A l’époque (environ 2010), en rentrant du travail, je trouvais dans ma rue une jeune chienne qui avait l’air totalement affolée, à la recherche de ses maîtres. J’ai sonné à plusieurs maisons pour savoir si la chienne s’était échappée de chez eux. J’avisais une vieille dame (carne) à sa fenêtre et lui posait la même question. Elle me répondit
– Oh, elle doit appartenir aux bamboulas… là bas
Elle montrait du doigt une maison. Qui était la mienne. Ma réponse fut peu amène (mais pas injurieuse, cela aurait été moins efficace).

A l’époque (2007), ayant besoin d’une photocopie de la carte d’identité de mon mari, celui-ci refusa de s’en séparer le temps de faire une photocopie. Il m’accompagna jusqu’à mon bureau, nous fîmes la photocopie et il repartit avec ce précieux viatique. Se promener dans Paris sans papier d’identité était, pour lui, risqué. Il ne m’en avait jamais parlé mais il était contrôlé très régulièrement (il est Guadeloupéen).

A l’époque (2006), j’habitais Paris, je bossais dans un hebdomadaire, je m’occupais des parents d’élèves et j’étais membre d’un comité qui défendait les enfants de famille sans papier. A l’époque, Nicolas Sarkozy « l’innocent » était ministre de l’Intérieur et en campagne pour la présidentielle. A l’époque, je l’appelais Iznogoud (je n’étais pas la seule, nous avions même réussi un Google Bombing assez drôle). A l’époque, la chasse aux sans papiers était féroce et j’écrivais de nombreux posts sur la question

De les relire (pour cause de déménagement de blog), je me dis que nous n’avions rien à envier aux méthodes de l’Ice trumpienne : rafles à la sortie des métros, aux préfecture, arrestation des enfants dans les écoles, etc. J’avais oublié les méthodes, les discours… Officiellement, cette politique devait servir à siphonner les voix pour le FN. Les dernières positions de ce triste sire, repris de justice, montre qu’il y avait plus qu’une manœuvre politique.

A l’époque (1998), j’étais en villégiature chez mon père avec ma fille aînée. Se sont annoncés pour déjeuner ma tante et son mari. Mon père a fait le plan de table de façon à ce que ma fille (métisse) ne soit pas proche de « mon oncle » qui, dixit mon père, n’aimait pas les Noirs. L’oncle en question s’est comporté très normalement avec une petite fille de 3 ans. Et je m’interroge sur les intentions de mon père plus que celles de mon oncle.

A l’époque (toujours en 1998), je me mariais. J’avais envoyé des faire-part à toute ma famille. Mais le mari faisait tache. Le Nôm est antillais et noir. Ce n’est pas passé, m’a fait savoir mon père, auprès de certains membres de la famille (de sa famille). Les propos de mon père étaient bizarres. Je n’ai pas relevé mais j’ai toujours eu le sentiment que mes parents, bien que niant toute idée de racisme, n’en pensaient pas moins.

A l’époque (1994), je me promenais avec mon futur mari en voiture sur le causse cévenole. Au détour d’un virage, contrôle de la gendarmerie. Papiers de la voiture. Ma carte d’identité. Le gendarme y a jeté à peine un coup d’œil. Ça a pris deux secondes. Pour la carte d’identité du Nom, française je précise, il est né en France, en Guadeloupe, de parents français depuis de nombreuses générations (plus que moi en tout cas), ça a pris une demi-heure

A l’époque (1967) j’intégrais l’école d’une banlieue d’Angoulême. Une des premières choses que j’entendis dans la cour de récré : Parisien tête de chien, Parisienne tête de chienne. L’année suivante, une autre école, mais dans un petit village charentais. Les mêmes qualificatifs et le sentiment, très fort d’une étrangeté. Je n’étais pas intégrée. Je ne les ai pas intégrés non plus. Je me suis repliée sur la famille, les amis de mes parents et tous ceux qui, eux aussi, venaient d’ailleurs.

Au fur et à mesure que j’égrène ces souvenirs, d’autres me viennent. Mais je vais m’arrêter là. On est toujours l’étranger de quelqu’un. Mais parfois, c’est fatigant. Alors j’imagine que pour ceux qui subissent cela tous les jours et même plusieurs fois par jour, ce soit insupportable.

Etranges étrangers, écrivait Jacques Prévert

Ceci est ma participation au calendrier En Avent les blogopotes, une idée d’Anne, du blogallet : faire un post sur un thème qu’elle donne et qui change tous les jours.. Aujourd’hui, c’était Etranger

Gouttes d'or