Deuxième acte

Je suis parti en courant et suis arrivée dix minutes en retard au rendez-vous avec l’assistante sociale et la psychologue qui nous suivent à la demande du juge pour enfants. Je savais que ça allait être dur. J’avais depuis le matin l’angoisse chevillée à l’âme.

Je vis, depuis deux mois, avec l’impression permanente d’une catastrophe imminente. J’essaie de la tenir à distance en me disant que la cata, elle n’est pas imminente. Je suis en plein dedans. Hier, pourtant, la tension était montée d’un cran.

J’ai retrouvé le Nôm. Nous nous sommes assis dans ce bureau que je commence à connaître. Devant ces deux femmes dont j’apprécie le travail, même si je m’en prends régulièrement plein la figure. Quand tout sera fini, si un jour cela finit, il faudra que je le leur dise. Elles nous ont demandé comment nous vivions les choses depuis le début de la procédure, comment estimions-nous qu’elles avaient évolué. J’étais incapable de parler. Et puis je voulais que lui s’exprime sur la question. Je voulais que, pour une fois, il prenne les choses en main, qu’il parle. Evidemment, pour lui, tout allait bien. En tout cas mieux. Tranquille. Et moi, je me suis mise à bouillir.

Alors j’ai dit ce que j’avais à dire. Que non, tout n’allait pas bien, ni mieux. Que je tenais le coup quand elles étaient là, parce qu’il le fallait. Que ça allait. Mais que depuis qu’elles étaient parties, je me sentais mal, angoissée, un point permanent au creux de l’estomac. Que je souffrait de cette séparation. Que mes bébés me manquent. Qu’elles vivent à la maison dans la plus grande des angoisses. Qu’elles ne vont pas mieux, elles. Que Lou a arrêté de manger pendant une semaine parce que plus rien ne passe et que j’ai eu la trouille de ma vie. Que Garance perd à nouveau la parole et que Léone fait des cauchemars. Que j’ai lu leurs déclarations à la brigade des mineurs. Que je comprends que tout ceci sont des messages forts, des appels au secours. Et qu’il fallait que j’y réponde toute affaire cessante, enfin. Et que j’avais déposé une demande de divorce.

Il le savait, je le lui avais dit. Mais il n’était pas content.

Les deux nanas ont été catégoriques. Oui, elles avaient analysé la souffrance des enfants. Oui, elles avaient vu que Garance était en très grande souffrance et que cela faisait deux ans qu’elle lançait des appels au secours. Que si nous ne prenions pas des mesures maintenant, c’était un suicide garanti à l’adolescence. Que si des mesures très strictes n’étaient pas prises maintenant, à savoir le départ, même temporaire du Nôm, de la maison, elles demanderaient à la juge de placer les enfants.

Incompréhension du Nom. Arrêt cardiaque pour moi. Depuis le temps qu’on me menace de cette mesure, que j’essaie de l’expliquer au Nôm qui ne m’entend pas, voilà qu’elle prenait corps, là. Après vingt minutes d’échanges infructueux, j’ai fini par être tranchante. S’il ne part pas, moi, je partirai. Car jamais je ne pourrais accepter que mes enfants me soient arrachées. En plus, je suis persuadée que, pour elles, ce sera pire que tout.

J’étais en colère à ce moment-là, mais une colère froide. Mais je sais que ce que j’ai dit, je le ferai. Et le Nôm me connaît suffisamment bien pour le savoir aussi. Je me bats, je ne fais pas de quartier. Je ne peux plus me le permettre. Pour moi, bien sûr, question de survie. Mais surtout pour elles. Pour mes filles. Pour qu’elles s’en sortent. J’ai trop attendu, trop essayé de sauver tout le monde. Ménagé la chèvre et le chou, là il faut que j’y aille putain !
J’ai horreur de ça. Ce n’est pas de me battre qui me gêne, mais c’est d’être obligée de le faire contre quelqu’un que j’aime et dont je mesure la souffrance, terrible au fur et à mesure qu’enfin les mots parviennent à passer la carapace.

Ça nous a pris deux heures à lui faire comprendre que, oui, les enfants avaient besoin que lui quitte le domicile familial, même si ce n’était que pour un temps. Que oui, elles étaient en souffrance. C’est quelque chose qu’il n’arrive pas à intégrer. Parce que ses enfants sont sa chair, il ne peut pas imaginer qu’il puisse leur être néfaste. Comme il ne peut pas imaginer qu’il puisse vivre sans elles, sans nous. Comme il ne peut comprendre que son mode d’éducation n’est pas le bon et qu’il risque le produire le contraire de ce qu’il veut.
Pourtant, il en a fait des efforts. Et nos deux interlocutrices l’ont reconnu. D’abord, il a arrêté de frapper. Ensuite, il est allé voir les assistants sociaux des écoles des filles. Il a pris rendez-vous. Il s’est mis à fréquenter les réunions de parents d’élèves. Et puis, il a accepté sans broncher tous les rendez-vous, les réunions, les quatre vérités qu’on lui assenait. D’autres que lui seraient partis en claquant la porte. Mais le travail qui reste à faire est encore long. Trop long pour les enfants. Il doit partir. Il n’a pas le choix. Je n’ai pas le choix. C’est ainsi.

Curieusement, je ne lui ai jamais autant parlé. Le fait que cela soit devant deux personnes tierces a permis que le dialogue se fasse sans trop de cris et avec une réelle écoute. Je lui ai rappelé plein de faits, de choses que je lui ai dites. Peut-être, comme l’ont exprimé les deux femmes, n’ai-je pas été assez ferme sur ce que je souhaitais qu’il fasse : reprendre un vrai travail quand Léone est entrée à l’école, prendre des cours de français quand il est arrivé, passer du temps avec ses filles pour elle et non pas avec lui uniquement. Mais ce sont des choses que j’avais pointé du doigt. J’ai commis l’erreur de me dire que j’avais affaire à un adulte et que lui devait prendre ses responsabilités.
– Je passe du temps avec elles a-t-il protesté. Mais quand je veux les emmener quelque part, elles refusent, elles pleurent, elles veulent rester à la maison…
– Mais c’est parce qu’elles ont peur de vous, ont dit les deux dames
– Et parce que tu te contentes de les emmener avec toi, voir tes copains, ai-je ajouté
– Ce n’est pas ça. D’ailleurs, samedi, je voulais les emmener au Salon de l’agriculture parce que Garance m’a dit qu’elle voulait y aller. Et toi, tu me dis que tu les emmènes chez ta mère…
– Mais comment veux-tu que je devine tes projets, tu ne m’en parles jamais. Si tu veux aller au salon de l’agriculture samedi, ce n’est pas un problème. On prendra le train dimanche matin, c’est tout. Mais tu ne dis jamais rien… Et quand je te dis, moi, quelque chose, tu n’écoutes pas…
– Mais c’est de sa faute à elle (moi). Elle parle aux enfants. Les filles disent ce qu’elle leur dit. C’est elle (toujours moi, ma faute). Ambiance…

Je suis restée ferme sur mes positions. La séparation, rapide. Pas forcément définitive mais à deux conditions minimum : qu’il suive une thérapie (et je veux bien en suivre une avec lui) et qu’il prenne des cours de français. Car même si nous ne reprenons jamais notre vie commune, je veux qu’il redevienne un père pour ses enfants, avec des mots et du dialogue. Que la relation familiale reparte sur des bases saines.
Nous avons continué à discuter après le rendez-vous, dans un bistro de la place de la République. Ses mains tremblaient comme jamais. Et ses yeux étaient perdus. Mais je continuais : il doit trouver un endroit où être hébergé. Il viendra voir les filles régulièrement le week-end. Il fera des sorties avec elles, si elles en ont envie. Nous partirons en vacances ensemble, parce que les vacances, c’est hors de la maison, et que c’est un bon moment pour renouer les liens entre eux. Pour qu’ils fassent des trucs ensemble. Ensemble, c’est tout ☺

Mais à la rentrée des classes, s’il n’est pas parti, moi je trouverai une solution. Je lui ai dit aussi que ce n’était pas bien qu’il me mette tout sur le dos. Parce que depuis toutes ces années, c’est lui que j’avais protégé, plus que les enfants. Et que tout a effectivement dégénéré pour lui, pour nous, quand j’ai cessé de le faire au profit des filles. Quand j’ai commencé à me rendre compte que je ne pourrai pas, à moi toute seule, changer les choses. Et quand, aussi, mes sœurs m’ont mis le nez dans le caca. Les filles masquaient trop les choses, pour me protéger me dit-on, pour que je prenne l’exacte mesure de leur désespoir.
Quand tout sera fini, je pense que la culpabilité prendra le pas sur tout le reste. Mais, pour le moment, je ne peux pas me le permettre, parce qu’il faut que je continue de me battre. Quand j’aurais posé les armes, j’espère ne pas trop m’écrouler.

Je ne ferai pas non plus l’économie d’une thérapie, familiale ou non…

L’heure tournait, je devais rejoindre la place de la Bastille. Le Nôm m’a accompagné. J’ai rêvé, avec lui, devant une vitrine d’appareils photo et d’objectifs. Nous parlions peu, commentant seulement ce que nous voyions et qui nous étonnait tous les deux. Il soupirait souvent. Je soupirais de concert. Et puis nous sommes arrivés à Bastille. Il a pris le bus qui le ramenait à la maison. J’ai rejoint le groupe.