« Nous voulons faire un magazine d’actualité, d’information, de divertissement et de loisirs, un grand généraliste hebdomadaire, à orientation masculine, dans la continuité du concept de VSD, que nous voulons enrichir avec des éléments nouveaux », a-t-il expliqué lors de sa rencontre avec les salariés de VSD (Alain Salles, « Axel Ganz souhaite doubler les ventes de VSD », Le Monde, 2 mars 1996). Et d’ajouter qu’il souhaitait mélanger le charme à une certaine rigueur : « VSD avait son charme, que nous devons garder, tout en l’institutionnalisant et en le disciplinant un peu. »
Le journal a été relancé en juin 1996, soit trois mois après le rachat, à grand renfort de publicité. L’ambition de la direction était, au bout de six mois, de doubler les chiffres de vente et d’atteindre les 400 000 exemplaires vendus chaque semaine (au moment du rachat, les ventes avoisinaient les 195 000 exemplaires) et les 800 pages annuelles en publicité.
La rédaction comptait un peu plus de 70 journalistes en CDI, plus quelques CDD et enfin de très nombreux pigistes. C’était la plus grosse rédaction du groupe.
Toutes les conditions semblaient donc réunies pour que les objectifs soient atteints et la relance réussie. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu. La première année, les objectifs ont largement été atteints en terme de diffusion. La mort de Lady Diana en août 1997 a permis de faire des scores très importants. Mais VSD n’a pas réussi à trouver un second souffle. Et les chiffres de vente ont commencé à s’essouffler pour descendre aux alentours des 250 000 exemplaires en 1998. Et ne sont jamais reparti de l’avant. Les raisons de ce rendez-vous manqué tiennent à la fois d’une erreur de casting et d’une mauvaise maîtrise des flux de copie.
Nombreux ont été ceux qui n’ont pas réussi à s’intégrer dans le nouvel environnement de travail, très différent du précédent : hiérarchisation très forte des tâches et des responsabilités, procédures rigoureuses voire parfois tatillonnes, etc. Fini par exemple les réunions de rédaction réunissant la totalité des salariés, quel que soit leur poste, dans laquelle chacun apportait ses propositions d’article. Ne se réunissaient plus que la rédaction en chef et les chefs de service.
La nouvelle direction n’avait pourtant pas que des défauts. D’abord, pour la gestion d’une entreprise, les procédures, la hiérarchie, cela a son intérêt. Un journal ne se gouverne pas en collectivité même si le travail de l’info est éminemment collectif. Ensuite parce que la gestion était devenue professionnelle dans tous les sens du terme (paiement des salaires à l’heure, nouveau matériel, nouveaux bureaux, nouveaux locaux). Et se sont succédé à la rédaction en chef et dans les différents services de nombreux grands professionnels.
Les départs ont contribué à rendre les objectifs plus difficiles à atteindre. Ces journalistes étaient la mémoire du journal, les détenteurs du savoir-faire. Et ceux qui arrivaient n’ont pas trouvé une équipe prête à les accueillir et à leur passer le savoir-faire maison, mais un terrain en friche. De plus, les relations ont assez vite été tendues entre ceux qui restaient et les nouveaux arrivants. Ces derniers négociaient le plus souvent des contrats Prisma Presse, plus avantageux que les contrats VSD SNC (plus de congés, participation aux résultats avantageuse…). Les premiers, même les plus anciens, avaient des salaires inférieurs d’environ 20 %. Et beaucoup avaient le sentiment d’être moins bien considérés. Là encore, la transmission ne s’est pas faite et la nouvelle équipe s’est retrouvée avec les rênes d’un journal qu’elle connaissait mal.
La nouvelle équipe semblait donc avoir du mal à trouver le bon ton, décalé, impertinent, léger. Le recrutement y a sans doute été pour beaucoup. Rémy Dessarts, l’éditeur et le rédacteur en chef en titre, (il a effectivement exercé cette fonction après le départ de Didier Pourquery), ainsi que Jean-Marc Gonin, rédacteur en chef adjoint chargé de l’actualité, étaient tous les deux issus de la presse économique. Issus d’un quotidien, la majorité des nouveaux journalistes éprouvaient des difficultés à traiter l’actualité de façon sérieuse mais sans se prendre au sérieux. Il ne s’agissait pas seulement de traiter l’actualité, mais de la traiter autrement. Il fallait trouver des angles décalés, en allant dans les coulisses de l’événement. Il fallait aussi trouver un équilibre entre des papiers sérieux et d’autres beaucoup moins : un peu de politique, un peu de fait-divers, beaucoup d’aventure, pas mal de femmes déshabillées. C’est le mélange de tous ces genres qui était difficile à trouver.

Ce fut le cas, par exemple, du mariage de l’infante Cristina d’Espagne et du handballeur Iñaki Urdangarin en octobre 1997 (photo slide précédent n° 1050, octobre 1997). Les noces annoncées de longue date furent dans un premier temps considérées comme peu intéressantes par la rédaction en chef. Mais apprendre que les époux faisaient la une du concurrent a finalement amené la rédaction à commander un article en catastrophe le lundi, jour de bouclage, réservé à l’actualité chaude, celle qui était survenue durant le week-end et qu’on n’avait pas pu prévoir. Quatre pages de photos légendées ont été réalisées dans l’urgence, avec un petit papier dans la droite ligne de Point de vue Images du monde, et la une.
Faire face à l’actualité chaude qui arrive sans prévenir, est une chose. Défaire ce qui a été fait pour insérer des pages sur un événement prévu de longue date et jusque-là dédaigné, en est une autre. Surtout quand cela se répète. La qualité des articles ne peut qu’en souffrir.
L’importante rédaction pouvait assurer la charge de travail. Mais les équipes de la maquette, du SR et des correcteurs étaient constituées pour traiter entre 96 et 128 pages hebdomadaires, pas 160 ni 192. Difficile dans ces conditions d’assurer la qualité de rédaction exigée d’habitude par les magazines du groupe Prisma Presse.
Au début, le journal était imprimé entièrement en héliogravure, sauf la une qui était imprimée en offset. L’hélio permet une impression de grande qualité mais nécessite plus de temps. Le journal devait donc être bouclé en totalité le vendredi en fin d’après-midi pour une publication le jeudi suivant. En réalité, les dernières pages partaient dans la nuit du vendredi au samedi, voire le samedi matin. Pour les modifications du lundi matin, on ajoutait un cahier de quatre ou huit pages imprimées en offset (procédé de moins bonne qualité que l’hélio, mais beaucoup plus rapide). Ce qui occasionnait des frais supplémentaires.
Très vite, pour assouplir le traitement de l’actualité et tenir compte de celle du week-end, le premier cahier a été imprimé en offset. Nos deux bouclages ont donc été décalés. La partie dite froide (loisirs, dossiers, actu froide) se terminait le jeudi soir et le vendredi soir. La partie chaude le lundi soir. Dans un journal bien organisé, le bouclage d’un numéro normal ne provoque pas d’heures supplémentaires. Mais avec la désorganisation de VSD, maquette, SR et une partie des rédacteurs travaillaient tard trois soirs par semaine, dont deux très tard.
D’où la troisième difficulté, l’explosion des coûts. Il fallait régler tous les articles et photos qui avaient été commandés sans être publiés. Ce qui alourdissait le coût de chaque numéro. La masse salariale était lourde (une grosse rédaction et de trop nombreuses heures supplémentaires), beaucoup plus lourde en tout cas que n’importe quelle autre rédaction de Prisma Presse. Ce qu’on ne manquait pas de reprocher aux salariés.
Dernier problème, la rédaction en chef était sous pression, quasi tétanisée. Dès que les chiffres ont commencé à baisser, Axel Ganz s’est installé chaque mercredi après-midi dans les locaux de VSD. Et il montait souvent le ton. La secrétaire générale de la rédaction a rapporté un jour la scène suivante : après une discussion houleuse sur le contenu du journal, Axel Ganz a clôt le débat en ouvrant un numéro de Focus et en le jetant sur la table : « Je veux ça. » Au chemin de fer du numéro suivant de VSD, nous avons découvert l’article en question que la rédaction en chef avait acheté à Focus et fait traduire. Alors qu’en tout état de cause, ce n’était pas cet article précis, qui n’avait pas d’intérêt particulier, mais le style d’enquête qu’Axel Ganz souhaitait.
Dans son livre La Presse magazine, Jean-Marie Charon explique que chaque groupe de presse est détenteur d’un savoir-faire particulier, son métier. « Si le métier est fait de domaines de compétence, il comporte aussi, en creux, des faiblesses qui tracent des limites au-delà duquel il est difficile de s’aventurer », écrit-il. Il attribue assez justement à ces limites les difficultés de Prisma Presse à relancer VSD. L’actualité ne faisait pas jusque-là partie du savoir-faire du groupe. D’une part, il était difficile à la fois de relancer le titre et d’en faire un objet parfaitement calibré pour un lectorat donné, comme l’avaient été les précédents titres du groupe. D’autre part, il est difficile de greffer une nouvelle identité à un titre qui en a déjà une bien établie. Tout le monde connaissait ce journal, son sigle, mais au bout de deux ans, la question du positionnement et du contenu étaient devenue floue.
« Avec VSD, Ganz a touché les limites de sa méthode. Autant il a du talent pour créer un journal sur une niche bien particulière, autant il ne sait pas faire quand il s’agit de reprendre un titre généraliste, avec une forte identité et une culture interne bien ancrée », déclarait un de mes confrères à Libération (7 mai 1999). Une analyse partagée par une grande partie de la rédaction.