En 1995, le magazine créé par Maurice Siegel déposait son bilan. A l’époque, j’effectuais entre autres des piges pour les hors-séries de VSD. Ceux-ci étaient édités par les Editions de la rue Cassette, une SARL au capital de 50 000 francs située dans les mêmes locaux que VSD et appartenant à la famille Siegel.

Les hors-séries étaient développés sur des thèmes liés aux loisirs traités habituellement dans VSD : la voile, la glisse, la moto, la voiture… Ils avaient surtout pour but de collecter un grand nombre de pages de publicité. Ce qui fonctionnait bien. Mais toute la partie rédactionnelle était de qualité. Les rédacteurs en chef étaient choisis parmi les meilleurs spécialistes de la thématique du numéro, le directeur artistique surfait sur les tendances de ces milieux, les rédacteurs étaient également des spécialistes pointus.

Il n’y avait pas de permanents dans cette entreprise. Le personnel administratif et de fabrication était salarié de la maison mère, la Holding VSD. C’était également le cas du responsable photo et des correcteurs. L’équipe principale, celle qui créait le journal, était composée de pigistes embauchés au forfait pour la durée de la réalisation des numéros. Réalisation qui durait entre cinq et six semaines. Il paraissait en moyenne un numéro tous les deux mois. Ce qui nous assurait un travail régulier, de qualité, correctement rémunéré et nous permettait également de piger ailleurs.

L’équipe était réduite, composée outre du rédacteur en chef et du DA, d’un maquettiste et d’une secrétaire de rédaction, moi-même. Nous n’avons découvert que les Editions de la rue Cassette n’appartenaient pas à la Holding VSD qui gérait l’hebdomadaire qu’au moment du dépôt de bilan. Nous étions persuadés d’appartenir à la même rédaction que VSD. C’est dire l’intérêt que nous portions à la structure économique qui nous engageait. Faire un boulot sympa et correctement payé, c’est tout ce qui importait.

A VSD, l’ambiance était peu ou prou la même. La rédaction se vivait comme une grande famille de journalistes. Elle était l’une des plus ouvertes que j’ai connues. Maurice Siegel, issu de cette famille de journalistes qui s’était imposée après la Libération, croyait au débat public et à la démocratisation, à la participation de tous. Effectivement, la rédaction participait à tout. La hiérarchisation existait, mais elle était accessible. Journalistes, stagiaires, secrétaires, clavistes, chefs de fabrication… tout le monde était logé à la même enseigne et proposait articles, brèves, news. Ce qui donnait l’impression d’un joyeux « bordel ».

Impression qui perdurait côté administration. Les salaires étaient rarement versés avant le 13 du mois. En réponse aux récriminations des salariés, la direction avait proposé le remboursement des agios bancaires dus au retard de versement. Il arrivait que des pigistes soient payés deux fois pour la même pige, ou que des demandes d’avance ne soient pas décomptées du salaire final.

La gestion des frais était également assez particulière. Les photographes, par exemple, touchaient des primes mensuelles importantes (aux alentours de 5 000 francs, soit 770 euros) en compensation des frais qu’ils engageaient pour l’entretien de leur matériel sans avoir à fournir de justificatifs. La gestion des notes de frais, importante vue les sommes engagées à l’époque pour tous les reportages effectués pour le compte du journal, n’était pas vraiment rigoureuse. Reporters et photoreporters partaient avec des avances importantes et peu rapportaient les fameuses notes à concurrence des sommes dépensées.

Les conditions matérielles de travail étaient difficiles. L’équipe des hors-série était logée au deuxième sous-sol de la rue Cassette. Dans ces deux pièces, l’humidité était telle que des champignons poussaient sur la moquette. Et il n’y avait évidemment aucune fenêtre donnant sur l’extérieur. Les bureaux de la rédaction de l’hebdomadaire étaient délabrés, sales, pas isolés.

Mais cela, ce n’était pas important car les journalistes avaient l’impression de vivre pour le métier qu’ils avaient choisi. Qu’importaient les conditions de travail, les salaires peu élevés, puisqu’ils pouvaient proposer les articles qui leur plaisaient, faire les reportages dont ils avaient envie et participer à un journal qui connaissait un certain succès. A l’époque, VSD faisait encore partie de ces titres qui avaient une aura positive dans le grand public. Et si les journalistes étaient conscients que la situation économique du magazine n’était pas brillante, cela ne les inquiétait pas outre mesure car les ventes étaient satisfaisantes (environ 300 000 exemplaires).

Le comité d’entreprise s’occupait essentiellement des œuvres sociales, organisait des week-ends sympathiques qui faisaient aussi beaucoup pour la cohésion de la rédaction. Mais n’étudiait pas les comptes de l’entreprise, alors que c’est son rôle premier. Aussi l’annonce du trou dans la trésorerie (les journaux parlent de 50 à 60 millions de francs), les rumeurs de l’implication d’une secte lors de l’été 1995 ont résonné comme un coup de tonnerre. Les assemblées générales ont succédé aux assemblées générales sans qu’aucune information utile puisse être donnée. Le comité d’entreprise n’en savait guère plus. Finalement, la holding VSD a déposé le bilan. Le tribunal de commerce de Paris a nommé un administrateur, l’entreprise a été placée en redressement judiciaire pour six mois, ce qui a gelé les créances et assuré le versement des salaires.

L’équipe des hors-série appartenant aux Editions de la rue Cassette n’était pas concernée par le dépôt de bilan, mais les salaires n’étaient pas garantis pour autant. Nous étions à quelques jours du bouclage d’un numéro qui avait fait le plein de publicités et qui avait donc une valeur pour une direction aux abois. Le P-DG refusant de nous recevoir, nous avons décidé de bloquer la sortie du magazine. Ce n’est que dûment munis de nos chèques que nous l’avons terminé.

Ces numéros spéciaux, sur des thématiques très resserrées, sont très lucratifs car appréciés des annonceurs. Ils garantissent en effet de toucher un lectorat très ciblé. Ils obtiennent donc de nombreuses pages de publicité. Ils sont d’ailleurs le plus souvent créés pour cela. La famille Siegel a vendu VSD et sa marque au groupe Prisma Presse, mais a gardé le droit de réaliser tous les hors-série de façon totalement indépendante. Ni Prisma ni VSD SNC n’avaient droit de regard ni sur les thématiques choisies, ni sur la maquette (même si elle était plus ou moins inspirée de celle de l’hebdomadaire), ni sur le contenu.

La société Les Editions de la rue Cassette a été contrainte de licencier toute l’équipe. Ce qu’elle n’avait pas prévu de faire. Mais elle avait choisi de nous recruter en pige plutôt qu’en CDD. Vu la régularité de nos interventions, nous étions tous des pigistes réguliers et donc des salariés réputés être en CDI (loi Cressard). Une dernière preuve de la façon plutôt légère dont le groupe était géré.

Avec l’arrivée de Prisma Presse, et sa logique industrielle, le changement a été brutal. La rédaction a dû se mettre au pas, entrer dans des cadres normatifs (horaires, règlements, comptes à rendre, hiérarchisation à l’extrême). Ce qui fut loin d’être facile.