– Mon frère, a-t-elle commencé.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, tu n’as pas de frère.
– Mon frère, a-t-elle repris, sans même me jeter un coup d’œil, mais avec un demi-sourire.
– Quel frère ? Tu n’as que des sœurs…
– Mais si ! J’ai eu un frère. Pas longtemps. C’est ce que je voulais raconter. Maman a eu la rubéole alors qu’elle était enceinte. Il est mort deux ou trois heures après sa naissance. Alors, continua-t-elle en se tournant vers Marie, tu vois, moi, je ne me suis pas posée de question quand il a fallu vacciner les filles.
Nous sommes toujours quatre ou cinq parents, le matin, à nous réunir au bar de l’Ether (au bar délétère, comme je m’amuse à dire) après avoir déposé les gamins à l’école. Nous prenons un café, parfois deux et discutons de choses et d’autres, surtout d’autres d’ailleurs.
– Tu as eu un frère, alors ?
– Oui, entre la sœur numéro 2 et la sœur numéro 3. J’ai même cru que c’est moi qui l’avais tué.
– Mais quelle idée !
– Une idée de psy. Comme je suis l’aînée, je voyais d’un sale œil l’arrivée des nouveaux bébés qui me piquaient ma maman. Alors, il paraît que je souhaitais leur mort. Sauf que là, ça a marché.
– Tu as raison, c’est bien une idée de psy.
Je souris, elle aussi. Je remonte une longue mèche de ses cheveux qui lui tombe sur l’œil. Cela fait des années que nous prenons notre café ensemble, dans ce bar où je l’ai rencontrée. Et notre mariage n’y a rien changé.
Le matin, nous nous levons. Pendant qu’elle prépare les enfants, je m’occupe du petit-déjeuner. Nous descendons ensemble. Elle emmène les filles à l’école et moi le petit dernier à la crèche. Nous nous retrouvons à l’Ether.
Elle a un frère. Et je ne le savais même pas.
– J’ai eu, corrige-t-elle doucement. Je n’ai pas vu Michelle ? Vous avez de ses nouvelles ?
Bruno répond une histoire que je n’écoute pas vraiment. Elle a eu un frère…
– Et un grand-père aussi.
– Oui, mais un grand-père, ce n’est pas la même chose.
– Oui, mais mon grand-père, il n’était pas ordinaire. Il s’appelait Landru.
– Quoi ? Nous interrompt Pierre, estomaqué.
– Henri-Désiré Landru, tu sais, celui qui a estourbi toutes ces femmes. Eh bien c’était le grand-père de la mienne. Je viens d’apprendre coup sur coup qu’elle avait un frère et qu’elle est la descendante de Landru.
Elle se met à rire. J’aime bien son rire.
– Mais non. Pas Henri-Désiré… Mon papi s’appelait Pierre-Antoine. Et il n’avait rien à voir avec l’autre. Il est né en l’an 19 après la grande guerre. Cela faisait longtemps que l’autre avait été guillotiné.
– L’an 19… Tu ne peux pas parler normalement ?
– C’est ainsi qu’il disait. Cela nous faisait rire. Il racontait plein de trucs bizarres. Je te l’ai dit qu’il était un peu spécial. Au fait, Marie… Et elle se tourne alors vers sa copine, dont le fils est dans la même classe que notre aînée. Samuel n’a pas eu trop de difficultés avec l’horloge à fabriquer, hier ?
Le devoir des petits consistait à fabriquer une horloge de 24 heures. Et il fallait évidemment que les intervalles soient les mêmes entre chaque heure.
– Ne m’en parle même pas. Samuel, ça a été ! Mais moi… Je ne me souvenais plus du tout comment on calcule la circonférence d’un cercle. Pi, ça me disait quelque chose. Mais à quoi ça sert…
Elles commencent à se raconter leurs exploits pour aider les enfants. J’observe ma femme à la dérobée. Le patron de l’Ether passe pour prendre la commande.
– Café, café, café… un café sans caféïne…
– Un petit jaune pour moi, coupe Bruno.
– Tu ne crois pas qu’il est encore un peu tôt pour le pastis lui dit-elle avec un sourire désarmant.
Ça m’énerve. Non, je ne suis pas jaloux, mais je n’aime pas quand elle sourit aux autres hommes.
– Ça va me sortir de mon humeur léthargique.
– De ton état, le coupe-je.
Il me regarde sans comprendre.
– La léthargie n’est pas une humeur. C’est une maladie. Tu ne peux pas être d’humeur grippale par exemple.
– Oh toi, avec tes grands airs et tes leçons, tu commences vraiment à me faire chier.
Marie intervient :
– Laisse-le, il n’est pas à prendre avec des pincettes en ce moment.
– Ni avec des pinces à épiler. Pourtant, à voir les poils de son nez, ça lui serait utile.
Bruno rugit, Marie me fusille du regard. Elle, elle se met à rire, doucement, puis franchement. Les autres la suivent.
Elle est comme cela ma femme. Elle éteint les conflits que je sème. On devrait lui donner le prix Nobel de la paix. C’est vrai que je suis chiant. Je ne peux m’empêcher de dire des conneries. J’étais pire avant. Grande gueule, donneur de leçon, pédant, casse-couilles et d’une inconstance sans pareille en ce qui concernait mes amours. Et puis je l’ai rencontrée, elle et son sourire qui a su si bien m’emprisonner dans ses filets.
Je plonge mes mains dans les poches de ma veste, à la recherche de cigarettes. Je touche quelque chose de doux et de soyeux, bien qu’un peu sale. Je sors de ma poche le doudou de mon fils.
– Merde, la nounou va encore râler parce qu’il a pleuré pendant toute la sieste.
Elle se saisit du lapin et m’embrasse.
– Ce n’est pas grave, dit-elle. Je vais le déposer à la crèche en passant.
D’ailleurs, elle se lève, enfile son manteau, dégage sa longue chevelure, salue les autres puis se penche vers moi.
– A vendredi, mon amour. Sois sage.
Elle ébouriffe mes cheveux, se redresse, saisit son bagage et sort en m’envoyant un baiser. Par la fenêtre, je la vois traverser la place d’un pas décidé, traînant derrière elle sa petite valise rouge.
A cette minute précise, j’ai l’impression de ne plus exister pour elle. Elle part, elle est partie, ailleurs, dans un monde que je ne connais pas et dans lequel elle a un frère, un grand-père qui s’appelle Landru et tant d’autres choses encore qui me sont inconnues…
Je ne sais pas pourquoi, j’ai la gorge nouée.
Photo : Caféïne
Ce texte fait d’une pierre deux coups. Il est ma participation à la deuxième session du diptyque. Et à Dis moi dix mots de Kozlika.
1. Le jeudi 4 mai 2006, 17:27 par
La discussion continue ailleurs
- 1. Le jeudi 4 mai 2006, 02:12 par . M. LeChieur .
-
« Dis donc gamin, je me souviens plus si je t’ai parlé d’avril 37 ? ». Pourquoi cette phrase-là m’est-elle revenue en tête, aujourd’hui ?
- 2. Le jeudi 4 mai 2006, 22:08 par KOLKHOZE.com
-
Depuis que la Loi avait été votée, nombreux sont ceux qui, croyant pouvoir passer à travers les mailles du filet, s’étaient vite vus dépassés par les éléments. Nombreux étaient ceux qui croupissaient en prison, pour na pas avoir réussi à…

Bisouxxx a tous.
Dedieu, Akynou, tu as des entrées en matière géniales : on est scotchés, tout de suite, en quatre phrases.
Comment fais-tu ?
Clopine, à la limite de la basse envie bavante
Oui, l’entrée en matière ça va. c’est la suite qui pêche…

bon sérieux, Merci Clopine, ça me fait du bien de te lire
Alors là, deux fois bravo ! Mais, euh, je voulais savoir : tu n’aurais pas pu caser un petit questionnaire blogosphérique, en plus ?
C’est peu dire que ma connexion me manque…Mais je garde espoir de revenir avant la fin!