Le groupe Prisma Presse est né en 1978 sous l’impulsion d’Axel Ganz, envoyé à Paris par l’éditeur allemand Gruner+Jahr, filiale du géant de la communication et de l’édition, Bertelsmann. GEO, le premier magazine du groupe, est lancé en mars 1979. C’est une adaptation du GEO allemand. Le succès est immédiat. En 1981, le groupe lance Ça m’intéresse, mensuel généraliste grand public et déclinaison française d’un autre périodique allemand, PM Magazine. Vont leur succéder le mensuel Prima (1982) puis l’hebdomadaire Femme Actuelle (1984). Ces deux derniers titres vont révolutionner le marché de la presse magazine féminine en France. Et porter un coup fatal aux magazines français traditionnels qu’étaient Femme pratique et Femme d’aujourd’hui. En six mois, Prima passe le cap du million d’exemplaires tandis que Femme actuelle franchit celui du 1,5 million, devenant le leader de la presse féminine en Europe.
En 1986, Prisma s’attaque à la presse télé (une famille de presse qui représente alors près d’un quart de la vente des journaux) en lançant Télé-Loisirs. Puis viendront Voici (1987), Cuisine Actuelle (1989), Capital (1991), Gala (1993), L’essentiel du Management (1995) qui deviendra plus tard Management. En Avril 1996, Prisma achète VSD. Le groupe lancera encore la version française de National Geographic, deux quinzomadaires télé. Par la suite, en dehors du lancement de Neon, le groupe se replie sur ses marques (titres) dont il sort des produits dérivés Femme actuelle jeux, Prima maison, GEO Histoire, ne prolongeant l’expérience que si les ventes atteignent l’objectif visé. Un titre est aussi vite créé qu’il est retiré de la vente en cas d’échec. Parfois même dès le premier numéro.
Le développement sur Internet est plus difficile. Prisma Presse a en effet longtemps hésité quant à la conduite à tenir. En mars 1999, le groupe lance son premier site institutionnel. Quatorze publications y sont présentées de façon limitée : la une, le sommaire, l’éditorial et un avant-goût du contenu sous forme de résumés d’article pour ne pas concurrencer les ventes au numéro. « Prisma Presse progresse à pas comptés dans l’univers du Web », commente Stratégies Magazine (n° 1091). La même année, Femme actuelle, L’Essentiel du management et Capital sont lancés, basés sur « l’interactivité stimulée » (essentiellement des forums) et les archives des titres auxquels s’ajoutent des services réservés aux abonnés (ex. cours de la Bourse pour Capital).
En 2000, Bertelsmann offre à la totalité de ses salariés dans le monde, un ordinateur personnel et les premiers mois d’abonnement à un forfait Internet grâce à son programme Programme PC for all. Dans le but affiché de favoriser leur accès à la Toile et de promouvoir ses propres produits. A Prisma, tous les salariés ont accès à Internet sur leur ordinateur professionnel sans limitation alors que dans beaucoup d’entreprises hors presse, l’accès à Internet est le plus souvent strictement limité (voir Annexe) : pas d’utilisation personnelle de la messagerie, pas de recherches personnelles, les sites sont bloqués. A Prisma Presse, je n’ai jamais observé de telles limitations. Et elles n’ont jamais été en discussion au Comité d’entreprise qui doit être consulté en cas de restriction d’usage. Cette ouverture a permis à l’ensemble des journalistes de s’approprier l’outil et de découvrir rapidement son immense potentiel de documentation.
En 2000 toujours, Prisma Presse lance sa filiale Prisma Presse Interactive (PPI), dont le but est, selon Thomas Brunschwig, président de PPI, de « développer des sites compagnons et créer de la valeur nouvelle pour nos actionnaires » (interview de Thierry Brunscwig par Philippe Guerrier, le 5 février 2001, dans le JDN Le journal du Net, consulté le 4 novembre 2014).
3.1. La question des droits d’auteur
Ce qui a été privilégié, sur le Net, c’est un système reproductif. En tout cas dans un premier temps. Le but était, dans l’optique où il fallait nourrir ces sites à coût constant (pas de journalistes dédiés), de pouvoir reproduire certains articles du print. Egalement – mais ce n’était valable que pour une partie des magazines – valoriser les archives, toutes ces pages pratiques accumulées dans des titres tels que Femme actuelle, Cuisine actuelle, Prima, etc. Ce n’était pas un cas isolé. « Dans leur majorité (…) les sites de presse sur Internet ne se distinguent en règle générale pas par leur degré d’originalité en regard du support papier dont ils manifestent virtuellement l’existence. Ces sites puisent le matériau de base de leur contenu dans le produit journalistique fourni par le support papier dont ils dépendent », constatait dès 1998 Frédéric Antoine, chef de l’unité médiatique de l’université de Louvain, dans Les Cahiers du journalisme n° 5 (1998, article « Production journalistique et journaux en ligne ».
Pour régler la question de la reproduction des articles des journalistes sur les sites, il a donc été proposé un avenant au contrat de travail à tous les journalistes – qu’ils soient rédacteurs, photographes, SR, maquettistes, etc. – qui stipulait qu’en plus d’être publiés dans leur titre, leurs articles pouvaient également l’être sur le site Internet et, éventuellement, si l’éditeur le jugeait nécessaire, dans les autres titres et sites du groupe. Sans que cela ouvre droit à rémunération supplémentaire.
Se posait dès lors la question des droits d’auteur. Ceux-ci sont de deux sortes. Le droit moral d’une part, qui lie l’auteur à son œuvre en lui en attribuant la paternité. En France, ils sont perpétuels, inaliénables et imprescriptibles. Les droits patrimoniaux d’autre part (droit à rémunération et transmissibilité aux héritiers). Ce sont essentiellement ces derniers qui sont concernés par la reproduction des travaux des rédacteurs, photographes, illustrateurs sur les sites internet des groupes de presse.
En proposant cet avenant, Prisma Presse suivait la position du Syndicat de la presse magazine et d’information (SPMI, devenu depuis le Syndicat des éditeurs de presse magazine SEPM) auquel il appartient. On pouvait d’ailleurs lire dans le livre blanc de ce syndicat publié en 1998 : « La publication de presse est une œuvre collective », en conséquence « les droits de reproduction appartiennent à l’entreprise ». Ou encore : « Les archives rédactionnelles et iconographiques sont un des éléments du fonds de commerce que représente la publication de presse, c’est à ce titre que la valorisation des fonds éditoriaux est légitime. »
Une position très proche du copyright américain. Suivant ce principe, tout article écrit par un journaliste, salarié ou pigiste, pouvait être publié sur n’importe quel support, voire par n’importe quel titre du groupe. Lequel considérait en outre que le site d’un magazine n’était que le prolongement de celui-ci et non un autre support.
En face, les journalistes refusaient de céder leurs droits arguant qu’ils étaient salariés de VSD SNC et non de Prisma Presse, la meilleure preuve étant qu’ils ne bénéficiaient d’aucun des avantages sociaux des salariés de Prisma ni des œuvres de son CE. Ensuite, que VSD était un support, le site Internet en était un autre. Ce dernier argument a également été mis en avant par une grande partie des journalistes de Prisma Presse qui avaient également refusé de signer les avenants.
Plus largement, ils se revendiquaient d’une analyse stricte du droit d’auteur français tel que défini par l’article L 111-1 du Code de la propriété intellectuelle. Celui-ci prévoit que « l’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporel exclusif et opposable à tous ». L’alinéa 3 précise que « l’existence ou la conclusion d’un contrat de louage d’ouvrage ou de service par l’auteur d’une œuvre de l’esprit n’emporte aucune dérogation à la jouissance du droit reconnu par l’alinéa 1er ». Ainsi, selon cet alinéa 3, le contrat de travail signé entre une entreprise de presse et un journaliste permet la cession des droits patrimoniaux, cession dont le salaire est la contrepartie. Cependant cette cession ne concerne que la première diffusion de l’article mais n’autorise pas une autre reproduction quel que soit le support.
Une position défendue par les deux syndicats présents dans l’entreprise, le SNJ et le SNJ-CGT, fers de lance du bras de fer qui s’engageait avec les patrons des entreprises de presse. Car la question ne s’est pas posée uniquement à Prisma Presse. Dès la fin des années quatre-vingt-dix, des procès ont été intentés (Figaro, Dernières Nouvelles d’Alsace). L’arrêt du 13 avril 1999 du TGI de Paris a interdit au Figaro de diffuser les articles de ses journalistes par Internet ou Minitel sans le consentement et la rétribution de ces derniers.
Pour les DNA, la décision du juge était tout aussi claire : « Le journal est une œuvre collective dans laquelle se fondent les contributions individuelles des divers journalistes ; cependant, le journaliste limite la cession de son droit d’auteur à une première publication, ces dispositions (art. L.761-9 Code du travail, L.131-3 du Code de la propriété intellectuelle, 7 de la Convention collective des journalistes) s’appliquent à la reproduction des articles sur Internet, en conséquence, au regard des dispositions combinées des articles L.761-9 Code du travail et 7 de la convention collective des journalistes, la reproduction sur le réseau Internet, des articles déjà publiés dans les DNA est soumise à autorisation des auteurs, c’est-à-dire des journalistes. »
La question des droits d’auteur était au cœur du débat sur l’avancée d’Internet dans les journaux. Mais l’analyse très offensive du SPMI, partagée par l’ensemble des éditeurs de presse, n’a pas engendré la même attitude face au conflit. « Tout en partageant cette conception, les éditeurs de la presse quotidienne régionale ont adopté une position “réaliste” d’ouverture et de négociation plus conforme à la défense de leurs intérêts financiers. En clair, ils n’ont pas voulu se laisser distancer par la concurrence sur le marché de l’information locale et des services, avec, à la clé, une bonne partie de la manne publicitaire des petites annonces, offres immobilières et autres propositions d’emploi. Convaincu que toute modification du processus législatif nécessitera une ou plusieurs années, le SPQR a surmonté ses réticences “pour ne pas bloquer le processus” », pouvait-on lire dans Le Monde du 20 octobre 1999 sous la plume de Michel Delberghe (La presse reste divisée sur les droits d’auteurs).
Ainsi, de nombreux accords ont été négociés puis signés dans la presse quotidienne, nationale ou régionale, y compris aux DNA qui, plutôt que de faire appel, ont préféré ouvrir des négociations. Ce fut aussi le cas d’une partie de la presse magazine (L’Express, Le Point, le groupe Bayard Presse par exemple).
En juin 2000, dans un numéro consacré entre autres aux « Journalistes face à Internet », Marc Laimé, journaliste et collaborateur du Monde diplomatique et du Canard Enchaîné, indiquait qu’en France, la question des droits d’auteur était la question numéro 1 dans « le débat et les interrogations sur l’avenir et les enjeux de l’information sur Internet ». Les deux autres questions concernait les stratégies des éditeurs traditionnels face aux portails d’accès à Internet et les spécificités de l’écriture journalistique sur Internet. Il y avait là un nœud gordien qui mettra quasiment dix ans à être tranché.
Pendant toutes les années qui ont suivi, les éditeurs de presse ont fait pression sur le gouvernement pour modifier les textes sur les droits d’auteur en leur faveur. Hachette, Mondadori ont décidé de geler leurs sites internet. C’est également le cas de Vivendi qui a préféré saborder son projet de revue de presse en ligne plutôt que de négocier avec ses auteurs journalistes. La direction de Prisma Presse, elle, a coupé court à toute discussion, refusant même d’ouvrir une négociation. Les journalistes, rédacteurs ou photographes, n’étaient pourtant pas contre qu’on utilise leurs articles ou leurs photos, mais ils souhaitaient que cela se fasse dans un cadre légal qui préserve leurs droits. Les sites sont restés de simples vitrines. Très peu d’articles y furent publiés, essentiellement des chroniques.
En 2007, quand ont été lancés les premiers sites, la question d’une rémunération complémentaire s’est à nouveau posée. Les journalistes continuaient à considérer que le magazine et Internet étaient deux supports différents quand la direction considérait, elle, le contraire. La question a fait l’objet d’un conflit entre représentants syndicaux et direction qui a été jusqu’au tribunal suite à un référé déposé par les syndicats. Puis des négociations ont été ouvertes qui devaient répondre aux questions suivantes : le print et le site internet d’un même titre étaient-ils deux supports différents ? Les salariés, engagés pour un titre magazine, devaient-ils toucher un surplus de rémunération en cas d’articles écrits pour le Web ? Et en cas de publication sur le Web d’articles précédemment publiés sur le print ? Si les pigistes étaient de toute façon rémunérés pour chaque nouvel article, qu’il soit publié sur le print ou sur le Web, qu’en était-il de la republication de leurs articles Web sur le print et inversement ?
Peu avant mon départ de l’entreprise, la négociation a marqué le pas car une autre, qui s’était ouverte au niveau national entre syndicats de journalistes et de patrons de presse, qui s’était poursuivie dans le cadre des Etats généraux de la presse, semblait se diriger vers un accord. Le but était d’aboutir à une réglementation qui respecterait les droits des auteurs sans peser trop lourd sur les éditeurs. A l’issue de ces états généraux, un texte a été présenté qui dégageait un consensus a minima et dont chaque partie soulignait la nécessité d’en préserver les principes dans tous les textes législatifs à venir. Un amendement portant sur la cession des droits d’auteur des journalistes et des photographes de presse dans l’environnement numérique a donc été présenté à l’Assemblé nationale lors du débat de cette loi.
Mais lors du second passage de la loi à l’Assemblée nationale, un nouvel amendement, déposé par des élus de la majorité UMP de l’époque, a introduit un nouvel article dans le Code du travail : « La collaboration entre une entreprise de presse et un journaliste professionnel porte sur l’ensemble des supports du titre de presse tel que défini au premier alinéa de l’article L. 132-35 du code de la propriété intellectuelle, sauf stipulation contraire dans le contrat de travail ou dans toute autre convention de collaboration ponctuelle. »
Amendement qui a été voté avec pour conséquence un amoindrissement des droits d’auteur des journalistes. Alors que, jusque-là, les journalistes étaient employés par un titre, le nouvel article autorise le groupe qui les emploie à les faire travailler pour l’ensemble des supports de ce titre, c’est-à-dire le magazine, son site internet, éventuellement les hors-séries, sauf accord explicite dans le contrat de travail. Mais pour imposer une telle mention dans son contrat de travail, il faut que le salarié puisse instaurer un rapport de force en sa faveur, ce qui est rarement le cas quand il est en demande d’un contrat à durée indéterminée. Et cet article introduit de fait une inégalité entre les salariés d’une même entreprise suivant ce qui est mentionné dans leurs contrats de travail.
Un article écrit pour le compte d’un éditeur peut donc être publié sur tous les supports sans que l’éditeur ait à verser une rémunération à l’auteur en plus de son salaire (mensuel ou pige). Si cette cession de droit n’est pas définitive (sa durée doit être fixée par un accord d’entreprise ou un accord collectif) aucun minimum ni maximum n’est fixé. Rien ne dit ce qui peut protéger le droit des journalistes en l’absence d’accord. L’ironie de la situation est qu’une loi censée protéger les droits d’auteur met à mal ceux des journalistes.
Le problème des droits d’auteur face à Internet dépasse très largement le cas des journalistes. Tout auteur peut voir reproduite son œuvre sur la Toile. « En termes pratiques, dès qu’une production immatérielle est communiquée, elle peut être reproduite à l’infini, à qualité presque égale. La protection des droits de propriété intellectuelle est beaucoup plus aléatoire, fragile et coûteuse que celle des droits portant sur des biens matériels. Cette faiblesse tient en particulier à l’immatérialité et au caractère public des biens. Les coûts de production sont parfois considérables alors que les coûts de reproduction sont très faibles, ce qui rend le piratage, l’exploitation ou la reproduction illégale particulièrement faciles et tentants », analysent Pierre-Jean Benghozi et Thomas Paris dans la revue Réseaux (n° 88/89, 1998. Article « Evolutions économique et nouveaux modèles de protection de la propriété littéraire et artistique »).
Ce qui pousse tous les secteurs à défendre ou, à tout le moins, à réfléchir sur les principes directeurs de ces droits, à leurs conditions d’application. Si pour le moment, l’heure est plus à la chasse aux contrevenants qu’à une véritable réflexion sur la question. Mais se pose la question : faut-il défendre les auteurs ou les diffuseurs ?
Il est également intéressant de remarquer que les éditeurs de presse sont à nouveau en prise avec la question des droits d’auteur et de reproduction. Mais ils sont cette fois-ci dans la position du défenseur face aux moteurs de recherche tels Google.
3.2 Le développement des sites
C’est en 2005 que Prisma presse a commencé à infléchir cette politique, après le départ de son fondateur, Axel Ganz. C’était déjà bien tard. Le groupe n’a lancé ses premiers vrais sites qu’en 2007. En tant que déléguée syndicale, j’ai été invitée à de nombreuses réunions de réflexion sur l’inflexion donnée par le groupe à sa politique sur Internet.
Au début, le but de la direction était toujours de créer des sites avec un minimum d’investissements, notamment salariaux, et un maximum de retours. Fabrice Boé, qui avait remplacé Axel Ganz à la tête de Prisma Presse, nous disait qu’il avait été très favorablement impressionné par l’organisation du nouvelobs.fr. Or, à ses débuts, pour ce que nous en savions, ce site était alimenté par de jeunes webmasters, des « geeks », peu regardants sur leur salaire ni sur leurs horaires, encadrés par quelques journalistes. Cela ne nous disait rien qui vaille d’autant que leur rôle consistait essentiellement à faire du « bâtonnage ».
Ils se permettaient aussi quelques plaisanteries qui n’avaient pas leur place dans un site d’information, sauf éventuellement à la page humour. C’est ainsi qu’en 2007, avant l’ouverture du procès d’Ivan Colonna, l’indépendantiste corse accusé du meurtre du préfet Erignac, on a pu lire sur le nouvelobs.fr le sondage suivant : Colonna est-il 1. coupable, 2. non coupable, 3. Corse. Aux débuts de la presse en ligne, en pleine vogue du Web 2.0 qui associait les lecteurs, ces minisondages, sans réelle valeur journalistique, étaient courants. Ce qui est particulièrement gênant ici, c’est le manque de sens. On ne peut mettre sur le même pied la culpabilité d’une personne et son origine géographique. Avec dans le cas précis un sous-entendu moqueur.
Le premier objectif de Fabrice Boé était de valoriser les marques (les journaux) du groupe et leurs archives. Il prévoyait ainsi de mettre en ligne la totalité des fiches cuisine publiées par les titres du groupe (Cuisine actuelle) et de les monnayer sur le Net. A l’époque, cet objectif nous avait semblé irréaliste car vendre des fiches cuisine, même réputées, paraissait voué à l’échec. Dans le même temps, fleurissaient sur Internet des sites gratuits comme marmiton.org devenu, depuis, un des sites les plus consultés pour la cuisine. Nous étions en plein mythe de la gratuité d’Internet sans bien voir ce qu’il en coûterait aux journalistes. Mais nous pensions aussi que ce qu’il fallait mettre en avant, ce n’était pas le côté mercantile mais, au contraire, notre savoir-faire journalistique. Les premiers vrais sites lancés ont été ceux de Femme actuelle, de Voici et de Gala. Les premières rédactions étaient constituées essentiellement de stagiaires ayant des formations de Webmaster, pas de journaliste.
Pendant les trois années précédant mon départ de VSD, un plan de formation performant, que j’ai eu à étudier en tant que représentante du SNJ au comité d’entreprise, a été mis en place pour tous les journalistes en faisant la demande. Il devait leur permettre de comprendre les besoins d’Internet, d’avoir un début de sensibilisation à l’économie des médias sur Internet, même si celle-ci en était à ses balbutiements. Et surtout d’être polyvalents, pouvant travailler à la fois sur le print et sur le Net.
Chacune des rédactions concernées devait fonctionner sur les deux médias à effectif constant (plus quelques stagiaires), sans supplément de rémunération et sans véritable réorganisation des rédactions. Le message de la direction était que chaque journaliste avait dans son escarcelle des enquêtes ou des articles qu’il n’avait pas pu placer sur le print. Il pouvait donc les publier sur le Web. Les stagiaires webmasters faisaient la mise en ligne.
Le problème était que les rédactions, en dehors de VSD, n’étaient pas pléthoriques mais composées essentiellement, on l’a vu, de chefs de service et de chefs de rubrique. La plupart des rédacteurs étaient pigistes et ils n’avaient pas dans leur escarcelle ces articles à donner aux journaux.
3.3 Une question d’organisation
Outre la question des droits d’auteur, qui a retardé le développement des sites, la direction a longtemps hésité quant aux politiques et aux investissements à mener. La présence sur Internet était devenue une obligation, pas un titre sérieux ne pouvait exister sans une réelle présence que la Toile.
Prisma Presse, comme d’autres groupes ou titres, a répondu à cette injonction. Parmi ses dirigeants, comme parmi ses salariés, il y avait le groupe de ceux qui vivaient Internet comme une obligation, un mal nécessaire. Et celui qui voyait au contraire la Toile comme une chance de développement supplémentaire. Le flou sur le modèle économique de ce nouveau média, alors que la presse française traversait une de ses crises les plus graves, n’a pas aidé à trancher.
La force de Prisma Presse a toujours été de sentir le marché des magazines français et de savoir lancer des titres qui rencontraient un lectorat. L’ADN de ce groupe de presse, c’est la presse magazine. Mais cette force devenait une faiblesse pour les projets internet. « Un projet de transformation digitale est avant tout un projet de transformation et à ce titre il obéit aux mêmes règles. Si les personnes en charge de le mener ne comprennent pas trop où on va et comment on compte y aller, si elles ne sont pas en mesure d’incarner la vision cible il y a peu de chances qu’elles arrivent à emmener les autres avec elles », écrivait, le 12 juin 2014, Bertrand Duperrin sur son blog (article « La transformation digitale, royaume des profils atypiques »).
La culture presse magazine n’est pas la même que celle d’Internet. Celui-ci n’est pas juste un média qui se contente de fédérer les trois autres (presse écrite, radio, télé), mais un média à part entière et entièrement nouveau. Il a sans doute été très difficile pour un groupe aussi hiérarchisé, pour cette machine de guerre magazine, de recruter un nouveau type de leaders. Et le clan de ceux qui voyaient Internet comme une formidable aventure n’a longtemps pas eu les coudées franches pour favoriser une nouvelle culture maison totalement adaptée au Net. Cela a fini par se faire, mais pas d’un point de vue journalistique.
Ce que l’on peut regretter également, c’est que le groupe n’ait pas fait confiance à ses forces vives, ses salariés, ses journalistes. Faire confiance au capital humain, au talent interne peut aussi permettre une évolution. Prisma Presse était (est) une entreprise verticale, hiérarchique et centrée sur l’atteinte d’objectifs individuels. Depuis le début des années deux mille, la DRH a tenté de mettre en place une véritable politique de mobilité interne. Recruter en priorité en interne pour à la fois porter les ambitions des salariés et économiser des recrutements externes souvent coûteux. Mais cette mobilité a eu peu de succès, que ce soit pour les postes traditionnels que pour ceux concernant le Net.
Lors d’un CE, nous en avons discuté avec la DRH. Son responsable expliquait le phénomène de deux façons :
– Pour la plupart des responsables de rédaction, les personnes qui venaient de l’extérieur étaient toujours meilleures, notamment parce qu’ils avaient déjà travaillé avec elles et souhaitaient les intégrer à leur équipe.
– Ces mêmes responsables évaluaient souvent mal les qualités des équipes en place. Il était ainsi difficile pour un rédacteur en chef ou un chef de service d’imaginer qu’un secrétaire de rédaction, un correcteur, pouvait passer du côté de la rédaction. Qu’importe si ceux-ci, auparavant, avaient été rédacteurs ou reporters, ou avaient de réelles connaissances en matière d’Internet. Ainsi, un rédacteur, un SR, un correcteur ou même un maquettiste qui tenaient régulièrement un blog avaient quelques compétences pour travailler dans le back-office d’un site (l’interface étant sensiblement la même). Mais leurs candidatures pour travailler sur les sites du groupe et du titre dans lequel ils travaillaient ont quasiment toutes été repoussées. Au prétexte souvent qu’il ne fallait pas déshabiller Paul pour habiller Jacques, y compris dans les rédactions comme celles du pôle Télé où les postes étaient en diminution.
La transversalité était quasi inexistante. PPI n’intervenait sur les sites que comme support technique. Thierry Brunschwig, son président, déclarait d’ailleurs qu’il se voyait comme « l’imprimerie du site Internet » (interview par Philippe Guerrier précédemment cité). Pas comme son rédacteur en chef.
Il y a eu une tentative de transversalité avec la nomination, en 2007, d’un directeur Internet qui chapeautait l’ensemble des sites du groupe. Mais celui-ci a rencontré des difficultés à s’imposer face à l’omnipotence des éditeurs de chaque pôle qui, à l’époque (depuis la situation a beaucoup évolué), n’a pas permis la mise en place d’une véritable politique Internet transversale. Ni de créer la dynamique nécessaire à la création d’un véritable nouveau média. Pourtant, il y avait en place des journalistes qui étaient prêts à se lancer dans l’aventure.
3.4 VSD.fr le temps d’une expérience
Quand Prisma Presse a lancé ses premiers sites Internet, VSD ne faisait pas partie des rédactions prioritaires (il n’en fait toujours pas partie). Le site restait vide. N’étaient mises en ligne que des pages du print telles que le sommaire, quelques articles de chroniqueurs ayant donné leur accord pour la double publication, des éditos. Le journal n’était pas dans une santé florissante. Tous les ans, planait la menace de vente ou de cessation d’activité. C’est la raison avancée pour laquelle le site du titre n’avait pas été considéré comme prioritaire. Alors que VSD SNC a participé au financement de la mise en place des sites du groupe à hauteur de 3 millions de francs (d’après un compte rendu de la réunion extraordinaire du Comité d’entreprise du 26 février 2002).
Les journalistes ont décidé de prendre les choses en main persuadés que réaliser un bon site, un site qui ferait primer l’information sur les pages people, une information décalée un peu comme celle imaginée par Maurice Siegel quand il a créé le titre, pouvait faire connaître et aider VSD à retrouver son public.
Un petit groupe constitué de journalistes et des deux photojournalistes s’est donc réuni pour proposer un projet à la rédaction en chef. Qui l’a soutenu. La direction a donné son accord à condition que cela se fasse à coût constant. C’est-à-dire que cela ne coûte rien ou pas grand-chose. La responsabilité du site a été attribuée à une journaliste de la rédaction, grand reporter. L’expérience était originale et palpitante. Alors que VSD dérivait de plus en plus vers des sujets people, ce qui ne plaisait pas vraiment à la rédaction en place qui n’avait pas été embauchée pour cela, le site permettait à ces mêmes journalistes d’exercer le métier tel qu’ils le souhaitaient : traiter de sujets de fond sur les thèmes de société, de politique, en se débarrassant du prisme people.
Des blogs étaient confiés à des gens hors rédaction. Le Bondy blog avait été créé deux ans auparavant, en 2005. Sur la même idée, VSD.fr a confié des caméras à un groupe de jeunes rappeurs de la cité des Bosquets, à Clichy-Montfermeil, leur demandant de raconter leur banlieue. Mathilde, une jeune Française installée à New York a tenu son journal de l’élection américaine, d’octobre 2008 à janvier 2009. Sur un troisième blog, un journaliste traduisait le journal en ligne d’un jeune reporter palestinien racontant la vie à Gaza pendant la guerre (Sameh Akram Habeeb, Gaza : être journaliste palestinien pendant la guerre).
Des blogs internes avaient également été créés pour les journalistes de la rédaction qui partaient en reportage. Ils en racontaient les coulisses. Ce fut le cas pour le journaliste spécialisé en cinéma parti suivre le Festival de Cannes ou celui de Deauville. Ce fut également le cas d’un reporter parti en Corée du Nord. Le même a réalisé une série de reportages vidéo retraçant, à Cracovie, le périple de deux salariées d’ECCE à la recherche de l’entreprise polonaise où allait être délocalisée leur production. Cet émouvant reportage enrichissait celui publié sous forme de feuilleton de l’été dans les pages du print.
Les papiers étaient mis en ligne par des stagiaires non journalistes. Il était évident que plusieurs membres de la rédaction auraient pu le faire, notamment des secrétaires de rédaction. Ce qui aurait permis un travail de vérification en amont au lieu de le faire une fois le papier publié. Plus tard, les secrétaires de rédaction ont pu relire une partie des articles avant publication.
Il est à remarquer ici que la hiérarchie n’a pas souhaité donner les clés du back-office du site aux journalistes quels qu’ils soient. A contre-courant de ce qui se passait dans la plupart des rédactions. C’était dans la droite ligne de la tradition d’organisation du groupe : limiter à un petit nombre de personnes l’accès à certains outils bien précis. Il en allait de même, par exemple, de la gestion du chemin de fer électronique. Seules deux personnes avaient les autorisations pour le modifier, ce qui n’a pas manqué de poser des problèmes quand elles se sont trouvées absentes en même temps.
Il y eut les deux premières années beaucoup d’enthousiasme pour faire vivre le site. On retrouvait là ce qui faisait le charme de l’ancien VSD. Quand j’ai quitté l’hebdomadaire à l’été 2008, l’expérience tournait à plein. Mais l’absence de moyens et de reconnaissance du travail accompli et de sa qualité a fini par lasser. En 2010, la tentative « foutraque et joyeuse » des journalistes pour faire vivre leur journal sur Internet s’est arrêtée. Depuis, le titre ne dispose toujours pas d’un vrai site d’information. C’est un site miroir sur lequel ne sont publiés que des extraits du print. Il est vrai que le titre lui-même n’est pas au mieux de sa forme. Il aurait fallu une réelle ambition journalistique et un peu d’investissement. La direction n’a pas vu ou pas voulu voir le profit qu’elle pouvait en tirer en terme d’image. Ses ambitions concernant le Net étaient différentes.
3.5 Et le travail au sein des rédactions changea
L’utilisation croissante d’Internet dans les rédactions a eu des conséquences importantes sur les métiers du journalisme. Sur l’écriture, sur la relation avec le public mais aussi sur la collecte de l’information. Et notamment la documentation.
Chaque journaliste a sa documentation propre mais il existe, dans la plupart des journaux, des services de documentation, « un “lieu” physique consacré au traitement et à la conservation de l’information. C’est aussi de ce lieu que partent les recherches effectuées en amont du travail de rédaction pour les journalistes. C’est même là la vocation essentielle de ces services, la conservation de l’information n’étant qu’un moyen pour parvenir à cette fin », expliquait Dominique Cotte dans Les Cahiers du journalisme n° 5 (1998, article « Conséquence d’Internet sur les pratiques documentaires du journaliste »).
Ainsi, la première conséquence notable de l’arrivée d’Internet dans les rédactions de Prisma Presse et par conséquent de VSD n’a pas concerné les articles des journalistes ni les sites du groupe. Mais les services de documentation. En effet, chaque journaliste étant doté d’un ordinateur avec une connexion internet, le besoin d’une documentation développée s’est moins fait sentir. Des formations sur la recherche de l’information sur la Toile ont été offertes aux salariés. Le groupe s’est abonné à des documentations sur le Net auxquelles avaient accès l’ensemble des rédacteurs (mais, malheureusement, ni les SR ni les correcteurs).
Les titres étaient regroupés par pôle, chacun dirigé par un éditeur. Il y avait le pôle télé, le pôle féminin, le pôle people/actu (Gala, Voici, VSD), le pôle découverte (GEO, National Géo et Ça m’intéresse), etc. Les documentations en place ont suivi la même organisation et ont été regroupées.
Dans le pôle people/actu, un poste de documentaliste a été supprimé. Les salariées restantes n’ont plus eu comme fonction principale de constituer des dossiers de documentation pour les rédacteurs. Mais de numériser toute la documentation papier existante pour les trois titres. Un changement d’activité mal accueilli par la documentaliste de VSD, titulaire de la carte de presse car il avait été reconnu que son travail participait au traitement de l’info par la CCIJP. Elle élaborait des plannings d’événements qui permettaient de programmer des sujets, proposait aux rédacteurs des dossiers complets sur tous les sujets que l’on pouvait traiter dans VSD… Devoir se contenter de numériser des documents n’avait plus rien de journalistique.
Les rédacteurs, eux, se sont vus chargés du travail de recherche de documentation qu’ils demandaient habituellement aux documentalistes. Des formations ont été mises en place pour apprendre à faire des recherches à partir d’Internet, à se servir de certaines bases de données, etc. Mais c’était du travail en plus alors que la charge habituelle était assez lourde. Quant aux pigistes, ils n’ont pas eu accès aux formations, ont eu une charge de travail accrue sans que le paiement de la pige suive, bien au contraire.
Une enquête menée en 1998 par Véronique Duverge, une étudiante en maîtrise de sciences de l’information et de la documentation à l’université de Lille III et publiée dans Les Cahiers du journalisme n° 5, souligne que d’autres voies ont été suivies dans d’autres groupes de presse. Ainsi, à Bayard Presse, la formation à la recherche sur Internet des journalistes s’est faite via les documentalistes. Au Monde, si les journalistes valident les sources, les documentalistes les hiérarchisent et les organisent grâce à des signets. A L’Express, Internet sert peu de base de documentation, mais les documentalistes participent à la mise en ligne de l’information. Il leur arrive d’écrire ou de mettre en forme des informations. On voit là que les documentalistes gardent la main sur la recherche de l’information voire que ce sont eux qui forment les journalistes à cette recherche.
Cependant, la même enquête menée cette fois dans des écoles de journalisme reconnues montre que les jeunes journalistes, tout en ayant parfaitement conscience que la recherche sur Internet ne s’improvise pas, « n’ont plus le sentiment d’avoir besoin d’une aide pour leurs recherches documentaires. Une formation à cette recherche dans le cadre de la profession de journaliste ne leur paraît pas nécessaire. Ils pensent à 70 % qu’on peut s’y former seul. »
Or quand Prisma Presse a décidé de réorganiser les services et les missions des documentalistes quelques années plus tard, cette cohorte d’étudiants était entrée dans les rédactions et notamment à Prisma presse, ce qui a facilité cette réorganisation. C’est encore plus vrai à VSD où la rédaction avait été quasiment entièrement renouvelée. Les jeunes rédacteurs n’ont eu aucun mal à s’approprier l’outil.
Pour les secrétaires de rédaction et pour les correcteurs, l’adaptation au nouvel outil s’est faite sans heurts, sans doute parce que ils avaient déjà de fortes habitudes de recherches et de vérifications dues à leur métier. Le travail du doute leur a permis de soupeser les différents outils et, notamment, les moteurs de recherche. Beaucoup ont suivi des formations pour mieux les utiliser, pour ne pas tomber dans les chausse-trappes de la chose publiée sur le Net. Car si on trouve tout sur Internet, on trouve vraiment tout, c’est-à-dire aussi de nombreuses choses non vérifiées, inintéressantes, erronées, etc. Il nous a fallu établir une liste de sites de confiance, unifier nos consultations. Et les possibilités sont infinies : forums de chercheurs en géopolitique, spécialistes du Pakistan grâce auquel j’ai pu corriger quelques erreurs dans un article sur Pervez Musharraf, alors président du Pakistan ; des blogs de passionnés de cuisine ; des outils très pratiques pour organiser ses informations, etc.
Bref apprendre une nouvelle façon de travailler, de vérifier les sources, les propos, les chiffres, etc. ce qui nous a permis de nous rendre compte de plusieurs écueils. Internet a été, de ce point de vue, d’un apport immense au niveau de la vérification des données et des informations. Il a radicalement changé nos façons de travailler.
Entre 1998 et 2002, pour des raisons de coût, en une période de crise pour le magazine, les journalistes présents ont été conviés à faire essentiellement du journalisme de desk. Les sorties étaient limitées voire déconseillées. Envoyer un journaliste sur le terrain coûte plus cher que de le faire travailler derrière son ordinateur. Plus personne ne partait en reportage. Même les deux photojournalistes travaillaient au bureau, rongeant leur frein en assurant la plupart des prises de vue d’objets (livres, disques, etc. pour les pages cultures) et les portraits de personnalités pour peu qu’elles soient à Paris ou dans la région.
La sédentarité a été accentuée par le travail sur Internet qui démultiplie les capacités documentaire comme le fait remarquer Olivier Da Lage : « Ce n’est pas tant l’Internet que l’informatisation des rédactions qui a initié cette tendance, mais l’irruption de l’Internet dans les systèmes rédactionnels n’a fait que l’accentuer. » (La Presse saisie par Internet, Communication & langage, n° 129, 2001.)
Des reporters chevronnés se sont vu astreints à chercher des idées sur Internet, faire des enquêtes sur Internet, interroger les témoins par téléphone, etc. Par exemple, en septembre 2001, au moment de l’attentat du World Trade Center, aucun reporter ni photographe n’a été envoyé à New York. Par contre, deux ans plus tard, après le tsunami de décembre 2004, deux journalistes, un photographe et une reportrice, se sont rendus sur place. La qualité des papiers n’était pas du tout la même. Dans la deuxième série, il y avait « de la chair et du sang ».
Internet peut être un excellent point de départ pour une enquête importante. Mais si l’on s’en contente, si on ne va pas sur le terrain, le risque est grand de ne publier que des articles qui manquent de chair, de l’enrichissement apporté par le journaliste qui a pu rencontrer les protagonistes, voir les lieux, etc. C’est un des premiers défauts de ce type de publication. Le second est que les journalistes ayant plus ou moins les mêmes informations, on retrouve, du coup, les mêmes articles dans des magazines différents.
Dernier écueil et pas des moindres, le « pompage » d’articles, le plagiat. C’est une pratique qui ne semble pas aussi marginale qu’on le souhaiterait si on en croit Emmanuelle Anizon dans son article pour Télérama, « Le plagiat pratique honteuse, mais contagieuse du journalisme ? » : « Et dans le journalisme ? Elles sont nombreuses, les grandes plumes qui, comme Joseph Macé-Scaron, croient “possible de se démultiplier professionnellement”. Elles sont nombreuses aussi celles, plus modestes, pressées par le temps et la concurrence, appelées à travailler sur différents supports, qui se retrouvent à réécrire les infos des autres dans l’urgence. Et pas seulement les infos des confrères : de plus en plus, on retrouve, recrachés tels quels, dans les articles, des communiqués de presse d’entreprises, des quatrièmes de couverture de livres, des “éléments de langage” prêts à gober, calibrés par des services rodés. L’information est devenue un gigantesque plagiat, où la télé recopie le papier qui recopie le Web… et réciproquement, sans que plus personne ne sache vraiment qui est la source. »
Car la tentation est grande, à naviguer sur Internet, de trouver des sites avec des histoires intéressantes et, plutôt que de refaire l’enquête, ce qui, par téléphone, n’est pas palpitant, de reprendre des pans entiers de textes qu’on se contente de peigner. Ainsi, un des reporters du service actu-politique de VSD a été chargé par la rédaction en chef de faire un papier sur les grenouilles américaines qui envahissaient le Sud-Ouest français et déséquilibraient l’écosystème. Mais pas question d’aller voir sur place ce qui se passait. Le confrère a dû écrire le papier à partir d’Internet et de ce qu’il pouvait recueillir au téléphone. Passablement ulcéré, il a livré un article plutôt bâclé mais, surtout, dont des paragraphes entiers étaient « empruntés » à un site Internet sans que celui-ci ne soit jamais cité. Une autre fois, c’est un texte accompagnant un reportage photo sur une association qui partait au Groenland sur les traces de Jorn Riel qui était mis en cause.
Malheureusement pour les auteurs du plagiat, heureusement pour le journal, les correcteurs et les secrétaires de rédaction se servent également d’Internet et découvrent le plus souvent le pot aux roses. Ce qui peut expliquer que le nombre de cas avérés soit anecdotique à VSD. De temps à autre, les médias révèlent une affaire, publiée celle-là. Comme ce portrait de Julian Assange, signé à l’été 2010 par la rédaction des Inrockuptibles et, en fait, simplement traduit d’un article du New Yorker. Ce plagiat a été découvert par une journaliste de Télérama, elle-même en quête de documentation pour rédiger un portrait du créateur de Wikileaks.
Internet a ainsi largement favorisé le travail de vérification des SR. Il en a même créé un avatar avec le fact-cheking, qui consiste à vérifier les propos tenus par les politiques et autres personnalités influentes. Une façon de redonner ses lettres de noblesse à ces tâches décriées.
Pour en revenir au SR, Internet leur a permis de débusquer imprécisions, informations erronées ou tronquées et de les corriger de façon bien plus facile qu’auparavant. Comme ce travail bâclé car demandé à la dernière minute à un journaliste, pigiste le plus souvent, débordé. Chaque année, VSD publiait des photos du calendrier Pirelli, un « collector » tiré à très peu d’exemplaires qui réunit les photos des plus beaux mannequins du moment devant l’objectif d’un photographe mondialement célèbre. En 2008, la Chine était à l’honneur. Ces pages me sont arrivées en dernière lecture, juste avant le départ pour l’imprimerie, un soir de bouclage. Elles avaient été commandées en catastrophe le matin même pour remplacer un article annulé. Vu l’heure, tout le monde était à cran et le fabricant n’attendait que mon feu vert pour faire partir les pages.
Le texte, pondu à la va-vite par un pigiste, expliquait que, cette année-là, le calendrier avait été réalisé avec un seul top model, une jeune Américaine d’origine écossaise. Or, sur la photo d’ouverture, je voyais une superbe Chinoise. J’ai avisé mon supérieur hiérarchique de ce que je supposais être une erreur, mais il m’a rétorqué qu’avec le maquillage, on pouvait faire des miracles et m’a demandé de libérer les pages. Ce que j’ai fait. Mais j’ai continué mes recherches sur Internet et j’ai pu prouver assez rapidement que j’avais raison. Non seulement, il ne s’agissait pas d’un seul mannequin, mais d’une bonne dizaine, celui de la photo d’ouverture étant en fait une ancienne miss Chine et l’un des 10 tops models les plus prisés du moment. Nous avons rappelé les pages. Sans Internet, je n’aurais pas eu les moyens d’arrêter ce papier…
Approximation, plagiat ou erreurs ne sont pas acceptables d’un point de vue déontologique et vont à l’encontre de la Charte éthique professionnelle des journalistes (voir en annexe). De plus ils discréditent les titres qui les publient et la profession journalistique tout entière car les lecteurs ont maintenant les moyens de les débusquer. Ce qui rend plus complexe la relation entre journalistes et lecteurs ou internautes. Autrefois, le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur recevaient l’information. La relation s’arrêtait là. Certains titres étaient orientés politiquement, le lecteur le savait et soit partageait la même orientation, soit faisait avec. Avec Internet, tout a changé. D’abord, le lecteur peut réagir à l’information (le plus souvent) mais, parfois, il peut également la corriger. Soit qu’il est spécialiste de la question traitée, soit qu’il utilise aussi les incroyables ressources que lui propose Internet.
On peut affirmer sans risque de se tromper que si les quelques papiers où SR et correcteurs ont décelé un plagiat ou celui sur le calendrier Pirelli avaient été publiés, un certain nombre de lecteurs l’auraient découvert eux aussi. Et nous auraient taillés en pièce. La crise de foi des lecteurs envers les journaux ne date pas d’aujourd’hui. Mais avec Internet, le moindre manquement à ce que le lecteur considère comme l’essentiel de notre métier – donner une information aussi juste et fouillée possible – nous est vertement reproché. Et avec raison.
Hélas, dans de trop nombreux cas, dans les magazines de loisirs, les rédactions sont de plus en plus réduites, les correcteurs ont quasiment tous disparu, les SR sont réduits le plus souvent à monter des pages à la va-vite. La qualité s’en ressent. Créant peu à peu une perte de confiance des lecteurs.
Ce n’est que par la qualité, le service rendu au lecteur que le journaliste pourrait retrouver toute sa place. C’est ce que les journalistes de VSD ont tenté de faire en prenant en main le site. Mais ce n’est pas forcément la priorité des groupes de presse, notamment de presse magazine.