Parce que oui, les Hollandais, enfin ceux-là, étaient beaux comme des Dieux. Imaginez-vous, par un triste dimanche matin. Il fait un temps magnifique dehors, mais vous, vous êtes retenue, enfermée dans cette réception dans laquelle il ne se passe rien. De longues heures en perspective d’ennui et d’attente. Et puis, vous entendez un bruit dans l’escalier. Vous levez la tête et là, c’est le nirvana : une dizaine de mecs plus superbes les uns que les autres dévalent les marches, s’arrêtent devant vous, vous salue avec un demi-sourire et puis s’en vont ailleurs, loin… Vous, vous êtes encore en train de vous demander ce qui a bien pu se passer… Vous consultez fébrilement le cahier des réservations et vous tombez sur ce nom étrange : « Stichting Orkater ». Une troupe de théâtre, me dira, plus tard, José, le chef réceptionniste. Des théâtreux. Voilà qui manquait à mon tableau de chasse…

Bien sûr, le temps magnifie les souvenirs. Ce n’étaient pas tous des Adonis, mais pas loin. Ils étaient grands, bien bâtis. Des grands blonds aux yeux bleus. Des grands bruns aux yeux noirs. Et un plus petit, mais qui se fera un nom comme réalisateur de cinéma, Alex Van Varmerdam. Mes connaissances en hollandais sont des plus limitées. Je ne sais donc pas ce que signifie le nom de leur troupe, juste qu’Orkater est une contraction d’Orchestre et de Théâtre. Car ils étaient tous, en plus, musiciens.

Vous pensez bien qu’avoir une armée de beaux gosses dans l’hôtel ne pouvait me laisser indifférente. Je réussis à engager la conversation. Ils étaient de toute façon très sympas, très décontractés, amicaux semble le terme le plus proche. Le week-end, certains étaient rejoints par leur femme et leurs enfants. Ils formaient alors une joyeuse bande.

Cette année-là, leur pièce, Regardez les hommes tomber, qu’ils jouaient salle Gémier à Chaillot, obtint le prix du meilleur spectacle étranger de l’année. Ne me demandez pas de quoi il retournait, je ne l’ai pas vue. Je l’ai ratée. Je n’ai jamais trouvé, le soir où je devais m’y rendre, la salle Gémier. J’étais pourtant bel et bien invitée. Je sortais d’examen, dans un état complètement second. Et après un quart d’heure de recherche de cette foutue porte d’entrée, j’ai craqué, je me suis effondrée en larmes et je suis rentrée dans ma banlieue.

Je me suis rattrapée l’année suivante, puisqu’ils sont revenus. En effet, j’avais abandonné le droit le Deug en poche et pour finir celui d’espagnol, il ne me restait plus que deux UV. Nous avions changé de directeur d’UER et celui-ci, voulant accentuer la sélection au passage de la licence, déclara que les UV de thème et de version, ainsi que celles de linguistique s’y rattachant, étaient obligatoires. Ceci avec effet rétroactif sur la session qui venait de se dérouler, ce qui est totalement illégal. Nous avons déposé un recours devant le président de l’université, qui partit à la retraite avant d’avoir donné sa réponse et qui ne fut remplacé qu’un an plus tard. L’étape suivante étant le conseil d’Etat – minimum trois ans d’attente nous as-t-on dit –, nous avons préféré redoubler notre deuxième année de Deug.

Car si j’avais plus d’UV que nécessaire pour passer en licence, il me manquait le thème (je n’ai jamais été très forte en thème…) et celle de linguistique qui s’y rattachait. Il faut dire que je ne l’avais pas vraiment préparée (ne sachant pas qu’elle était obligatoire), j’avais même allègrement séché cette matière après les deux premiers cours pendant lesquels j’avais cru périr d’ennui. Pourtant, j’adore la linguistique, mais là, je trouvais que c’était fortement capillotracté. Nous avions deux exemplaires d’un même livre, l’un en français, l’autre en espagnol et il fallait trouver et expliquer les différences de traduction du point de vue linguistique. Cela aurait pu être passionnant, c’était nullissime, l’enseignant se contentant de faire de jolies périphrases. Comme Borges réécrivant le Don Quichotte dans une de ses nouvelles de Fictions. L’humour et la distance en moins.

Je redoublais donc pour deux UV seulement, en pris trois autres pour m’occuper et décidais d’en profiter pour m’amuser un peu. Autant vous dire que, contrairement aux années précédentes, je n’ai quasiment rien foutu cette année-là. Enfin, du point de vue universitaire. Je gagnais ma vie, j’avais mon studio, j’étais libre comme l’air.

Donc, quand mes Hollandais sont revenus, je n’ai pas raté leur nouveau spectacle. Enfin, leurs deux nouveaux spectacles puisque la troupe s’étaient scindée entre De Mexicaanse Hond (le chien mexicain) emmenée par les frères Van Varmerdam et De Horde, conduite par Jim van der Woude. J’espère ne pas trop me tromper dans les noms car le Orkater existe toujours. Sous la houlette de Marc Van Varmerdam, il continue de créer d’incroyables objets scéniques, produit les films d’Alex et le nom du plus jeune, Vincent, apparaît dans toutes les pièces. A l’époque, c’était encore un gamin aux traits fins (je l’avais complètement oublié avant d’écrire ces lignes). Bref, une sacrée famille. Il semble que La Horde était plus intellectuelle, plus torturée que le Mexicaanse Hond. La différence entre le loup et le chien.

C’est le Chien mexicain qui est arrivé en premier à Paris et à l’hôtel. Les garçons y étaient toujours aussi beaux. Et me faisaient craquer : que voulez-vous, on n’a pas tous les jours 20 ans.

J’avais jeté mon dévolu sur un superbe blond aux yeux noisette, géant au visage très doux. Un des plus jeune de la bande. Nous jouions un peu au chat et à la souris, nous nous faisions des confidences. Nous étions discrets, ce qui m’arrangeait car je ne souhaitais pour rien au monde que ma grand-mère s’aperçoive que je draguais un client de l’hôtel. Cela l’arrangeait aussi…

Les gentillesses du jeune homme étaient fort sympathiques, mais je serai volontiers passée à la vitesse supérieure, ce que le grand nigaud repoussait toujours, tout en me prenant dans ses bras et me glissant des agaceries. Il essaya cependant de m’expliquer plusieurs fois les raisons de cette mise à distance. Mais nous ne parlions définitivement pas la même langue. Un soir, j’ai tout de même compris…

La troupe donnait une grande fête dans une des grandes chambres. Je connaissais bien cette pièce car c’est ma grand-mère qui l’avait entièrement décorée et je trouvais que c’était la plus belle de l’hôtel. J’étais bien sûr invitée. Mais il fallait d’abord que je finisse mon service. Quand j’entrais dans la pièce, il y régnait déjà une odeur que je reconnais entre mille. La fumée piquait les yeux. Les disques tournaient sur la platine, mais peu de gens dansait. La plupart préféraient boire et discuter.

L’un des acteurs, le plus âgé de la bande, occupant régulier de la chambre avec mon petit prince avait l’air passablement éméché (en fait, je crois me souvenir qu’il consommait bien autre chose que de l’alcool et que ça l’avait mis… à plat). Et mon petit prince s’en occupait, lui passant de l’eau sur le visage, restant auprès de lui. J’étais à l’autre bout de la pièce, discutant avec une autre Française qui devint ensuite une amie, j’observais la scène. Et tout à coup, je vis le plus âgé attraper le plus jeune par le coup, l’attirer à lui et l’embrasser sur la bouche…

J’ai cru avoir mal vu et en même temps j’ai compris ce que l’autre essayait de m’expliquer depuis quelques jours. Il était en ménage, le partage de la chambre n’était pas fortuit. Vous dire que je l’ai bien pris serait exagéré. C’est toujours assez dur à digérer de se rendre compte que celui sur qui l’on avait des vues est déjà occupé par ailleurs. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, il m’aimait bien, c’est sûr, mais allez expliquer à une Française qui ne parle pas excessivement bien anglais quand on est soi-même néerlandais qu’on ne peut pas aller plus loin avec elle parce qu’on vit avec un autre homme. Et tout ça à la fin des années soixante-dix…

Aussi, quand nous nous revîmes le lendemain, lui penaud, s’attendant sans doute à ce que je lui fasse la tête, je lui ai fait un grand sourire. Son soulagement fut visible. Nous sommes restés copains. Sauf qu’il partait avec le reste de la troupe quelques jours plus tard et que je ne l’ai jamais revu.

C’est égal, je me suis rattrapée plus tard, avec un autre. Theo était le régisseur de la troupe. Il était nettement plus âgé (un vieux, il avait 36 ans), dépassait le 1,90, avait une belle gueule burinée. L’antithèse du précédent… Et de lui, je suis tombée raide amoureuse. Au point, quand il repartit, de lui écrire de longues lettres en anglais auxquelles il répondait régulièrement. Je l’ai rejoint quelques fois à Amsterdam. Nous nous promenions rarement, restions plus volontiers dans son appartement à faire l’amour. Il vivait dans une petite rue non loin du grand parc, une rue dont le nom faisait au moins une vingtaine de lettres et que je pourrais encore écrire de mémoire.

J’avais du reste intérêt à m’en souvenir pour revenir au bercail après mes expéditions en ville, que je faisais souvent seule pendant que Théo travaillait. J’ai encore de nombreuses photos de la ville de cette époque. Je me souviens, je ne sais pourquoi, avoir essayé de lui parler des Antilles. J’en dessinais la carte de mon pied sur le sol mouillé. Mais je ne savais pas dire Antilles en anglais. Je n’avais pas encore compris qu’on les appelait French West Indies. Les Indes françaises de l’Ouest…

C’était de belles journées. Ah que j’ai aimé Amsterdam cette année-là. Un mois plus tard, il partit pour un long voyage en Afrique, au Burundi et au Rwanda, à la recherche de nouvelles sonorités. C’était le début de la world music. Et le Orkater en était profondément imprégné. Il n’était pas rare de trouver dans leurs bandes son des morceaux de différentes inspirations avec des paroles en français, en anglais… Theo m’écrivait et m’envoyait des photos. Je trouvais cela extraordinaire. J’ai toujours ses lettres quelque part dans le fin fond de mes armoires.

Il est venu quelques fois sur Paris, et même dans ma famille. Il n’avait pas peur de grand-chose. Je suis retournée à Amsterdam, toujours en bus. Je partais dans la nuit pour arriver aux petites heures du matin. Je ne dormais pas beaucoup, mais je savais que je me rattraperai plus tard. Un de mes copains, douanier de son état, s’intéressait beaucoup à la petite compagnie de bus qui faisait le voyage. Il me confiait qu’elle était soupçonnée de transporter également des trafiquants de hash et me conseillait vivement de faire attention. Cela donnait un peu de piquant à mes voyages.

Et puis, au printemps, alors que je préparais mon voyage, Theo me téléphona pour me dire qu’il préférait que je ne vienne pas. J’eus le cœur gelé d’un coup. Pourquoi ? C’est mieux comme cela. J’avais déjà acheté mes billets, ils n’étaient pas remboursables. Tout était organisé pour le voyage. J’appelais un couple de copains de Theo, Yvonne et Henk qui travaillaient également pour le Orkater. J’étais en pleurs. Ils m’ont dit : profite de ton billet, viens chez nous, on va te remonter le moral. Je pris donc quand même le bus. Et arrivais chez eux. Leur appartement, comme beaucoup dans la ville, n’était pas immense, deux pièces, un petit débarras, une cuisine. Ils m’avaient aménagé un lit dans le petit débarras, là où il y avait la machine à laver.

C’était simple, mais assez confortable en fait. Le seul truc, c’est que ce n’était pas chauffé. En avril, en Hollande, il fait froid. Très froid. Je dormais toute habillée, avec force couvertures et édredons. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. J’ai cru que mon bout de nez allait geler. Je faisais des cauchemars. Mais mes journées et mes soirées étaient on ne peut plus sympas. J’ai été au théâtre. Dans les lieux du fameux Orkater. Une pièce en néerlandais à laquelle je n’ai pas compris grand-chose, mais dont j’ai adoré la musique. J’ai toujours la bande d’ailleurs. Je l’ai tellement écoutée… Je ne redoutais qu’une chose : croiser Théo. C’était trop dur. Une fin d’après-midi, mon amie me mis le téléphone dans les mains et m’intima l’ordre de l’appeler : « Il est chez lui, je le sais. Tu veux comprendre, demandes lui de t’expliquer. »

Je l’ai fait. Je veux dire, j’ai téléphoné à Théo. Qui me donna rendez-vous chez lui. Où je suis restée jusqu’à la fin de mon séjour. Le dernier jour, juste avant mon départ qui avait lieu en fin d’après-midi, alors que j’étais seule dans l’appartement car Théo travaillait, une jeune fille est entrée. Elle était plus jeune que moi, de deux ans. Elle parlait très bien le français. Elle s’appelait Sophie et était d’origine grecque. Elle m’expliqua que pour gagner de l’argent, elle faisait le ménage chez Théo. Nous sympathisâmes. Nous avons passé le reste de la journée ensemble. Elle m’emmena faire des emplettes dans la ville, me présenta à sa mère qui nous offrit un salon de thé, m’emmena jusqu’à la gare des bus. Et je suis partie.

Je n’ai jamais revu Théo. Je suis retournée souvent voir les Orkater quand ils passaient à Paris. J’allais les saluer dans les coulisses à la fin du spectacle. Mais au fur et à mesure la belle complicité s’effaçait. Tu as changé, disaient-ils. Je vieillis répondais-je, ce qui les faisait rire. En fait, les temps changeaient. Les années soixante-dix se mourraient. Et rien n’était plus comme avant.

Cette fois-là, ils passaient au théâtre Bastille. J’avais adoré une fois de plus leur pièce, mélange détonant d’humour, de burlesque et de trucs qui mine de rien laissaient songeur quant à la condition humaine. Ils jouaient comme toujours en français, même ceux qui, dans la vie, n’en parlaient pas un traître mot. Mais comment faites-vous ? C’est une gymnastique, un apprentissage du texte, une rythmique. Chaque langue a son rythme. Il suffit de répéter les mots appris sur le bon tempo et l’on y arrive. La musique encore et toujours.

Nous avions rendez-vous dans un des bistros de ce quartier qui étaient en train de devenir l’antre des bobos. Je savais que Theo était du voyage. J’attendais le cœur battant. Mais c’est Sophie que je vis arriver. Une Sophie un peu trash qui n’avait plus grand-chose à voir avec la jeune fille que j’avais rencontrée. Et qui vivait avec Theo. Qui avait pris ma place et mon amour. Quand je l’ai eu compris, je suis partie sans attendre. Je n’avais pas envie de souffrir, de faire tapisserie non plus. Je le lui ai dit, nous nous sommes parlé gentiment. Elle et lui habitaient dans la même ville. Ils s’aimaient. Moi, j’étais d’ailleurs… de trop loin, pas assez présente. Je comprenais. Mais j’étais malheureuse.

Des histoires malheureuses, il y en eut d’autres. Des heureuses aussi évidemment. Mais cette année-là a marqué un tournant. J’ai cessé de travailler à l’hôtel. Je suis devenue assistante parlementaire. Je me suis installée dans un nouvel appartement, un deux-pièces dans lequel j’ai vécu ensuite plus de vingt ans. J’ai achevé mes études, même si j’ai remis le couvert quatre ans plus tard pour une licence supplémentaire. Mitterrand venait d’être élu. Nous entrions tête baissée dans les années fric, les années Tapie. Le bal des débutantes était fini.

1. Le mardi 15 novembre 2005, 12:03 par luciole

Olala, le grand, le beau Théo, même moi si petite, je m’en souviens… Sourires… A cette époque tu as fait une série de photo de moi, et tu m’en a offert une en poster que j’ai toujours accrochée chez moi… C’est bien les voyages dans le temps surtout quand c’est toi le guide… Grosses bises!

2. Le mardi 15 novembre 2005, 18:37 par Anitta

Quelle épopée ! Je suis partagée entre la joie d’avoir eu un nouvel épisode du BDD… et la tristesse de voir la série s’achever. Et quelle plus belle conclusion que ce début des années Mitterrand qui promettaient tant et tinrent si peu… Une autre époque, assurément.

Grosses bises à toi et merci.

PS : par contre, tu t’es trompée sur la photo. T’en as mis une de ta soeur Luciole (heureusement que j’ai l’oeil, hein) !

3. Le mardi 15 novembre 2005, 18:57 par luciole

Anitta! Mdr!! Il paraît qu’on se ressemble… Moi j’y crois pas deux secondes! fou rires!

4. Le mardi 15 novembre 2005, 21:59 par Yves Duel

Hey ! c’était eux, « l’Elephant est tombé », au Palais des Glaces…

KesKe j’ai aimé ça !

5. Le mardi 15 novembre 2005, 21:59 par Akynou/racontars

Anitta : hé non, c’est bien moi sur la photo :-) Enfin, c’était moi…
C’est la fin du BDD (j’adore les initiales, c’est d’un snob :-)), mais il y aura autre chose… Enfin, j’espère… ;-)

6. Le mercredi 16 novembre 2005, 17:26 par Anne

Oui, sans vouloir être désagréable, depuis l’élection de Mitterrand, il doit y avoir deux trois petites choses à raconter ;-)

Héhé les amoureux du nord, seraient-ils du genre inoubliables ? Moi aussi j’en ai eu un, en tout cas, et je crois bien que je m’en souviendrais aussi longtemps que toi tu te souviens de ton Théo.

7. Le mercredi 16 novembre 2005, 17:55 par Fauvette

La fin des BDD ? Trop triste.
Toujours un peu frustrant, on a envie de s’accrocher !Heureusement il y a de belles photos.

8. Le mercredi 16 novembre 2005, 18:35 par samantdi

J’ai adoré cette série. Merci Akynou, c’était vraiment ça.

9. Le vendredi 25 novembre 2005, 10:36 par Jazz

Merci pour cette série magnifique, triste, colorée, joyeuse et échevelée…
Un témoignage d’une époque à laquelle tes mots donne vie.
Dis, tu serais pas un peu nostalgique ?