Je hais les araignées. J’en ai une horreur que vous ne pouvez même pas imaginer. Je ne sais pas d’où me vient cette peur irraisonnée qui me tenaille dès que j’aperçois l’une d’entre elles. J’ai beau être un solide gaillard, à chaque fois, je manque tourner de l’œil. Il n’y a pas de modèles qui me terrifie plus ou moins qu’un autre. Je suis phobique à 100 %. Les petits corps à longues pattes me glacent, les poilues courtes en pattes m’épouvantent. J’en garde des souvenirs cuisants. Et ce, depuis tout-petit.

J’avais 10 ans. J’étais dans la classe de le CM1 de M. Castaing. Nous y étions une majorité de garçons. Je n’étais pas le plus fort, mais ma faculté à dessiner n’importe quel objet, à croquer n’importe quel gamin me rendait assez populaire. J’intéressais les filles qui espéraient toutes que je fasse leur portrait. C’est ainsi qu’Emile et sa bande s’intéressèrent à moi. Un piège à fille, c’est toujours intéressant dans un groupe. Et mon rêve, c’était de les rejoindre. Nous étions faits pour nous entendre. Pas question pour autant d’échapper aux épreuves de bizutage de rigueur. Elles me furent faciles : je ramenais dans un temps record les paquets de bonbons volés chez l’épicière à qui j’avais donné un de mes croquis ; je réussis sans faiblir à piquer des piécettes dans le tronc de l’église ; j’ai traversé la rivière en marchant sur la rambarde du pont les yeux barrés d’un bandeau et j’ai mis dans ma bouche un ver de terre géant devant les yeux admiratifs de mes camarades.

Emile, impressionné, me donna l’accolade. Mais le week-end suivant, quand nous nous réunîmes dans la cabane en bois de Jules, le fils du notaire, qui nous servait d’état-major, personne ne comprit pourquoi, à peine franchi le seuil, je devins blanc comme un linge et tombais dans les pommes. Jules possédait un élevage d’araignées dont il était fou. Elles s’agitaient devant moi derrière la vitre de leur vivarium et c’était quelque chose que je ne pouvais pas supporter. Mais comment l’avouer sans pour autant passer pour la dernière des mauviettes. Je ne fis jamais partie de la bande à Emile…

En première année des Beaux Arts, j’ai rencontré Lucie. Un belle brune aux yeux verts. J’étais fou d’elle. Je la croquais à tout instant. Mais ce que je réussis le mieux d’elle, c’est son buste en argile. Je n’avais pas à l’époque les moyens de me payer du bronze. Mes professeurs n’en revenaient pas, ils me savaient doué, mais pas à ce point. On avait l’impression qu’elle respirait, que l’on voyait son cœur battre sous la peau fragile. Lucie elle-même en était émue. Ce n’était pas une fille facile, loin de là. Elle était fière et un peu sauvage. Mais ma sculpture fit des miracles. Nous devînmes amis, puis amoureux et, enfin, amant. Enfin… Nous faillîmes devenir amant. Car ce soir-là…

Nous étions partis en week-end et avions loué un gite en Bourgogne. Cela aurait pu être le bord de mer, la montagne. Non, ce fut cette région verdoyante, à une peu plus d’une centaine de kilomètres de Paris. Il faut dire que je n’aurais pas pu supporter un trajet plus long. Celui-là m’avait déjà paru interminable tant je tremblais de tenir enfin ma dulcinée dans mes bras. Pendant que je conduisais, elle m’agaçait par des petites caresses dans le cou, des frôlement de bras. Bref, elle n’arrêtait pas de me toucher et j’ai eu un mal fou à me concentrer sur ma conduite. Vous dire si nous arrivâmes au gite dans un état de très grande excitation et que nous ne primes guère le temps de visiter les locaux. Nous nous précipitâmes dans la chambre, plus exactement sur le lit.

Nous en étions à nous déshabiller mutuellement quand je la vis. Elle pendait au bout de son fil, à 10 centimètres de la tête de Lucie. Elle n’était pas énorme, ni monstrueusement laide, mais elle était…
Tout mon corps se crispa sauf ce qui devait l’être, au grand dam de Lucie qui ne comprenait guère ce qui se passait. Elle suivi mon regard et découvrit l’objet de mon effroi. D’abord, elle n’en crut pas ses yeux. Elle nous regarda alternativement, la bête et moi, puis quand elle compris, elle fut prise d’un fou rire qui se ficha définitivement dans mon orgueil de jeune mâle. Je fus castré et perdu pour la cause de la belle Lucie, qui des mois durant, ne put me croiser sans pouffer de rire. J’imagine les conciliabules qu’elle devait tenir avec ses copines.
Après cette aventure, je suis passé pour un maniaque auprès de mes camarades de jeu car, avant toute chose, j’inspectais soigneusement les lieux de nos ébats.

Et puis j’ai rencontré Alice qui s’applique à m’éviter toute mauvaise rencontre. Je vis en ville pour limiter les risques. Mon atelier est nettoyé régulièrement et les toiles sont impitoyablement traquées et détruites.

Je suis devenu un sculpteur connu et reconnu. A 40 ans passé, mon art commence à se vendre et moi, à gagner ma vie. Je suis exposé régulièrement dans les galeries de la capitale et quelques musées de province ont monté des expos sur mon nom. Je suis un homme comblé et heureux.
La cerise sur le cadeau est arrivée il y a quelques semaines, quand un ami m’a dit que le conseil régional de ma ville natale souhaitait commander une œuvre pour agrémenter le front de mer et qu’il pensait à moi. Je suis fou de joie et d’impatience. Une telle commande ne peut qu’asseoir ma notoriété naissante et me mettrait pour un long moment à l’abri du besoin. C’est dire si je suis impatient de la recevoir, cette commande, même si je n’en connais pas le thème. Car mon ami m’a précisé : le président tient à un thème particulier. C’est sa marotte.

Je viens de recevoir le courrier du président :
« Mon cher Armand,
j’espère que tu n’a pas oublié ton vieux camarade de classe. Personnellement, je me souviens parfaitement du petit génie qui attirait les filles en dessinant leur portrait. J’ai suivi ta progression tout au long de ces années et je n’ai guère eu de peine à convaincre le conseil régional de te confier les trois sculptures monumentales que nous souhaitons voire installées sur le front de mer. Je considère ce mécénat culturel de première importance. Nous nous devons de soutenir la création des artistes de notre région.
Cependant, il y a une petite condition. Tu te souviens de la cabane dans laquelle la bande d’Emile se réunissait. Elle était dans mon jardin. C’est vrai que tu n’y est venu qu’une seule fois. Mais tu dois cependant te rappeler que j’y faisais une collection d’araignées tout à fait intéressante. Cette passion, malgré les années et mon engagement politique ne m’a pas quitté. Aussi, j’aimerais que tu travailles sur un projet de trois araignées géantes. Cela sortira assurément de l’ordinaire. C’est pour cela que nous avons voté une dotation conséquente. Tu trouveras dans le dossier joint toutes les données qui te seront nécessaires.
En attendant de te rencontrer et de découvrir ton projet,
Je t’adresse, mon cher Armand, mes meilleures salutations.
Jules Fermonti
Président de la région »

« Le Provençal. 7 juillet 2006 Le célèbre sculpteur Armand, dont les incroyables Araignées viennent d’être inaugurées sur le front de mer, a été hospitalisé hier à l’hôpital Saint-Anne de Paris victime d’une très grave dépression. Surmenage ? Angoisse du créateur ? Ses admirateurs se perdent en conjectures quant aux causes de cette maladie. La famille se refuse à toute déclaration. »

Ceci est ma participation au Diptyque 6 – L’histoire de la photo de Musicorso.

1. Le jeudi 24 novembre 2005, 10:35 par Anitta

Glaçant. Bravo !

2. Le jeudi 24 novembre 2005, 13:41 par luciole

Brrrrr! Joli coup!!!

3. Le jeudi 24 novembre 2005, 20:38 par Vroumette

Surprenant !

4. Le dimanche 27 novembre 2005, 13:04 par Traou

C’est horrible… j’ai des frissons partout. Brrrrr…