Adolescente, le premier vrai métier que j’ai voulu exercer, c’est journaliste. Même si je n’avais qu’une vague idée de ce que cela recoupait. Je m’intéressais à l’actualité, plus que la moyenne des collégiens de mon âge, j’adorais écrire et j’étais, par-dessus tout, curieuse. Je voulais savoir, comprendre et expliquer aux autres.

Mes parents, passionnés de politique, écoutaient les informations sur France Inter, lisaient la presse, surtout magazine. Très jeunes, mes sœurs et moi avons été abonnées à des journaux : Spirou, Okapi. Nous feuilletions également Match, Elle, Marie-claire. Ce sont des habitudes que j’ai gardées : France Inter, les magazines…

En terminale, l’enseignement et la personnalité d’Elisabeth Badinter, qui était ma professeure de philosophie, m’ont marquée. Elle m’a donné le goût mais aussi un début de compétences pour réfléchir aux problèmes sociaux et sociétaux notamment sous l’angle de la problématique du genre. Asseoir ma pratique sur une réflexion théorique, c’est une attitude que j’ai d’ailleurs gardée tout au long de mon parcours professionnel et associatif.

L’image d’un journaliste acteur de l’espace public, s’estompe. La distance et l’absence d’engagement s’imposent comme des principes professionnels. Le modèle anglo-saxon « construit autour d’une visée de restitution des faits séparant information et commentaire » (Erik Neveu, Sociologie du journalisme, La Découverte.) devient le modèle de référence. Avec ses corollaires : la quête du lectorat et la soumission à des logiques entrepreneuriales. Cela dit, le journalisme français « né dans l’engagement pour éclairer le citoyen est très vif encore aujourd’hui. En témoigne d’ailleurs la place prise depuis quelques années par les éditorialistes, contrairement à la presse anglo-saxonne », rappelait en 2012, Christian Delporte, historien de la presse et enseignant à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (Emission « La semaine des Médias », France info, 7 avril 2012).

En cette toute fin des années mille neuf cent quatre-vingt, si la presse quotidienne connaît des difficultés, la presse magazine est, elle, encore en pleine expansion. Des groupes se consolident en lançant très régulièrement de nouveaux titres : Prisma Presse (devenu Prisma Media), Hachette, Bayard, les Editions Mondiales. Intégrer ce type de presse, pour peu qu’on soit motivé, était encore relativement facile, même quand on ne sortait pas d’une école de journalisme. On arrivait là avec une certaine idée du métier, le goût de l’écriture, de la curiosité, l’esprit de débrouille, mais en fait, on ne connaissait rien à ce métier qui, pourtant, nous faisait rêver.

Mais c’est dès le lycée que je me suis renseignée sur les formations de journalisme. La conseillère d’orientation ne m’a parlé que de l’école de la rue du Louvre (actuel Centre de formation des journalistes-CFJ) dont on ne pouvait présenter le concours, disait-elle, qu’après avoir « fait science po ». Je ne connaissais aucun journaliste pouvant me renseigner sur d’autres voies. Je n’avais guère envie d’intégrer l’école de la rue Saint-Guillaume, j’avais envie de voler de mes propres ailes. J’ai présenté le concours en touriste. Je n’ai pas laissé tomber mon ambition. Je l’ai juste différée.

Après le bac, j’ai choisi d’acquérir des connaissances dans des domaines qui m’intéressaient. J’ai donc commencé une licence d’espagnol (langue, linguistique, histoire, civilisation) et une autre de droit. J’ai abandonné cette dernière au cours de ma deuxième première année. Je n’avais pas de mauvais résultats à l’écrit, mais je n’ai pas passé tous les oraux en fin de première année, paralysée par le trac. Et puis j’étudiais dans une université (Paris II) marquée par les mouvements d’extrême droite et mes engagements étaient plutôt à gauche. J’avais du mal à étudier auprès de ceux contre lesquels je me battais au sein de mon syndicat étudiant (Unef ID) ou de mon parti (PS). Le militantisme, le travail, la licence d’espagnol plus celle de droit. Le programme était trop ambitieux.

J’ai commencé à travailler dès ma deuxième année universitaire pour ne pas être dépendante de mes parents. Dans ces années-là, on répétait à l’envi dans les milieux féministes que pour avoir son indépendance, il fallait commencer par l’économique. J’ai reporté cela sur ma propre situation et j’ai passé un accord avec mes parents : ils finançaient mes inscriptions à l’université et mes livres. Je me débrouillais pour le reste.

Mon premier job fut celui de femme de chambre dans un hôtel. Travail épuisant. J’ai pris du galon en devenant réceptionniste : trois jours par semaine en période de cours, à temps plein pendant les vacances scolaires. Et puis j’ai eu l’opportunité de devenir salariée du parti socialiste, d’abord en travaillant dans le service des fédérations puis pour celui de la jeunesse. Travail à temps plein qui s’accommodait mal des études que j’ai fini par suspendre en 1983 pendant ma maîtrise d’espagnol. Que je n’ai donc pas terminée. Mais j’ai entrepris, deux ans plus tard, une L3 d’histoire.

Elle devait me permettre de préparer les concours d’entrée en école de journalisme. Mais je n’arrivais pas à me décider. Passer ces concours, les réussir impliquait que pendant deux ans, j’arrêtais de travailler et que je retournais chez mes parents. Je l’aurais fait si ne s’était présenté une autre voie qui me convenait beaucoup mieux. Celle de la formation professionnelle.

Quand j’ai intégré l’univers de la presse écrite, celle-ci avait déjà subi une première évolution technologique qui avait profondément affecté les métiers de la presse et les pratiques journalistiques. En effet, dans les années soixante-dix, la « composition chaude », au plomb fondu, utilisée depuis presque un siècle, était remplacée par la « composition froide » ou photocomposition. Une évolution « imposée par des entrepreneurs pressés de réduire ainsi des coûts de fabrication gravement obérés par la crise pétrolière et l’augmentation du prix du papier. Les tensions sociales conduisent notamment à la plus longue grève de l’histoire de la presse française : celle du Parisien libéré, entre 1975 et 1977 ». (Loïc Joffredo, « La Fabrique de la presse », La Presse à la une, Catalogue de l’exposition de la BNF, 2012.) On assistait là au premier chapitre de la révolution digitale de la presse, de la PAO (publication assistée par ordinateur) à Internet, qui bouleversera toute la profession et traversera toute ma carrière professionnelle.

On assistait également à la mutation d’un certain journalisme à la française, engagé, issu de la Libération et de Mai 1968. Des titres disparaissent (Combat en 1974, Le Matin de Paris en 1987), ou se transformaient en se « professionnalisant » tel Libération (Nicolas Hube, « La “professionnalisation” sous contrainte de la presse alternative, l’introduction d’une hiérarchisation à Libération et à la Tageszeintung », dans Journalistes engagés, dirigé par Sandrine Leveque et Denis Ruellan, Presses universitaires de Rennes, 2010.)

A l’époque, j’étais chargée de mission au Conseil fédéral de la Fédération de l’Education nationale (FEN). Ce conseil commandait des études à des chercheurs sur des thèmes aussi variés que la crise du cinéma dans les années quatre-vingt-dix, les mutilations sexuelles des fillettes africaines, le féminisme et ses enjeux, etc. Ma mission était de suivre administrativement les chercheurs, organiser la publication de leurs travaux une fois terminés via Edilig, la maison d’édition de la FEN, parfois en collaboration avec d’autres maisons d’édition. Enfin organiser un colloque quand le thème s’y prêtait. Ce qu’en fait je n’ai fait qu’une fois pour la sortie du livre Le Féminisme et ses enjeux.

A la fin de mon contrat, la FEN m’a aidée à financer une première formation que j’ai effectuée au Centre de formation des professionnels du journalisme (CFPJ). Lors de cette formation, j’ai rencontré la secrétaire générale de la rédaction de VSD, qui m’a donné des contacts pour effectuer des remplacements au secrétariat de rédaction de cet hebdomadaire. C’est ainsi que j’ai fini par embrasser cette profession pour un peu plus de vingt ans. J’ai donc appris « sur le tas ». Et j’ai eu la chance d’être formée par des professionnels exigeants, rigoureux, généreux. Ils m’ont transmis tout ce qu’ils savaient de ce métier.

Intégrer une rédaction sans passer par une école de journalisme est toujours possible, à condition d’avoir un domaine de compétence bien maîtrisé. Mais pour la plupart des journaux des grands groupes de presse magazine, un diplôme d’une école de journalisme reconnu est quasi obligatoire. Ceux qui recrutent exigent des compétences dûment attestées par ce diplôme et ne s’encombrent que rarement de jeunes animés par la passion. Mais qu’une porte s’entrouvre (par exemple l’ouverture de l’académie du Monde en 2012) et ils sont des centaines à essayer de se faufiler. Restent des niches dans la presse ultra spécialisée qui laisse encore la part belle aux passionnés. Ou aux spécialistes. Mais ce sont des territoires très limités.

J’ai débuté en tant que secrétaire de rédaction (SR). C’est un excellent poste pour découvrir quelques points essentiels du métier de journaliste. C’est un travail d’humilité, parce qu’on travaille sur le texte d’un autre et qu’on doit en respecter l’auteur. Mais un travail de responsabilité en ce qui concerne :
– la vérification et la hiérarchisation de l’information,
– la qualité de l’écriture et de la compréhensibilité des articles,
– leur lisibilité
– la nécessaire distance que doit prendre un article avec son sujet.

C’est à cette époque que j’ai découvert la démarche d’observation participante de Pierre Bourdieu, notamment au moment de la publication de La Misère du monde (1993). Elle m’a appris à déjouer les pièges de la spontanéité et du pré-jugé tendus à tout journaliste qui ne ferait pas l’effort d’une réflexion critique ou éthique.

La réalisation d’enquêtes, aussi futiles soient-elles, implique une recherche et une connaissance a minima du thème traité. Un travail préparatoire qui permet de se poser les bonnes questions auxquelles la pré-enquête devra répondre. Ainsi, que ce soit pour écrire un article, retravailler ceux des confrères ou corriger les travaux de mes étudiants, j’ai toujours commencé par réunir la documentation la plus complète possible pour être le plus efficace possible.

Cette démarche a conforté la formation prodiguée par des journalistes avec lesquels j’ai appris ce métier : la rigueur de la vérification, le fait qu’il n’y a pas de « petit papier ». Tout est important et donc tout mérite vérification. Il en va de la crédibilité de ce métier. De cet apprentissage, découle une règle : informer, c’est écrire une histoire qui met en forme – c’est le sens du mot information – les données du réel pour rendre celui-ci intelligible.

Ainsi, lorsque la rédaction en chef de Notre Temps m’a commandé un dossier d’une dizaine de pages sur le thème de la mémoire, avant même d’envisager la structure du dossier, j’ai tenté de comprendre ce qui se jouait, ce que perdre la mémoire pouvait signifier. Pourquoi les plaintes concernant cette perte étaient plus importantes que celles sur l’amoindrissement physique. J’ai réuni une documentation importante : livres, articles, revues, chiffres, etc. J’ai interrogé des spécialistes de la mémoire pour mieux comprendre comment celle-ci fonctionnait. J’ai rencontré des spécialistes du vieillissement ainsi que des médecins généralistes, des psychologues, etc.

La recherche documentaire assoit la réflexion et valorise les écrits du journaliste. Elle est indépassable. Et, surtout, sans elle, il est impossible de hiérarchiser l’information. Au stade de la vérification, elle permet de croiser les sources et de valider les informations données. Elle permet enfin de dégager un angle et le message essentiel du dossier. Grâce à ces personnes ressources, j’ai pu proposer un synopsis à la rédaction en chef qui l’a validé.

Je suivais peu ou prou la même démarche dans mon travail de secrétaire de rédaction. Par exemple, lors de la Coupe du monde de foot de 1998, j’étais en poste à VSD. Le Mondial avait lieu en France et représentait un investissement important pour la rédaction. Une vingtaine de pages lui était consacrées chaque semaine et ce dès un mois avant la compétition. En amont, j’ai réuni une documentation importante qui comprenait :
– La composition des équipes nationales, des staffs ;
– Une documentation sur les différents types de jeux suivant les pays ;
– Une documentation sur les journalistes sportifs les plus en vue, les consultants dans les différents médias ;
– Une histoire de la Coupe du monde ; etc.

Cette documentation m’a permis de réagir, d’intervenir, de corriger, de modifier et d’améliorer ainsi de nombreux papiers, de façon experte. Au point que je fus bientôt le seul secrétaire de rédaction (SR) dédié au traitement des pages concernant la Coupe du monde.

Tout journaliste doit vérifier ses informations et croiser ses sources. C’est un impératif. C’est encore plus vrai pour un journaliste secrétaire de rédaction. Il est de sa responsabilité que toute information publiée ait été vérifiée, et plutôt deux fois qu’une. Et parce que le temps dont il dispose est très court, il doit pouvoir le faire de façon extrêmement efficace et quel que soit le sujet abordé. J’ai donc développé des compétences dans ce domaine : recherche des personnes, des documents pouvant confirmer, ou non, ce que j’écris ou ce que je corrige. Le plus important c’est de soumettre le texte à une critique croisée afin de le valider. (et c’est parfois long et ch…, NDLR)

Tout apprenti journaliste, et je ne dérogeais pas à la règle, pense avoir compris que la notion de base du journalisme, c’est l’objectivité. Sur le terrain, il est plus facile de se rendre compte que l’objectivité est un concept à manier avec précaution.

D’abord parce que l’on parle toujours de quelque part. Les journalistes sont, comme tout le monde, pétris de leur milieu, de leur éducation, de leur formation, etc. Et cela se retrouve dans leurs choix. Or, des choix, les journalistes doivent constamment en effectuer : choix des sujets traités, choix des angles, choix parmi les informations recueillies suivant l’angle choisi…

L’objectivité « implique exhaustivité, distance maximale, froideur du texte. Le journaliste en est fort éloigné : son travail est rapide, immédiat, forcément limité et imprécis, et le résultat est une écriture pour tous et non pour quelques-uns », écrit Yves Agnes dans son Manuel de journalisme (Ed. La Découverte, coll Grands Repères, 2006).

De plus, les journalistes qu’ils aient signé un contrat à durée indéterminée (CDI), ou à durée déterminée (CDD), ou encore pigistes publient dans des journaux donnés qui ont une ligne éditoriale précise et dont ils doivent tenir compte, Ensuite parce que certains courants parmi les journalistes eux-mêmes critiquent cette notion d’objectivité voire même les notions de désengagement et de neutralité, « plaidant pour un retour à un journalisme de combat, un journaliste acteur à part entière de l’espace public. La distance ou le désengagement qui semblait jusqu’alors s’imposer comme norme professionnelle apparaît dès lors comme une source de dérive conduisant les journalistes à la connivence à l’égard des élites en général. Ainsi, refonder l’autorité journalistique passerait par un retour aux sources (réelles ou mythiques) d’un journaliste critique, d’un journaliste prenant position afin d’éclairer le peuple de ses avis ». (Sandrine Lévêque, Introduction, dans Journalistes engagés, dirigé par Sandrine Leveque et Denis Ruellan, Presses universitaires de Rennes, 2010.) Enfin parce que si l’objectivité dépend de l’émetteur d’une information, elle dépend aussi de son récepteur.

J’ai donc bénéficié d’une formation dans laquelle la rigueur et le respect de la déontologie avaient une place de premier plan. La difficulté, c’est que la déontologie s’accommode mal du processus industriel qui enserre la presse française et spécialement la presse magazine. Cette confrontation entre déontologie et réalité d’une logique d’entreprise a traversé toute ma carrière. Il est donc logique qu’elle apparaisse de façon transversale dans ce dossier.

La profession de journaliste est régie et protégée par un ensemble de textes dont les principaux sont la loi Brachard du 29 mars 1935 (article L.761-2 du Code du travail), modifiée par la loi Cressard du 4 juillet 1974 (n°74-630) qui élargit la définition du journaliste aux pigistes, la Convention collective nationale de travail des journalistes de 1937, remaniée en 1968, 1976 et 1987.

Mais si ces deux textes protègent la profession de journalistes, ils n’interviennent pas sur le fond. C’est pour les compléter qu’en 1938, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a réécrit la Charte qu’il avait adoptée en 1918. Cette charte des devoirs professionnels des journalistes a été remaniée en 2011. Mais à l’exception de l’avenant audiovisuel à la Convention collective des journalistes, les règles de cette charte n’ont été intégrées dans aucun texte ayant valeur légale. Elle ne s’impose donc pas aux entreprises de presse.

Pendant les vingt ans que j’ai passés dans les rédactions, tous les secteurs de l’information ont été touchés par de profonds bouleversements. Qu’il s’agisse des chaînes de télévision, des radios privées, des quotidiens nationaux et régionaux. Ces derniers ont par exemple connu la concentration aux mains de quelques groupes. Mais l’arrivée d’Internet a obligé tous les médias à trouver de nouvelles voies pour survivre à cette mutation.

Pour la presse magazine, ce chambardement s’est fait en deux étapes. D’abord une révolution des techniques (et par conséquence des modes de travail), dans la continuité de l’intégration des nouvelles technologies dans les imprimeries, avec l’irruption de la PAO et d’Internet. Travailler dans une chaîne rédactionnelle, notamment en tant que SR, exige maintenant des compétences techniques qui prédominent sur le savoir-faire professionnel. Une mutation économique ensuite, avec la concentration et l’industrialisation de la presse en général, magazine en particulier et l’avènement des logiques de marque. Les process, les métiers en ont été profondément modifiés, ainsi que l’organisation des rédactions.

Pour une grande partie de la presse magazine, la logique commerciale – longtemps plus importante que dans la presse quotidienne – a été poussée à son paroxysme, reléguant l’information (même pratique) au rôle de figurant. Les services marketing, communication, publicité n’existent plus en marge des rédactions mais sont partie prenante des décisions rédactionnelles notamment dans les pages mettant en valeur des produits (beauté, santé, mais aussi jeux vidéo, produits High Tech).

Dans les plus grands groupes, dont Prisma Media, les titres sont devenus des marques qu’il s’agit de faire fructifier. Et les journaux des produits dont la fabrication et la vente doivent être rentabilisées au même titre que n’importe quel autre. Ce qui est devenu plus difficile avec la crise de la publicité et la concurrence d’Internet, même si, pour les groupes de presse magazine, les chiffres d’affaires restent conséquents : en 2012, le chiffre d’affaires de Prisma Media était de 500 millions d’euros (Alexandre Deboute, « En France, Prisma Media pourrait réduire la voilure », Le Figaro, 12 avril 2013). Un chiffre relativement stable depuis de nombreuses années même si le groupe communique régulièrement sur une baisse des bénéfices et des difficultés. Et annonce une baisse de la masse salariale…

La modernisation des outils, la concurrence d’Internet, la marchandisation de l’information, tous les médias les ont subies. Ce qui est particulier à la presse magazine, c’est la rapidité avec laquelle cela s’est produit. D’abord parce qu’une rédaction magazine est beaucoup plus légère qu’une rédaction de quotidien. Ensuite parce que toute la fabrication étant externalisée, il y est plus facile d’installer une chaîne de PAO.

Traditionnellement, les journalistes en presse magazine étaient peu organisés et pas préparés à faire face à cette modernisation à marche forcée. Et ils n’ont pu résister à la transformation de leurs journaux de loisirs en produits commerciaux. News (les magazines qui traitent de l’actualité qu’elle soit politique, sociétale, culturelle, etc. On peut classer dans ce type de presse des hebdomadaires tels que L’Obs, Le Point, L’Express…) mis à part.

Cela dit, engagement et militantisme ne sont pas des gages de protection. Loin s’en faut. S’ils ne sont pas contrebalancés par un professionnalisme sans faille qui s’appuie, là aussi, sur la déontologie et les fondamentaux du métier. A Viva, le magazine des Mutuelles de France, la rédaction s’est scindée en deux groupes qui se sont affrontés. Tous les journalistes avaient un passé engagé sinon militant. Mais ceux qui avaient été embauchés pour leur trajectoire professionnelle afin de transformer ce journal militant en magazine grand public santé société se sont retrouvés face à la résistance de ceux qui, plus anciens dans la rédaction, se vivaient comme les garants de l’orthodoxie du message de la Fédération.

Et comment agir quand on est confronté, à l’étranger, à une réalité locale très différente où toute parole n’est pas forcément bonne à dire ? Mon expérience avec les étudiants en journalisme de Galatasaray, en Turquie, a posé d’autres limites.

Cette profession est vraiment particulière. On s’y engage par passion et on se retrouve face à une réalité très peu différente en définitive à celle des autres entreprises. C’était un des débats que j’avais avec certains collègues et confrères de VSD. Ils partaient du principe que le journaliste n’était pas un salarié comme les autres. C’est en partie vrai. Nous sommes les seuls à pouvoir rompre notre contrat de travail grâce aux clauses de cession ou de conscience, en cas de changement de propriétaire ou de concept du journal qui nous emploie. Nous pouvons avoir des horaires particuliers, voire pas d’horaire du tout car nous servons l’actualité et que celle-ci peut se manifester à n’importe quel moment, en plein milieu de la nuit, du week-end, pendant un repas avec des amis ou pendant les heures de bureau.

Cela dit, nous sommes aussi des salariés comme les autres. Comme eux, nous avons un lien de subordination avec notre employeur pour peu que l’on obtienne un CDI. Comme eux, nous sommes soumis à la précarité quand ce n’est pas le cas. Et comme eux, nous pouvons rencontrer des employeurs qui ont la fibre sociale et d’autres qui l’ont beaucoup moins. Comme eux, nous sommes protégés par le droit du travail, encore faut-il le connaître un minimum. Comme eux, nous sommes soumis aux décisions de notre entreprise ce qui nous oblige, parfois, pour préserver notre emploi, à faire des entorses à nos principes.

Malheureusement, mon expérience me fait dire que ces entorses, en presse magazine, sont de plus en plus fréquentes. Et que la réalité du métier se révèle bien différente des aspirations et des rêves que nous pouvions avoir.

J’aime bien MC Solaar, mais bonjour les clichés sur les journalistes…