Du côté des journalistes, l’engouement n’est pas immédiat, comme l’explique Olivier Da Lage dans La presse saisie par l’Internet. (In: Communication et langages n°129, 3e trimestre 2001) : « À peu près vers cette époque [1997], on vit débarquer dans les rédactions des “webmasters” chargés de mettre en ligne la production des journalistes. Parmi ces derniers, une avant-garde technophile se mit à prêcher l’avènement d’un journalisme multimédia et interactif, journalisme du troisième type qui ne tarderait pas à éclipser la presse papier traditionnelle. Méfiante, la plus grande partie des journalistes, technophobes assumés ou honteux, se tinrent à l’écart de cette nouvelle mode, n’y voyant qu’un gadget passager ne pouvant en aucun cas les concerner. »
L’expérience de la presse télématique sur Minitel a sans doute laissé des traces. Les jeux et les messageries roses, très rentables, ont été développés par les titres reconnus : Le Parisien, Le Nouvel Observateur, Libération. Les journalistes en ont surtout retenu le côté « pourvoyeur de fonds » pour la « vraie » information et en ont gardé un certain malaise quant à ces contenus qui pouvaient ternir l’image de leur journal.
Alain Joannes insiste, lui, sur la « technophobie » de l’intelligentsia française qui « imprègne la sous-culture journalistique. (…) Se considérant volontiers comme des intellectuels, les journalistes assimilent la technologie au travail manuel. Activité qui, en France, est socialement dévalorisée » (in. Le journalisme à l’ère électronique. Lire Agir, Vuibert 2007). Internet, en tant que technique, est relégué dans un univers matériel, loin de la pensée pure qu’il menacerait. La description de l’homo academicus établie par Eric Guichard dans sa thèse L’internet : mesures des appropriations d’une technique intellectuelle est assez démonstrative des freins rencontrés. Ce chapitre décrit les péripéties de l’implantation d’Internet à l’Ecole normale supérieure (ENS) et comment les enseignants, comme les archicubes, freinaient des quatre fers à l’utilisation du mail, au projet d’informatisation de la bibliothèque. Il décrit plus généralement le malaise face à l’ordinateur. Nous sommes dans les années qui vont de 1996 à 1998.
En 1996, dans les rédactions magazines, Internet n’existe pas, on n’en parle même pas. En dehors de quelques « geeks », les journalistes ne sont pas connectés dans leur rédaction et très peu le sont chez eux. Internet, ils le découvrent via les articles des quotidiens, et ils sont plutôt réservés. Comme cette enquête du supplément « télévision, radio, multimédia » du Monde publiée les 17-18 novembre 1996 et que pointe Eric Guichard, dans sa thèse : deux pages consacrées au Web titrées « Internet, de l’enfer au paradis ». Un encart résume les dix aspects « diaboliques » et « angéliques » d’Internet. Le premier point négatif : « Internet favorise la pédophilie » ; à l’opposé, l’intérêt d’Internet ne réside pas dans l’accès à la connaissance, mais dans la face opposée du premier travers : « Internet permet d’arrêter les pédophiles. »
Les autres « péchés » du Web (dont certains ne sont pas sans fondement) sont : il facilite l’espionnage industriel ; les fanas d’Internet s’intéressent surtout aux messageries roses ; Internet spolie les auteurs (déjà) ; Internet accroît les inégalités entre infos riches et infos pauvres ; Internet est un nouveau porte-voix pour le modèle culturel américain ; Internet, c’est Big Brother ; Internet va supprimer des emplois ; Internet facilite les trafics en tout genre ; Internet facilite la communication entre terroristes.
Dans le même temps, aux Etats-Unis, le Wall Street Journal lance sa version en ligne en 1997, payante et rentable au bout de trois ans. Le New York Times est mis en ligne le 14 juillet 1997 (Bastille Day). Il joue la complémentarité entre l’édition papier et l’édition numérique. Même s’il se cherche longtemps au niveau financier, il propose des solutions originales et performantes : graphismes animés, diaporamas, vidéos. Ce journal est toujours considéré comme un leader de créativité pour les médias en ligne. Une créativité entièrement au service de l’information.
Début 2000, Internet fait son apparition dans les plus grosses rédactions magazines et notamment à Prisma Presse. Dans Les Cahiers du journalisme, Loïc Hervouet, alors directeur de l’ESJ, affirme que les journalistes des magazines en sont même les principaux utilisateurs (Loïc Hervouet, « Les journalistes saisis par Internet : usages et précautions d’usage », Les Cahiers du journalisme n°7, juin 2000).
Le mail est adopté très rapidement. La recherche de documentation un peu moins. Avec l’argument récurrent chez les rédacteurs, mais surtout chez les SR et les correcteurs que, sur le Net, on trouve de tout mais on ne peut rien vérifier. « (…) la dimension encyclopédique du Web rebutait certains journalistes qui ne souhaitaient pas se perdre dans les dédales d’une gigantesque bibliothèque numérique, explique le chercheur Yannick Estienne. Pour surnager hors de la masse et du flot incessant d’informations, de nouvelles pratiques et compétences à la frontière entre le métier de documentaliste et celui de journaliste étaient alors requises. » (in Le Journalisme après Internet, Coll. Communication et Civilisation, L’Harmattan, 2008.)
S’il reconnaît que des habitudes en matière de collecte d’information se sont répandues dans les rédactions, il cite néanmoins Olivier Da Lage qui, en 2003, affirme qu’il y a « beaucoup de gens qui ont l’accès à Internet et qui sont incapables de faire une recherche correcte sur le Web. Parce qu’ils croient qu’il suffit de taper quelques mots sur Google pour avoir les résultats qu’on veut. Il y a des stratégies de recherche à adopter. C’est-à-dire que l’outil, on ne se l’est pas encore approprié ».
Quant à publier sur le Net, il faudra attendre encore quelques années, dans les rédactions du groupe allemand, pour que cela soit envisagé. Pour beaucoup, le sentiment qui émerge est le suivant : je suis un journaliste professionnel, pas un amateur, pas un gamin qui passe ses journées devant un ordinateur, pas non plus un homme (ou une femme) à tout faire, presse-bouton-photographe-vidéaste. Ce qui est publié sur le Net est forcément moins intéressant que ce qui est publié sur le papier ou diffusé à la radio ou à la télévision…
A cet égard, on peut observer que ce sentiment était encore partagé il y a peu. Les étudiants inscrits en Année spéciale de journalisme à l’EPJT, lorsqu’ils font leur stage, sont le plus souvent affectés aux pages web. Et jusqu’à il y a environ deux ans, ce qui leur était alors présenté comme la récompense suprême était la publication sur le print.
Pour en revenir au début des années deux mille, une grande partie des journalistes a du mal à se projeter dans ce nouveau média qui allie à la fois tous les autres. Une des raisons avancées, notamment par Alain Joannes (in Le journalisme à l’ère électronique. Lire Agir, Vuibert 2007), c’est que les journalistes sont peu mobiles. Les passerelles entre les médias existent, mais elles ne sont pas si fréquentées. Dans les années quatre-vingt-dix, comme le rappelle Rémy Rieffel dans Sociologie des médias (Ellipses, 2005), « la distribution des journalistes français par grande catégories de médias n’évolue guère. En 1990, le premier secteur d’emploi était constitué par la presse écrite (près de 75%), suivi de la télévision (9,5%), des agences (7,8 %), et de la radio (7,5 %). En 1999, l’ordre de préséance a peu changé ». En effet, les chiffres sont alors respectivement de 72,8 % (presse écrite), 12,3 % (télé), 8,5 % (radio), 6 % (agence). L’augmentation du nombre de journalistes télé s’explique plus par la création de nouvelles chaînes que par une migration d’un support à l’autre. Le multimédia et la télématique apparaissent tout juste (0,2 %).
Pratiquement dix ans plus tard, si on en croit les enquêtes de l’Observatoire des métiers de la presse, basées sur les chiffres de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) entre 2000 et 2008, la situation a évolué, mais la presse écrite reste encore très largement dominante. En 2008, on comptabilisait 65,1 % journalistes travaillant en presse écrite, presque 14 % à la télévision, 10 % à la radio et seulement 1,5 % sur Internet.

Seulement 8 % des titulaires de la carte de presse sont multisupports (d’après Alain Joannes, op. cit.). Dans l’ensemble, la grande majorité des journalistes recensés par la CCIJP travaille sur le même support tout au long de leur carrière. Pour ma part, j’ai travaillé un peu plus de vingt ans dans la presse magazine, je n’ai jamais travaillé en quotidien, encore moins dans le secteur de la télévision ou de la radio, même si ce dernier média m’intéressait. L’occasion ne s’est jamais présentée.
Les équipes se recrutent beaucoup parmi les gens que l’on connaît. Le carnet d’adresse est un élément important. Et ceux qui y figurent sont évidemment des confrères avec qui on a déjà travaillé, sur des supports connus. Et puis l’absence de formation sur ces autres médias n’incite pas à sauter le pas. Or ce manque de connaissance des autres supports est un handicap pour le multimédia pour lequel il est nécessaire de maîtriser plusieurs langages, celui de la vidéo, celui de la radio, celui de l’écrit, celui de la photo.
Cette situation a bien évidemment évolué. Mais les limites des études basées sur les chiffres de la CCIJP, et pointées par l’Observatoire des métiers de la presse en 2012, ne permettent pas de se faire une idée précise de cette évolution. En effet, lorsqu’il effectue sa demande de carte de presse, le journaliste ne précise pas le support, mais le titre ou l’entreprise pour lesquels il travaille. Sauf en cas de filiale clairement identifiée, il est alors difficile de faire la différence entre les journalistes print (ou télé ou radio) qui travaillent en fait sur Internet.
Et « cette évaluation devient très difficile tant se multiplient les situations de rédactions produisant de l’information pour plusieurs supports, avec le développement d’une notion de compétence “plurimédia” ou de “polyaptitude”. (…) Seuls les journalistes employés par les pure players d’information, aux rédactions très légères, déclarent spontanément l’emploi sur support numérique. Pour les autres, c’est plus aléatoire, en fonction de la part de leur temps consacré à chaque support », explique Jean-Marie Charon (Les journalistes détenteurs de la carte de journalistes professionnels en 2012, étude statistique des données fournies par la CCIJP).
De plus, Internet crée de nouvelles fonctions ou de nouveaux titres qui ne sont pas immédiatement reconnus par la CCIJP. Sur son site, celle-ci indique qu’elle se base sur les captures d’écran. Mais les journalistes travaillant sur le Web ne sont pas forcément tous des rédacteurs. Doit-on intégrer dans la communauté des journalistes professionnels les veilleurs stratégiques, les community manager, les SEO (Search Engine Optimization), etc. Ce n’est pas récent, comme le rappelle Denis Ruellan en 1998 dans Les Cahiers du journalisme n° 5 (article « En ligne : un journaliste comme les autres ? ») : « Cette question a été posée par tous les nouveaux profils de journalistes apparus dans l’histoire récente (les sténographes, les photographes, les radio-reporters, les cinéma-reporters, les infographistes), depuis les années trente. »
Les journalistes sortant des écoles de journalisme ont la formation nécessaire pour travailler dans ces trois médias, écrit, vidéo, son, qui sont utilisés dans le multimédia. C’est moins évident pour les plus anciens ou pour ceux non issus d’une école. Là encore, une politique de formation volontaire de la part des groupes de presse et des journalistes a été nécessaire pour faire évoluer la situation.
Mais la réceptivité à ces formations est souvent différente en fonction de l’âge des journalistes. Les plus anciens sont réputés avoir plus de difficultés à se mettre aux nouvelles technologies, aux nouveaux logiciels, aux nouvelles manières de travailler, aux nouveaux process. Or, en France, la population des journalistes est relativement âgée. En 2000, la moyenne d’âge était de 41,2 ans, (43,6 ans en 2013). C’est encore plus vrai pour la presse écrite. Des journalistes de tous âges se sont investis dans Internet et ont compris d’emblée l’importance de ce nouveau média. Mais pour beaucoup, ce type de frein, qui s’est manifesté lors de l’adoption de la PAO, est réapparu avec Internet.
A VSD, et plus largement à Prisma Presse, les attitudes que j’ai pu observer au début des années deux mille vis-à-vis de ce qu’on appelait « les nouvelles technologies » allaient de la curiosité (et bientôt de la passion) d’une petite minorité au rejet le plus net d’une autre minorité. Entre les deux, une majorité de personnes pas ou peu intéressées, méfiantes le plus souvent et qui ne voyaient pas, en tout cas, ce qu’Internet pouvait apporter de positif. Ainsi, les demandes de formation des journalistes (tous postes confondus) concernaient assez peu Internet. Et il a fallu attendre l’année 2007 et le plan de formation très important mis en place par la DRH pour qu’ils s’inscrivent, plus ou moins volontairement, aux stages.
On peut le comprendre car, dès le départ, Internet a été présenté comme quelque chose qui allait changer profondément et durablement les métiers du journalisme. Et cette révolution annoncée pouvait être effrayante. Il était alors logique qu’une partie de la profession cherche à se carrer sur les terres qu’elle connaissait.
La plupart des journalistes travaillaient dans un monde bien encadré. La PAO avait favorisé la réorganisation des rédactions, mais l’essentiel semblait immuable : les rythmes de publication et la rencontre avec les lecteurs, toujours le même jour, ou à la même heure ; des sociétés de presse qui, bien que différentes, se ressemblaient ; les structures de défense des journalistes ; le partage des tâches ; les différents métiers.
L’arrivée d’Internet annonçait la suppression des correcteurs, des secrétaires de rédaction, des maquettistes, l’avènement de jeunes journalistes « pisse-copie » publiant indifféremment des textes, des photos, des vidéos. Des postes où l’on se contentait de puiser dans Internet la matière pour les articles sans plus jamais faire de vraies enquêtes. Et surtout la course au temps, l’absence de rythme quand il faut publier le plus vite possible pour être concurrentiel, pour être encore de la partie. Publier même avant d’enquêter et de vérifier. Bref, changer tous les paramètres connus.
En même temps, beaucoup étaient tout de même fascinés par les articles en ligne. A VSD, la rédaction est rapidement devenue accro aux Liberation.fr, LeMonde.fr, nouvelobs.fr puis à Rue89 et aux autres pure player. « Comme pour l’ordinateur, malgré une réelle résistance à son utilisation, la profession a fini par intégrer ce nouvel outil de travail et de communication », d’après Yannick Estienne dans Le Journalisme après Internet (Coll. Communication et Civilisation, L’Harmattan, 2008).