Je ne sais pas s’il y a des tâches sur le soleil, mais la journée semble être à une question existentielle s’il en est : l’angoisse de la mort. J’étais en train de me dépêtrer péniblement de cette note, quand j’ai lu, dans cet ordre là, les textes de Kozlika, Nonal et Satmandit. Eux parlent de l’angoisse, moi de la mort. La première étant souvent liée à la peur des secondes.
Hypocondriaques, passez votre chemin. ce n’est pas aujourd’hui que je vais alléger votre mal.
Hier, j’ai biaisé. Je voulait écrire une note plus longue, et puis le courage m’a manqué. Courage physique d’abord, car je ne me sentais pas de rester aussi longtemps derrière mon ordinateur. Mais courage intellectuel aussi tant je trouve que parler de moi, de mon corps, c’est d’une indécence ! J’éprouve maintes difficultés à coucher certains mots sur le papier. J’ai du mal à me mettre à poil.
Pourtant, c’est vrai, mon corps m’inquiète, me fâche. Nous ne nous aimons plus comme avant tous les deux. Il vieillit alors que je mûris. Il a beaucoup grossi. Il souffre du rythme que je lui impose. Je fais semblant de ne pas le voir. Quand il traîne trop, je me retourne, l’observe un moment puis lui lâche un cinglant : « Alors mon vieux, on ne tiens plus le coup ? »
Alors il se venge. C’est de bonne guerre.
Ma tête mange, ça la rassure. Du coup mon corps est bien obligé de suivre. Il ne se fait pas trop violence, il aime ça. Mais le résultat déplait à ma tête : c’est quoi, ce bourrelet de graisse, là ? Et ce fessier, ces dessous de bras. Mon vieux tu te laisse aller ! »
Mon corps le prend mal. Il fait des siennes. Il a mal aux genoux, la tête grimace. Il est essoufflé, la tête râle. Il est perclus de tendinites et d’arthrose, la tête regarde les photos anciennes et soupire : « Tu étais si beau à 20 ans… »
Pourtant, ces deux-là ont longtemps fait bon ménage. Il pratiquaient de nombreux sports ensemble : piscine, tennis, équitation trois heures par semaines. Du ski parfois l’hiver, du golf pendant un moment. Ils étaient jeunes et beaux. La tête prenait du plaisir pendant ces moments d’intenses efforts. Elle était libre de vagabonder, elle regardait les paysages traversés, calculait les trajectoires, parfois s’oubliait. Le corps alors la rappelait à l’ordre : « Eh ! tu te réveilles ! Je te signale qu’on a encore deux série d’obstacles à franchir. » C’est d’ailleurs ainsi qu’est arrivé l’accident. La tête, tout occupée à rêver, a perdu sa concentration. Ça n’a pas loupé, le cheval – très concerné par le mental de son cavalier – a bien senti le relâchement. Il a refusé de sauter et a pilé net devant les barrières. Le corps s’est alors éjecté tout seul, avec soleil et atterrissage sur l’épaule. Luxation acromio claviculaire, deux opérations, quatre mois d’immobilité. Et une vilaine cicatrice le long de la clavicule qui déforme l’épaule parfaite.
Après, plus rien n’a été pareil. Le corps l’avait mauvaise. La tête, vexée ne voulait plus faire tant d’efforts. Elle s’est surinvestie dans le travail, a prétexté qu’elle avait moins de temps, puis plus du tout. Les activités sportives ont été réduites à la portion congrue pour finir par disparaître.
C’est alors qu’est venu le temps des grossesses. (Chaque fois que je saisis ce mot, je m’arrête à grosses… Il me faut un certain temps pour ajouter le ses manquant.) Le corps qui grossit, la tête qui se cache dedans, se trouve une nouvelle respectabilité : mère famille. Quel beau masque. Oui, mais pour escamoter quoi ? (Celui qui trouve la bonne réponse a droit à un pot de confiture qui est en train de mijoter pendant que mes doigts courent sur le clavier.) Parce que, franchement, la dernière grossesse date de cinq ans. La couvade, c’est terminé, les filles commencent à être grande. Le corps voudrais passer à autre chose. Mais n’y arrive pas. Et tant qu’il n’aura pas trouvé de quoi la tête se cache, il craint de les garder, ses dix kilos de trop.
Depuis trois semaines, il ne va pas bien. Un coup de blues ? Un vilain virus ? Personne ne sait. La première série d’analyse est restée muette. Lui continue d’être fatigué, de refuser de suivre le rythme.
Evidemment, cela finit par inquiéter la tête. Le corps est rarement malade. Il l’a tant été enfant. Anorexique par opposition à ma mère (et aux arrivées successives de mes sœurs) jusqu’à l’âge de 7 ans, j’étais toujours malade. Je passais quinze jours à l’école, une semaine à la maison. Mais quand j’était fiévreuse, ma mère s’occupait de moi. Elle me faisait ma toilette dans mon lit, me bordait jusqu’au coup, puis ouvrait la fenêtre de ma chambre pour faire partir les miasmes, comme elle disait. Je me reposais alors, au calme, tranquille. Des petits moment de bonheur.
Mais à 7 ans, j’ai découvert que manger était aussi un moment de bonheur, nettement moins aléatoire, puisqu’il ne dépendait que de moi. J’ai été opérée des amygdales et je n’ai plus été malade pendant presque trente ans. J’avais une santé insolente. Je pouvais faire la nouba, m’épuiser, j’affichais toujours cette bonne mine rayonnante. A la naissance de Lou, je me suis tapée toutes ses rhinos pharyngites. Je refaisais mes défense immunitaires en même tant qu’elle. Celles-ci fonctionnent toujours. Trois ans plus tard, j’ai eu une mononucléose. Après les maladies infantiles, la maladie de l’adolescence… Mais depuis, tout va bien. J’ai de la chance, je le sais. Mais jusqu’à quand ?
Autour de moi, les maladies terribles n’ont pas manqué de faire des ravages. J’ai été longtemps préservée de la mort. Mes grands-parents ont vécu jusqu’à un âge canonique. Trois sont décédés quand j’étais déjà adulte. Une de mes grands-mères vit toujours et aura bientôt 90 ans. Nous n’avons pas eu non plus a déplorer d’accidents parmi nos proches. Les quelques rares enterrements que j’ai suivis ne me concernaient pas. Je ne connaissais pas les personnes dans les cercueils ou alors de très loin. Comme tous les enfants ou les adolescents, j’étais immortelle. Mais je n’étais pas la seule.
Et puis est arrivée la maladie sans nom. Ce mal inconnu qui frappait d’abord les homosexuels et les drogués. Là, ça a commencé à tomber autour de moi. Je me souviens de mon premier copain atteint par le VIH. Nous nous étions connus aux réunions de section du PS, dont j’étais à l’époque une militante zélée. Nous n’étions pas du même courant. Mais nous avions sympathisé malgré tout, nous rigolions bien ensemble. On se retrouvait ailleurs, pour des soirées échevelées, avec des copains à moi et des copains à lui qui, avion-nous découvert, se connaissaient. Un jour, je ne l’ai plus vu. J’ai demandé après lui. Les premières fois, on ne m’a rien dit. Puis à force de m’entendre poser la question, on a fini par me chuchoter « Il est très malade », d’un air entendu. J’ai demandé à le voir. « Non, il ne veut plus voir personne. »
Voilà, au début, dans le meilleur des cas, le Sida, c’était cela, un truc sans nom, la disparition du monde avant la disparition tout court. Je dis dans le meilleur des cas car le pire existait aussi : des jeunes gens qui se retrouvaient totalement isolés, reniés par leur famille, certains de leurs amis qui les fuyaient comme des pestiférés. Ainsi Chris travaillait à Bruxelles, pour un député européen. Il est mort tout seul, dans cette ville qui n’était pas la sienne, à l’hôpital. Sa famille l’avait renié et n’avait même pas daigné prévenir les amis. Homo et atteint du Sida, c’était trop pour sa respectabilité. J’ai vraiment eu la haine…
Ensuite, il y eut Philippe, Pierre, Marc, Farid, Alain, Solange, Alexandre, Simon, Saül, Etienne… dont certains étaient passés au travers de l’overdose pour mieux s’inoculer le virus. En quelques années, des hommes, des femmes, dans la force de l’âge. C’était terrifiant. Il était des périodes où je rentrais ma tête dans les épaules dès que le téléphone sonnait. De qui allais-je apprendre le décès ? Quel ami avais-je perdu ? Pour qui allais-je pleurer ?
L’accalmie est venue, l’AZT puis la trithérapie. Dans notre groupe de copains aux rangs clairsemés, nous comptions les survivants, séropositifs ou négatifs, nous étions vivants, il y avait de l’espoir, de la survie. Certains ont dû réapprendre à vivre, à se refaire un avenir, un futur. Ce n’était hélas pas la fin du Sida, mais ça allait mieux quand même.
Quinze ans plus tard, de nouveau l’hécatombe. Le cancer cette fois. L’autre maladie sans nom. Longtemps on a dit : « Il est mort d’une longue et cruelle maladie. » Comme si dire « Il est mort du cancer » allait contaminer le porteur de la nouvelle.
Plus de deux cas, pour moi, c’est un épidémie. J’en faisais la remarque à mon médecin, qui m’a répondu : « C’est l’âge. Passé 40 ans, on a plus de chances de développer un cancer. » Quelle bonne nouvelle… Alors, je flippe : « Pourquoi pas moi ? » C’est vrai, le cancer, ça n’arrive pas qu’aux autres.
Je flippe, mais en même temps, je ne fais rien. Cela fais six mois que je devrais aller voir mon gynécologue. Je trouve toujours une bonne excuse pour ne pas prendre rendez-vous. Et curieusement, je me rappelle toujours qu’il faudrait que je le fasse le jeudi, quand il n’est pas à son cabinet. Puérile qu’est-ce que j’évite. Le cancer me terrorise. J’ai encore du mal à parler des décès de Noëlle, de Mariane, de Jean… des maladies de Colette, de Lilas, de Pascale. De Noémie qui, elle, continue de se battre. J’ai vu leur visage déformé par la chimiothérapie. J’ai vu leur souffrance, terrible qui faisait hurler Noëlle de douleur et prier son mari de l’achever, de lui faire grâce de cette fin de vie sans plus aucun sens. Elle a tenu jusqu’au jour de Noël, pour le passer, une dernière fois, près de ses enfants. Ses forces et la volonté de se battre l’ont ensuite abandonnée. Elle est partie.
Tant de souffrance, tant de courage, la survie ou la mort. Alors, c’est vrai parfois je me dis : « Pourquoi, moi, j’en réchapperai. Pourquoi réchapperai-je de tout. »
Mouais.
Et pourquoi pas ?
Tous les prénoms ont été changés…
1. Le mercredi 28 septembre 2005, 23:17 par Anitta
Pensées silencieuses. Combien d’analogies avec mon propre parcours ai-je relevé dans ce texte ? Tant que c’est troublant (le jeu des 7 différences eût été plus simple à faire). Pensées affectueuses. Je t’embrasse.
2. Le jeudi 29 septembre 2005, 00:21 par ardvisura
je pense au cancer tous les jours,d’ailleurs j’allais mettre un mot sur mon blog ladessus mais je remets toujours au lendemain
je ne vais pas etre tres drole
mais c’est vrai les choses terribles n’arrivent pas qu’aux autres
va voir un medecin et arrete d’attendre mais surtout le crois pas a 100%
et en cas de bla bla va en voir un autre
mais j’espere quand meme que tout va bien
a bientot
3. Le jeudi 29 septembre 2005, 11:00 par andrem
Peut-on rire de tout?
Il paraît que oui, mais pas avec n’importe qui.
Alors on peut rire de tout avec Akinou.
Il me reste juste à trouver une bonne blague bien grasse. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai un peu de mal à trouver, là.
Pour le reste, j’abonde sur ardvisura: va voir ton médecin et plus vite que ça.
Mais surveille bien ce qu’il dira.
4. Le jeudi 29 septembre 2005, 11:01 par andrem
Sorry, à l’impératif, on dit: vas voir.
5. Le jeudi 29 septembre 2005, 12:57 par luciole
Le complexe de l’épargnée? Pourquoi pas moi? Je connais bien… Pas de raison, pas de sens, la vie et la mort sont neutre… Mais vas te rassurer, vas voir un médecin, vas en voir dix, ne t’inflige pas le doute, ton corps et ta tête ne mérite pas ça. Je t’aime.
Ps: Tu écris toujours aussi bien!
6. Le jeudi 29 septembre 2005, 20:03 par ImpasseSud
Je vais sans doute aller à contre-courant. Mais personne ne t’a jamais dit qu’il arrive qu’on soit fatiguée quand on a trois enfants et un mari et qu’on travaille dehors toute la journée. Ce corps dont tu parles tant, ne faut-il pas l’écouter de temps en temps ? S’il te dit que tu es fatiguée, c’est sans doute parce que tu es fatiguée. Cela ne veut pas forcément dire que tu es malade. Il se peut que ce dont tu as besoin, tout simplement, c’est de ne rien faire. Pas des confitures, pas de blog, rien! Perdre du temps (un luxe, non?), se dorloter pendant un jour ou deux… et ensuite ça va mieux.
Si tu en as la possibilité, pourquoi ne pas essayer ?
Je suis de tout cœur avec toi.
7. Le vendredi 30 septembre 2005, 10:15 par Anne
Le cœur s’attriste et la tête te dit « courage, tout ira bien ».
Des bises
8. Le vendredi 30 septembre 2005, 16:50 par jf
tu quittes ton habit de lady d’arbanville et tu la joues tina turner; faut pas deconner si jagger est sur scène apres ce qu’il a reniflé toi tu vas affronter tout ça avec angoisse et flip ok mais n’oublie pas la colère, la colère c’est bon pour le teint, yo babe
9. Le vendredi 30 septembre 2005, 19:32 par Aude dite Orium
Je suis assez d’accord avec impasseSud. Tu à une vie très chargée et c’est assez normal d’être fatigué. Seulement, tu ne parles a ton corps que pour l’engueuler. Ecoutes le un peu prend soin de lui, prend soin de toi. Ne fais pas comme moi, n’attend pas de te le faire crier haut et fort par une maladie à la con. (genre ce que j’ai fais : Purpura infectieux) n’attend pas de ne plus avoir le choix. Personne ne doit prendre toutes les responsabilités, toutes les obligations, tu as le droit , le devoir même de partager. Gros bisous ET VAS BULER SUR TON CANAPÉ! ET QUE CA SAUTE!
10. Le vendredi 30 septembre 2005, 19:53 par Akynou/racontars
La fatigue… sans doute. Mais ça fait juste un mois que je suis reviendue de vacances. Qu’est-ce que ça va être cet hiver…
11. Le vendredi 30 septembre 2005, 19:53 par Akynou/racontars
Aude : j’en arrive justement…
12. Le samedi 1 octobre 2005, 00:51 par Vroumette
Oui, pouquoi nous, on est toujours là. C’est aussi ce qu’il m’arrive de me dire en regardant des photos sorties de mon bac à souvenirs. Il y en a qui restent définitivement au fond. Des sourires que je n’ai plus le courage de regarder sans pleurer pendant des heures.
13. Le jeudi 6 octobre 2005, 12:25 par M&M
Et le mot « repos » là-dedans, est-il inclus dans ton vocabulaire? Prendre des pauses, ça se peut aussi, tu sais…
Bises
14. Le dimanche 30 octobre 2005, 19:48 par Bbsato
Le meilleur moyen pour que tous ces symptômes inexpliqués disparaissent, c’est sans nul doute d’aller voir ton médecin et de faire faire un bilan complet. Ce sera sans doute un grand coup de stress en attendant les résultats, mais aussi un immense soulagement en les recevant. Bon courage ! et des Bises…