Quand je suis rentrée de Bretagne la semaine dernière, Léone m’a tendu mon courrier – une seule enveloppe – l’air un peu tendue. Elle est restée près de moi pendant que je l’ouvrais. C’était une grosse enveloppe comme celles qui contiennent de la propagande commerciale. Mais elle émanait de l’Assurance maladie et en gros était inscrit : dépistage cancer.
Des conséquences du cancer sur ma vie, celle-ci est la plus lourde à porter : l’inquiétude de mes enfants. J’ai rassuré Léone. C’était le courrier de dépistage du cancer colorectal que reçoivent toutes les personnes de plus de 50 ans. Et qu’il faut faire régulièrement. Ce n’était pas l’annonce d’un nouveau cancer. Mes filles s’inquiètent de ma santé. Elles ont eu peur que je meurs.
Ma fille aînée m’a avoué récemment qu’elle s’en voulait de ne pas avoir été plus près de moi quand je suis tombée malade. Et ça me met en colère. Par contre elle, bichette. Mais contre cette maladie. Cela me fend le cœur qu’elle puisse s’en vouloir, qu’elle ait eu à vivre ce sentiment d’impuissance et de colère. Elle vivait à Bordeaux, préparait son entrée à l’école d’avocat de Poitiers et débutait une vie en couple. Et si nous ne nous sommes pas vues beaucoup cette année là, c’est plus à cause du Covid qu’autre chose.
Pour les deux autres, qui vivent avec moi, même si Garance a eu un temps son propre appartement, je sens leur inquiétude dans leur manière de me demander si j’ai bien pris mes médicaments (il m’arrive d’oublier), dans leur façon de me proposer de m’assoir quand nous visitons un musée (avant, elles n’en avaient rien à faire). Leur attente quand je reviens de mes visites de contrôle, de mes rendez-vous médicaux.
Elles n’en parlent pas, quasi jamais. Mais je les connais comme si je les avais faites. Elles vivent avec l’idée que leur maman roc n’est en fait pas si solide que cela. Et c’est renforcé par le fait que leur père a lui aussi été atteint, un cancer de la prostate. Puis leur tante, cancer du sein. Bref la maladie a fait irruption dans leur vie et rode. Elles se sentent en danger. Le cancer, ce n’est pas que pour les autres.
C’est difficile d’être jeune aujourd’hui entre la guerre, le Covid, le réchauffement climatique, les menaces de l’agro-industrie (mal-bouffe, pesticides dont le chlordécone en Guadeloupe…) sur notre santé
Et puis il y a ma propre angoisse. Je dois l’avouer, j’ai peur de la mort et je crains celle de ceux que j’aime. Quand j’étais enceinte de ma fille aînée, une amie m’a dit : « Tu verras, il n’y a rien qui rapproche plus de la mort que la naissance d’un enfant. » A la naissance de ma fille, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Dans mes tripes. J’avais peur pour ma fille. Qu’il lui arrive quoi que ce soit me paraissait (me parait toujours) insupportable. Et c’est pareil pour mes autres enfants. Je ne sais pas si je pourrais m’en remettre.
Une de mes tantes a perdu deux de ses enfants (adultes) à une semaine d’intervalle. Le premier d’un accident de voiture. La seconde d’un cancer du sein. Je ne crois pas que ma tante s’en soit remise. Elle a changé imperceptiblement et, jusqu’à sa mort, en a gardé une grande vulnérabilité.
Le corollaire de cette peur, c’est la crainte de ma propre disparition, mais pas pour moi (en fait, pour moi aussi mais c’est autre chose), pour mes enfants. Les laisser seules, trop tôt, sans pouvoir compter tout a fait sur leur père. Cette crainte a reparu au moment de la maladie. Elles n’étaient pas encore prêtes. L’ainée n’avait pas fini ses études même si elle se débrouillait déjà très bien toute seule, la seconde travaillait mais sa situation semblait fragile. Quant à la dernière, elle commençait tout juste ses études d’art. Ce n’était pas le moment. Ça ne l’est toujours pas.
Ça ne le sera jamais. J’aime bien trop la vie pour tutoyer la mort. Cependant, j’ai plus qu’avant l’impression de vivre avec une épée de Damocles au-dessus de la tête. Je vais mourir un jour, mais le plus tard et la plus vieille possible. Mon projet a toujours été de vivre aussi âgée que la plupart des femmes de ma famille. Passer les 90 ans voire les 100. Le cancer est un risque supplémentaire de ne pas y arriver.
Depuis ma maladie, je stresse tout le temps, pour tout, pour rien. Je pars en Bretagne chez ma sœur, je stresse une semaine avant. Je pars dans trois jours à Lille pour une semaine avec mes filles, je suis morte de stress. Je dois prendre un rendez-vous, ça m’angoisse. Maintenant que ma situation financière est stabilisée, j’ai encore peur de mes fins de mois et de me retrouver à découvert.
Dès que je dois sortir de ma routine, je suis pétrie d’angoisses. Ça me complique la vie pour avancer sur mes projets. Imaginer un déménagement en Bretagne par exemple ou aller à la rencontre de mes anciens étudiants. Je ne veux pas quitter mon canapé… Je suis comme la petite fille terrorisée cachée dans le placard. Mais qui prend son courage à deux mains pour en sortir. La peur n’éloigne pas le danger, bien au contraire. La surmonter au moins peut le dégonfler.
Alors je ne vous dis pas quand j’ai un problème de santé. Je pense cancer immédiatement, évidemment. Je les ai tous eus pendant quelques secondes, le temps que mon cerveau raisonnable reprenne le dessus.
Les angoisses, réelles, je ne les partage pas avec grand monde. Certainement pas avec mes filles, leur barque est assez chargée. Pas avec ma sœur car je sais qu’elle les partage, même si nos discussions effleure la question. Je vis avec elles. C’est ma vie. Elles colorent mon quotidien et m’obligent à prendre du recul, de la distance. Je me fous de leur gueule (donc de la mienne).
Petite, ma mère se vantait d’avoir fait des canulars téléphoniques (très connus). Comme appeler un certain Lazare.
– Allo Lazare ?
– Oui.
– Ici Jésus, lève toi et marche !
Je me fais le coup régulièrement. Quand je traine trop sur le canapé, je m’appelle. Et je me dis : « Allo Laure ? Ici Jésus, lève-toi et marche ! »
J’emmerde mes angoisses (enfin, j’essaie) et je crois que ça me rend plus forte. Mais il ne faut pas croire ce qu’on dit, ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus fort. Ça nous rend plus fragile. Mais parfois plus habile à élaborer des stratégies, même à la con.
Aujourd’hui, cela fait six ans quasi jour pour jour que j’ai passé cette première mammographie. Depuis, chaque année, j’ai passé une mammographie et une IRM. Avec l’encombrement des soins, c’est souvent un casse-tête pour les prises de rendez-vous. L’IRM devrait précéder de deux semaines la mammo, sauf qui si on obtient un rendez-vous IRM en deux semaines, il faut au moins deux mois pour la mammo. Ce qui oblige à jongler.
Pendant trois ans, je devais voir tous les six mois soit le Professeur, soit la radiothérapeute. L’un en décembre, l’autre en juillet. Dans la réalité, dû à des problèmes de prise de rendez-vous, je voyais le premier plutôt en avril. Ce qui manquait de logique. Mais ce que n’a jamais voulu comprendre la secrétaire chargée de la prise de rendez-vous.
Au bout des trois ans, ces visites de contrôle se sont espacées. Je n’en ai plus eu qu’une fois l’an, un coup avec l’un un coup avec l’autre. A partir de ce moment, j’ai été considérée comme en rémission. J’ai passé ma dernière IRM en mai dernier. Je n’en aurai plus. Le suivi s’arrête là. Par contre je continue la mammo tous les ans.
J’ai vu la radiothérapeute une dernière fois début juillet. Mon dernier rendez-vous avec le Professeur sera au printemps prochain. J’arrêterai alors aussi l’hormonothérapie. J’aurais 68 ans et encore de très nombreuses années à vivre.
N’est-ce pas ?
Nota Bene. J’en profite pour préciser deux notions : le taux de survie à cinq ans et la guérison. Le premier est un indicateur statistique épidémiologique qui indique le pourcentage de patients toujours en vie cinq ans après leur diagnostic, que la maladie soit active, stable ou en rémission. La guérison complète est une validation clinique individuelle : elle est prononcée par le médecin lorsqu’il n’y a plus aucune cellule cancéreuse détectable (rémission persistante) et que le risque de récidive rejoint celui de la population générale.
Et une petite conclusion. Dépistez-vous. Même si ça vous fait peur. La peur n’éloigne pas le danger je l’ai dit. Bien au contraire. La surmonter est bien plus efficace. Et faites vacciner vos filles contre le cancer de l’utérus. Les résultats sont impressionnants. Partout où ce vaccin est administré aux adolescentes, ce cancer recul.
« Ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus fort, mais plus vulnérable » Tellement d’accord avec ça. J’ai eu de graves problèmes de santé également. Ce même sentiment d’avoir combattu et surmonté mes peurs. Et d’en garder un fond d’angoisse qui fait que la vie est différente, moins légère et que les obstacles sont parfois plus difficiles à surmonter.
Vivante, battante mais plus vulnérable. C’est certain.