C’est l’histoire d’une aristocrate, grandie dans un château, et qui s’est intéressée aux gens de peu (pour reprendre l’expression de Pierre Sansot). Artiste dans l’âme, elle se rêvait peintre, aurait aimé faire les beaux arts, mais ses parents, qui ne voyaient pas d’un bon œil ses aspirations artistiques, ne lui ont autorisé que les Arts décoratifs. Il faut dire qu’au début des années cinquante (elle est née en 1934), les filles faisaient rarement ce qu’elles voulaient. Y compris ou surtout dans ce milieu.
Je ne connaissais pas du tout Madeleine de Sinety quand le château de Tours l’a programmée. Je crois que je n’avais même jamais entendu son nom. Mais l’affiche m’a fait envie. Ces gamins qui plongent dans une remorque pleine de pommes comme d’autres dans une piscine à balles m’ont raconté une histoire qui m’a emmenée dans un voyage dans le temps.
Premier mariage, premier boulot, elle devient dessinatrice de mode pour les magazines. Mais en parallèle, elle voyage, divorce, rencontre un journaliste scientifique américain… Tous les deux se mettent à parcourir les gares et les lignes secondaires. On est au début des années soixante-dix. Pour le couple, les trains (surtout ceux à vapeur) incarnent une dimension romantique du voyage. Prendre le train, à l’époque, c’était encore un peu partir à l’aventure.
Je suis de cette génération-là. De celle qui adore le train. Bien plus que l’avion. Il est pour moi une promesse de voyage, d’ailleurs, d’horizon qui s’ouvre. Si j’ai envie de bouger, je me dis qu’il suffit que je saute dans un train pour une destination quelconque. Evidemment, j’ai fait de beaux voyages en avion. Mais cela demande beaucoup plus d’organisation. On ne prend pas un avion comme on prend le train.
Série Guingamp – Paimpol 1971.
Bref, j’aime prendre le train et je suis toujours surprise des pays qui n’ont pas un réseau ferré développé (et préfèrent les bus). J’ai de bien plus beaux souvenirs de voyage en train qu’avec n’importe quel autre moyen de locomotion.
Je me souviens des voyages en famille en train de nuit. Nous envahissions le compartiment. Les enfants devaient partager une couchette à deux. Ma sœur Anne et moi étions installées tête bêche ce que j’ai toujours détesté (et elle aussi je crois bien). Les deux autres partageaient une autre couchette. Nous nous disputions celles du haut, sans jamais avoir gain de cause : elles étaient réservées aux parents.
Sur les 6 couchettes du compartiment, nous en remplissions 4. Il en restait possiblement deux pour des personnes n’appartenant pas à notre famille. Les parents avaient une manière bien à eux de faire fuir les candidats. Pour voyager, ils nous faisaient mettre nos bottes en caoutchouc (quelle que soit la période de l’année). Dès que nous étions installés dans le compartiment, ils nous les faisaient enlever et disposaient toutes les bottes à l’entrée. Odeur de pieds assurée. Ça et le nombre de mômes, les voyageurs battaient en retraite.
La magie, c’était de quitter Paris le soir et de se réveiller (toujours trop tôt) pour voir la mer. A Cannes, nous prenions un taxi (nous ne serions jamais entrés dans la 4L de mon grand-père). Et les vacances commençaient… Une année, mes grands-parents nous offrirent le voyage en compartiment privé. J’en garde un souvenir certes lointain mais toujours émerveillé : le bois partout, le cabinet de toilette, les couchettes qu’un employé de la SNCF venait nous installer… le confort luxueux. Depuis, je rêve de l’Orient Express.
Décidément, cette exposition m’emmène bien loin.
Par la force des choses, Madeleine de Sinety et son compagnon se sont intéressés aux cheminots, au monde ouvrier français et à ses réalités. J’admire, chez cette femme, cette ouverture, cette curiosité, cet œil ouvert sur les autres. Elle pose là un vrai regard de journaliste.
Allemagne 1974.
A la gare Montparnasse, le couple a rencontré une équipe de machinistes avec qui il s’est lié d’amitié. Ils leur ont permis de monter dans les cabines des conducteurs. En résulte des reportages proches des humains, un regard respectueux et presque tendre qui préfigure toute la suite du travail de Madeleine de Sinety.
Et puis, pour nous, spectateurs, encore des souvenirs. Les passages à niveau manuels, la couleur des locomotives et des trains, les vêtements des machinos et des chefs de gare. Ce début d’exposition est une vraie madeleine de Proust. Autour de moi, on s’exclame, on sourit, on explique aux plus jeunes. Et ce n’est que le début.
A suivre…
Pour en savoir plus
– Madeleine de Sinéty, l’écho d’un monde évanoui, un article de Thierry Grizard
– L’article du Jeu de Paume sur l’exposition
– Le site de Madeleine de Sinety
Les photos sont celles que j’ai prises pendant l’exposition. Il y en a bien sûr plus sur mon compte Flickr. Les originales sont évidemment incomparables et sont à voir au Château de Tours jusqu’au 17 mai 2026.