’entraîne alors sur la terrasse, ou dans la cage d’escalier… Ou si je veux m’amuser plus longtemps, dans un petit hôtel…
Ensuite, je disparais. Je ne fais jamais deux fois l’amour avec la même femme. Elle m’a tout donné la première fois, qu’irai-je réchauffer un plat qui ne me dit plus rien… Je ne dis pas qu’elles ne m’en veulent pas, certaines on cru pouvoir me harceler même. Un mot au mari les a vite remis dans le droit chemin.
Il y a un mois environ, j’ai ferré une petite brune, charmante, le corps encore alourdi d’une grossesse récente, les seins bien lourds. Elle m’excite totalement, parce que c’est une proie difficile. Une femme qui vient d’avoir un bébé est totalement accaparée par son petit. Elle ne fait plus attention aux hommes. Celle-là, il me la faut.
Je l’ai suivie de longues heures, pendant qu’elle promenais le bébé, au square, dans les magasins. Je me suis assis à côté d’elle, je l’ai observée, jaugée. Parfois, j’entendais, quelqu’un m’appeler. Personne quand je me tournais. C’est dans le parc de la ville que je l’ai abordée, en ramassant le doudou du petit qui était tombé à terre. Elle a levé vers moi ses beaux yeux myosotis. Elle était charmante de candeur. Je lui ai fait croire que j’étais le père d’un de ces bambins qui jouait dans le sable. Je me suis assis à côté d’elle. Nous avons discuté bébé, biberon, couches. Comme deux bonnes femmes. Ses barrières sont tombées au fur et à mesure de nos rencontres. Il suffisait que je me retrouve sur le même banc du square pour qu’elle vienne chaque jour à moi.
Avant-hier, je l’ai emmenée danser au kiosque à musique. Il y a un magnifique orchestre de son cubano. Elle était souple dans mes bras, se laissait aller. Un moment, je l’ai plaquée contre moi et j’ai su qu’elle était à point. Sur son tee-shirt, perlait des petites taches de lait que l’excitation avait fait sourdre de ses seins. Et puis j’ai entendu quelqu’un m’appeler. Personne quand je me suis tourné. Quand je suis revenu à ma belle criolla, elle s’était ressaisie.
Mais aujourd’hui, elle ne m’échappera pas.. Tout est prêt, le gamin que je paie pour qu’il fasse croire qu’il est mon fils et qui gardera la poussette le temps qu’il faut, mon pantalon sombre et élégant, ma chemisette blanche bien empesé, mon parfum vetiver, pas trop présent mais si agréable. Je n’ai plus qu’à me donner un coup de peigne en me regardant dans la vitre de cette guimbarde et Don Juan ira prendre son dû.
Je m’appelle Asucena. J’ai 25 ans. Je vis dans un petit port cubain qui donne sur la mer caraïbe. Depuis quelques semaines, je suis à la trace un homme, un employé municipal, un beau parleur. Depuis des mois que je l’observe, je l’ai vu séduire nombre de femmes, puis les jeter, comme il l’a fait de ma jumelle. Elle en était folle, ne parlait plus que de ce Juan, si beau, si attentionné, si prévenant.
Et puis un soir elle est rentrée à la maison comme un vrai zombi. Je n’ai pas eu besoin de l’interroger longtemps pour comprendre ce qui s’était passé. Ma douce Elvira, mon autre moi-même, jetée une fois consommée. Malgré les soins de toute la famille, elle n’a pas pu s’en remettre. Elle regardait, désespérée, son ventre s’arrondir, preuve de sa déchéance. Elle ne supportait plus la vie. Il y a un mois, elle s’est jeté sous les roues d’un tramway. Tous les journaux en ont parlé, ont montré sa photo et ont titré sur « Elvira desesperada ». Alors, depuis, je le suis, lui, le vil suborneur. Il y a deux jours, au kiosque à musique, on dansait
A chaque fois que je le voyais,
Je l’appelais puis me cachais
Après tout ce qu’il avait fait
J’attendais
Le bon moment pour l’aborder
Et sentir son sang se glacer
Mais comme vraiment rien ne pressait
Ne pressait
Pour l’heure je le laissais filer
Bientôt je le ferai danser…
Ce texte est ma participation au Diptyque 8 – L’histoire de la photo de JC Filizola. il m’a été inspiré par la photo bien sûr, mais aussi par la chanson de Dominique A, Le Twenty-two Bar
1. Le dimanche 11 décembre 2005, 01:56 par luciole
Ah, un Don Juan Cubain! Joli!!!
2. Le lundi 12 décembre 2005, 14:13 par andrem
C’est trop joli, Akynou, pour marcher sur tes plates-bandes. Si encore j’avais le temps, mais il se dérobe dans l’escalier du même nom où j’ai mis mon esprit.
Alors je me régale, et désolé, je ne pourrais pas t’inventer de suite, cette fois. Enfin si, bien sûr que je l’ai inventée, mais elle ne pourra pas sortir du crâne. Le devoir fait barrage.