La réorganisation des rédactions n’a pas été la même partout. Cela reste vrai. Dans certains magazines, par exemple, les maquettistes montent les pages avec les vrais textes, les secrétaires de rédaction se chargeant uniquement de relire, de corriger, sans toucher à la maquette. Dans d’autres, les maquettistes montent les pages avec du faux texte. Les SR intègrent alors le vrai texte à la maquette, apportent les compléments ou modifications demandées par les rédacteurs et/ou chefs de service et font la chasse à la coquille. C’est le cas de la majorité des secrétaires de rédaction à Prisma Presse.
Dans d’autres encore, notamment dans les toutes petites rédactions, les SR peuvent avoir complètement disparu et leurs tâches sont assurées par des chefs de services voire même des rédacteurs en chef. Dans ce dernier cas (exemple TMV, un hebdomadaire tourangeau), ce sont les maquettistes qui entrent les corrections demandées et qui ajustent les pages.
A VSD, une voie médiane a été choisie. La PAO avait son entrée dans cette entreprise quelques années avant son rachat par Prisma Presse. Mais la direction n’avait pas revu l’organisation du journal. Le magazine avait gardé un pool de clavistes qui continuaient à saisir en traitement de texte les articles d’une grande partie des reporters. Soit sous leur dictée, soit à partir de tapuscrits ou de manuscrits. Une grande partie de la rédaction avait gardé les vieilles habitudes. Seule la production avait été numérisée.
Quand Prisma Presse a acheté VSD en 1996, il a souhaité rationaliser les process de fabrication. Le groupe s’était engagé à reprendre tous les journalistes, y compris les pigistes réguliers, avec leur ancienneté. Il conservait également les informaticiens et les fabricants. Mais les autres salariés étaient licenciés avec des conditions avantageuses (200 000 francs d’indemnités en sus des indemnités légales). Parmi eux, la totalité des clavistes sauf deux qui ont bénéficié de formations pour se reconvertir, l’une en maquettiste, l’autre en assistante.
La nouvelle organisation mise en place peu à peu a été douloureusement vécue par une rédaction qui se vivait jusque-là comme une grande famille dans laquelle chacun était considéré et pouvait apporter sa pierre à l’édifice. Le choc de deux cultures, l’une tournée vers la créativité, l’autre vers la rentabilité est assez exemplaire de ce qui a pu se passer dans l’ensemble de la presse magazine ces vingt dernières années (voir chapitre 2).
Ce qui a changé pour les rédacteurs
Dans les nouveaux locaux, la totalité des rédacteurs et des reporters ont reçu un ordinateur. Ils devaient donc saisir eux-mêmes leurs textes. Les pigistes se sont vu attribuer des bureaux avec ordinateurs en libre-service pour la même raison.
Plus question de faire saisir les textes par autrui, que l’on soit pigiste ou journaliste en contrat.
Parmi les rédacteurs et les reporters, il y a eu des résistances, certains d’entre eux rechignant à se mettre à l’ordinateur. Il y a des anecdotes amusantes comme ce responsable de la rubrique automobile qui s’est plaint qu’on ait vidé la corbeille de son ordinateur alors qu’il y archivait ses papiers (il a perdu plusieurs mois d’articles et des photos). D’autres jouaient à cache-cache pour faire saisir leurs textes par les autres. Ce n’était pas très grave mais cela a souvent servi de point de cristallisation d’un conflit plus sérieux qui couvait entre les anciens de VSD et les nouvelles recrues. (Voir chapitre 2.)
J’ai interrogé plusieurs des journalistes qui traînaient des pieds pour la saisie de leurs textes. La plupart répondaient que cela ne faisait pas partie de leur fonction. C’était notamment le cas des grands reporters, souvent sur le terrain, qui dictaient leurs articles aux clavistes par téléphone ou directement à la rédaction. Se servir d’un traitement de texte n’entrait pas dans leur conception du métier. Ils n’étaient pas des secrétaires.
Dans leurs propos, ressortait également un certain mépris pour toutes les tâches techniques. Ils s’intéressaient peu à la réalisation du journal et faisaient preuve d’une certaine « technophobie » qui transparaîtra de façon encore plus forte au moment de l’irruption d’Internet dans les médias.
C’était également une façon de résister à la réorganisation. (Voir chapitre 2.)
Ce qui a changé pour les SR
Dans l’ancienne organisation, les chefs de services et de rubrique géraient leurs pages en continuant à participer activement à la rédaction. Quand cela était nécessaire, ils faisaient appel à des pigistes ou répondaient positivement à leurs sollicitations. Ils validaient les articles de ces derniers sur le fond (adéquation à la commande). Mais avec la nouvelle organisation, plus question d’écrire. Ils devaient assumer une grande partie des fonctions traditionnelles du SR sur le texte : vérification de l’information, hiérarchisation, réécriture, rédaction de la titraille, etc.
Le service maquette est devenu omnipotent. C’est là que se décidaient la longueur des textes, le nombre de pages attribués aux articles. Dans un picture magazine, tout part des photos. Aux chefs de service ou de rubrique d’adapter les textes à la maquette en longueur (avec parfois des différentiels entre le texte commandé et le texte maquetté qui dépassaient les 2 000 signes). Un des directeurs artistiques a ainsi pu expliquer à un rédacteur qu’il n’était là que pour remplir les gris décidés par la maquette (le gris étant le texte). Ce qui n’a pas aidé les journalistes reporters à prendre toute leur place dans la rédaction.
A VSD, les SR tenaient aux prérogatives de leur fonction. Il n’était pas question que nous soyons cantonnés aux tâches les moins intéressantes du poste comme on nous le proposait. Nous tenions à continuer à travailler avec des correcteurs, la correction n’étant pas notre spécialité, aucun n’étant formé pour cela. Car lire un texte sur le fond, pour le tester, chercher la petite bête, l’information non vérifiée fait appel à des fonctions cognitives différentes de celles nécessaires à la correction. Et il est très difficile de mener ces deux tâches en même temps, surtout quand on n’en a pas, du temps.
Nous avons donc continué à travailler et sur le fond et sur la forme, même si de nombreuses tentatives ont été menées pour nous déposséder du premier. Comme la création d’un service spécial. Dominique Cellura venait d’être nommé rédacteur en chef. Il arrivait de Voici, magazine où les SR ne s’occupent que d’insérer les textes dans les maquettes et de chasser la coquille. Même le chemin de fer, le circuit de la copie et la responsabilité du planning leur échappent.
Dominique Cellura a créé un poste de rewriteur/titreur. Celui-ci était chargé de toutes les tâches de réécriture, faisait les titres, les chapeaux, les légendes, les intertitres. Les chefs de service étaient chargés, eux, de la vérification des informations. Ne restait plus au secrétariat de rédaction qu’à intégrer le texte dans la maquette. Or pour chasser la coquille et mettre des textes en maquette, pas besoin d’être journaliste. Un bon monteur, ou un correcteur, formé à l’utilisation du logiciel, suffit. On passait donc effectivement d’une fonction journalistique à une fonction plutôt technique.
Difficile de dire quel était le but de cette organisation. Au moment de sa mise en place, j’étais en congé maternité et donc absente de l’entreprise. Mais il est fort probable qu’on souhaitait aligner le travail des SR de VSD sur celui d’autres journaux du groupe et de réduire l’équipe. Les postes de correcteurs ont d’ailleurs peu à peu été supprimés (ils sont passés de 6 au moment du rachat à 2 plus un troisième à temps partiel quand je suis partie. Il n’en reste plus qu’un seul aujourd’hui). Il est clair qu’on l’on souhaitait demander aux SR de les remplacer.
On peut noter également que l’organisation des secrétaires de rédaction en pool commun à plusieurs rédactions s’accommode mal de leur travail sur l’info et sur la rédaction. Pour mener à bien ceux-ci, il est nécessaire de bien connaître et de s’identifier au projet d’une rédaction. Dans un pool, on passe d’un journal à l’autre. Il faut assurer plusieurs bouclages dans la même semaine. Pas le temps de faire autre chose que de la mise en page. Cette organisation est apparue à Prisma Presse en 2006, quand les secrétaires de rédaction ont été mutualisés dans le pôle télévision.
Dominique Cellura a quitté VSD quelques semaines après mon retour de congé maternité et la cellule des rewriteurs ne lui a pas survécu très longtemps. Nous avons retrouvé progressivement nos tâches habituelles. Nous avons été aidés en cela par les chefs de service et de rubrique qui, débordés par leur travail, ne tenaient pas à faire le nôtre.
Cependant, la nouvelle organisation du travail et la rapidité qui était demandée ont été à l’origine d’une sélection parmi nous. Au moment du rachat, et pour la relance du titre, comme nous avions beaucoup plus de pages à traiter, des embauches en CDD avaient été faites parmi les SR qui pigeaient régulièrement pour le titre. La responsable du service avait en effet un carnet d’adresse fourni en SR efficaces, qui savaient traquer le moindre problème, réécrire un texte insuffisamment compréhensible pour le lecteur que ce soit à cause de maladresses de style ou d’information non suffisamment précises. Bref, de bons professionnels. Mais tous n’étaient pas performants sur les machines. Soit par manque de formation (difficile quand on n’est pas passionné par un outil de s’y mettre tout seul et peu avaient le temps ou les moyens de suivre une formation) soit par rejet de la technique pur et simple.
Malgré leur valeur, ils n’ont pas pu rester. Ces personnes, qui étaient considérées comme d’excellents secrétaires de rédaction, efficaces sur l’information, d’une très grande rigueur dans le travail, sont devenues has been du seul fait de l’arrivée des nouvelles technologies. Pendant cette période, la plupart des entreprises, comme Prisma Presse, ont pris en charge la formation de leurs salariés. D’autres, sans réelle possibilité d’investissement dans la formation, ont privilégié le recrutement de journalistes déjà formés, se séparant peu à peu de personnes pourtant compétentes sur les tâches traditionnelles.
La forte demande de personnel répondant aux nouveaux critères a conduit à l’embauche de secrétaires de rédaction efficaces sur la mise en page car bien formés sur ces logiciels, mais pas suffisamment sur les fondamentaux du journalisme et qui n’avaient souvent jamais écrit un article de leur vie, n’avaient jamais exercé d’autres fonctions journalistiques. Certains venaient de l’édition, d’autre de la correction. D’autres encore des ateliers de photocomposition.