Il n’y a rien qui m’énerve plus que les formules du genre : il est mort après une longue maladie. Comme si c’était sale. Bon, la syphillis, je comprends qu’on ne veuille pas entrer dans les détails. Mais un cancer ! C’est d’un commun. Même les animaux meurent de cancer.
Reste que parler du cancer n’est pas évident. L’annoncer aux autres. Notamment aux enfants et aux proches. Comment ne pas effrayer. J’avais tellement intégré le discours des médecins que le lobubidule était pris au tout début et que j’allais évidemment guérir que je refusais par avance toute manifestation de peur. Qui m’aurait forcément renvoyé à la mienne. Allons-y tous en cœur !
Mes filles étaient au courant de mes différents examens. A priori, il n’y a pas eu de révélation en famille. Léone vivait à Orléans depuis peu. Lou à Bordeaux, seule Garance était à la maison. Elle l’a donc su en premier. Léone me raconte qu’elle a commencé par pouffer puis par pleurer. Je sais qu’elles ont accusé le coup mais je n’ai pas voulu m’en préoccuper parce que qu’il me fallait du positif. Elles ont été super car la seule façon qu’elles ont eu de me montrer leur inquiétude ça a été de m’entourer, d’être attentives à mon endroit, ce qui était peu habituel. Les rôles étaient inversés.
Pour mes collègues et amis, j’ai rodé mon discours, celui du truc pas si grave parce que pris à temps. Ce qui m’a amusée, c’est qu’à chaque fois, la même scène s’est reproduite. J’annonçais : j’ai un cancer. Mon interlocuteur était désarçonné, silencieux le plus souvent. Puis j’expliquais : toute petite tumeur, prise à son tout début. Guérison (quasi) assurée après l’opération. Après un temps de réflexion, mon interlocuteur reprenait tous mes arguments pour me les resservir. Comme pour me rassurer. C’était mignon. Nous nous rassurions mutuellement.
Je l’ai également annoncé en cours. Dire aux étudiants que je ne serai pas avec eux pendant plusieurs mois à partir de janvier parce que j’avais un cancer (pris à temps, tout ça). Que je tenais à leur dire la vérité parce que ce n’est pas une maladie honteuse et qu’ils avaient le droit de comprendre pourquoi leur emploi du temps allait être chamboulé.
Evidemment, la nouvelle a couru. Et ce qui m’a beaucoup touchée ce sont les quelques anciens qui m’ont écrit. Ceux qui m’ont dit que leur mère était passée par là et qu’elles proposaient, si j’en avais besoin, d’en parler avec moi.
C’est comme pour l’alzheimer, quand tu en parles, tu te rends compte que beaucoup sont concernés.
J’étais somme toute entourée de bienveillance et c’est tellement important C’est un mur solide sur lequel s’appuyer
En attendant l’opération, je continuais à travailler. Et à vivre ma vie : petit voyage à Bordeaux, petit voyage à Paris… je ne me sentais absolument pas malade. C’est le paradoxe de cette pathologie. C’est souvent le soin qui vous rend malade. Je parle là du cancer du sein pris tôt. Ce qui est le cas la plupart du temps grâce au dépistage. Et je n’insisterai jamais assez : il faut se faire dépister, que ce soit le sein, l’utérus, la prostate ou le colon qui sont les cancers qui se soignent le mieux car pris à temps. Evidemment, il arrive un moment où c’est bien la maladie qui vous met à genoux.
Le 21 novembre, j’ai passé ma première IRM. A l’époque, il fallait acheter un kit (remboursé par la sécu) pour la perfusion. Depuis, c’est interdit. C’est aux centres de soin de le fournir, ils n’ont plus le droit d’alléger leur facture sur le compte des malades…
Le problème de la perfusion, pour moi, c’est que j’ai des veines de merde. Dans le pli du bras, elles roulent, s’échappent. C’est là que je reconnais l’infirmière de talent qui arrive à me piquer du premier coup. Je me souviendrai toute ma vie de la fois où je me suis retrouvée entre un interne et une infirmière qui se disputaient sur l’art et la manière de me poser une perf. M’oubliant complètement. C’était si ridicule que j’ai eu une crise de fou rire, ce qui les a calmés. Et l’infirmière a pu terminé son boulot.
Le fait est, qu’une fois sur deux, la perf finit sur la main ce que je déteste parce que c’est très douloureux. Voire, plus rare, au pied, ce qui est pire.
Arrivé dans la salle où trône la machine, on vous fait allonger à plat ventre sur la table avec des alvéoles où placer les seins. La position est inconfortable et la partie centrale de l’orifice à nichons appuie douloureusement sur le sternum. On vous place un casque sur les oreilles, avec de la musique. La première fois, j’ai eu droit à des chansons de Disney… Ça n’a pas duré longtemps. La machine fait tellement de bruit quand elle est lancée qu’on n’entend plus rien. Ce qui en l’occurrence m’a plutôt soulagée. Mais j’ai encore dans l’oreille le bruit de l’IRM. Et je crois que je l’aurais jusqu’à la fin de ma vie.
On a dû leur dire que la musique ne sert à rien. Lors de ma dernière IRM, en mai, j’ai eu juste le casque antibruit, plus de musique.
On m’a donné les résultats immédiatement. Sur le sein droit, rien à signaler. Sur le gauche, la masse précédemment détectée était confirmée et précisément mesurée : 21×17×12 mm. Mais, surprise, elle n’était pas seule. A un peu plus de 2 centimètres de la première, une toute petite masse de 9×7 × 8 mm me tirait la langue.
C’est une chose que j’ai apprise. On pouvait avoir plusieurs cancers dans un même sein. Et même des cancers de nature différente entrainant des traitements différents. Retour de la menace de chimiothérapie et ticket gagnant pour une nouvelle biopsie.
Le rendez-vous a été pris dans la foulée Sauf que le mini lobubidule ne se laissait pas voir comme ça et donc pas carotter sous échographie. Il fallait pourtant réaliser cette micro biopsie avant l’opération.
Entretemps, mon voyage en Afrique étant annulé, j’ai demandé si on ne pouvait pas avancer l’opération, ce qui m’évitait de reprendre le boulot quelques jours en janvier. Je n’étais plus très motivée à ce stade et cela arrangeait tout le monde. Commencer une session pour l’abandonner au bout de trois jours et être remplacée par quelqu’un qui arrivait comme un cheveu sur la soupe… Aucun intérêt pour personne.
L’opération a donc été avancée au 27 décembre. Le 20 décembre la biopsie sous IRM a été réalisée. Je n’en ai pas retrouvé le résultat mais je sais qu’il s’agissait d’une tumeur de la même nature que l’autre. Je n’ai aucun souvenir de comment j’ai passé noël cette année-là. Buvons un peu en attendant la mort…
Le 22, j’ai été passer la journée à Paris avec Léone. J’ai laissé la voiture dans un parking du 13e, nous sommes passées aux Frigo que je voulais lui faire visiter. Mais c’était fermé. Nous avons été à Beaubourg voir l’exposition Boltanski, qui était formidable. Le temps, les disparus, les fantômes… Autant de choses qui résonnaient forcément. Nous avons ensuite déambulé parmi les collections permanentes. Une journée magique, une jolie parenthèse.
Le 26 décembre, nouvelle échographie pour placer les repères qui allaient permettre au chirurgien de cibler les tumeurs et les extraire. Il était prévu de préserver mon sein.Et de prélever un ou deux ganglions pour l’analyser, au cas où.
Le lendemain matin, le 27, Luce m’a emmenée à l’hôpital et est revenue le soir me chercher. Ces opérations se font en ambulatoire. On sort le soir même. J’avais des médocs pour la douleur, un kit pour les soins et des rendez-vous avec une infirmière qui devait venir chaque matin me faire une piqure et changer le pansement si besoin. Je ne m’étais occupée de rien, l’hôpital avait tout organisé.
Bonne année 2020 et reposez-vous !
Un résumé de l’expo Boltanski au Centre Pompidou…
La video d’Animitas était présentée lors de l’exposition…
