Ce matin, je lisais ça :

Les gendarmes à cheval étaient féroces, les cliquetis de leurs armes, le fracas de leurs bottes, leurs accents étrangers accompagnaient les jours d’une aura de violence. L’enfant la sentait suspendue tout-partout, prête à s’abattre sur les vivants comme une absurdité. Mais ce ne fut point par eux qu’il découvrit les premières frappes de la brutalité. Ce fut par, et dans le corps des femmes ! Ah, je les voyais, je les voyais !… C’est ainsi qu’il les vit, à la levée des tâches, barrées par un béké ou par un commandeur, happées par un géreur, qui leur prenaient une aile et qui les renversaient dans la paille sombre des cannes. Avec stupéfaction, il vit les mêmes renverser des fillettes, les transpercer à coups de reins sauvages, et s’en aller sans un regard sur ces âmes violentées. Celles qui résistaient étaient taxées de brigandage et interdites de tâches offertes sur les habitations. Certaines tombaient folles et devenaient marrones, ne trouvant leur pitance que dans la cendre des routes. D’autres, plus rares, flexibles comme des lianes, leur glissaient entre les griffes en conservant sur le visage la macaquerie d’une vague promesse : alors le prédateur tolérait qu’elle s’en aille sans éprouver de rancœur. Mais, au fil des mois et des nécessités, la plupart devaient finir par se soumettre aux appétits de ces bougres tout-puissants. Le plus extraordinaire, c’était pour l’enfant de voir ces femmes se relever vaillantes, et continuer à vivre comme si de rien n’était. Pas une trace de l’homme n’apparaissait sur elles, pas une trace de l’homme ne demeurait en elles. L’agonisant fut pris d’un petit rire en songeant peut-être à ces paroles d’Agur, souvent citées tout au long de sa vie, au chapitre XXX des proverbes de la Bible, où l’infortuné adultère s’écriait avec grand désarroi : Il y a trois choses qui sont au-dessus de ma portée, même quatre que je ne peux comprendre : la trace de l’aigle dans les cieux, la trace du serpent sur le rocher, la trace du navire au milieu de la mer, et la trace de l’homme chez la jeune femme…

Patrick Chamoiseau. Biblique des derniers gestes

Le samedi 16 avril 2005, 11:47 par eor

Chamoiseau… Ou comment décrire les horreurs des hommes dans une langue si joliment pleine de soleil….

2. Le samedi 16 avril 2005, 21:00 par Aude dite Orium

La trace, c’est la violence qui nous ronge et nous rongeras toujours, plus ou moins visiblement. Une violence dont sommes devenues esclaves, folles, enragées ou dérivantes dans un torrent de larmes. C’est tojours la même chose, encore et encore et encore, comme un cauchemar que l’on refait chaque nuit et qui nous laisse au matin une pellicule de poisse aigre… la trace.

3. Le dimanche 17 avril 2005, 16:01 par julie70

Les gendarmes à cheval : ne m’auraient pas laissé les prendre à photo à Paris, mais à Providence, Rhode Island, il était ravi d’avoir été photographié. Il a même posé pour moi.