Il a 8 ans. De grands yeux noirs qui lui mangent le visage et dans lesquels on pourrait se noyer. L’air est grave, le front buté, mais la bouche vivace d’où un sourire peut jaillir comme un rayon de soleil au milieu d’une tempête.

Il est arrivé d’Afrique à l’âge 3 ans. Grand bébé dans les bras de sa mère, deux épaves jetés sur nos rives par la guerre civile et les massacres qui sévissent dans son pays. Depuis, ils habitent dans des hôtels miteux, attendant que l’Ofpra veuille bien statuer sur leur cas. Pas ou peu de ressources, un peu de travail au noir de temps en temps, l’assistanat en permanence, la dérive pour les deux. Et heureusement, pour lui, l’école, maternelle d’abord, primaire ensuite. Grands yeux est aujourd’hui en CE2.

Ce qu’ils ont vécu ensemble ces deux-là, on n’en sait pas grand-chose. Elle est muette, lui se contente de dessiner. La maîtresse de CP fut horrifiée de ses premières « œuvres ». On y voyait des corps noirs d’où sortaient des serpents rouges. On a fini par comprendre. Parce qu’on pense que son père a été éventré, en présence de sa femme et de son fils, par des milices. Ce qu’elle a vécu, elle, quel fut son calvaire ? Elle n’en dit rien. Elle construit un mur, épais, entre elle et les autres. Enfouir, enterrer, cacher, taire, museler l’horreur pour qu’elle ne hante plus ses nuits. Ni ses jours.

Mais l’abomination n’a pas de fin, jamais. Quand elle ne massacre pas les corps, elle s’empare des esprits, les torture, les rend fou. Insensiblement, de victime, la jeune femme est devenue bourreau. Ce fils, qui lui rappelle le pays, le mari mort assassiné, la famille disparue, martyrisée, les sévices endurés, ce fils est devenu son calvaire. Alors elle le frappe. Le frappe. Tous les soirs. Tous les jours. Elle le bat, le griffe, l’assomme, le vomit, lui dit sa haine et son mépris.

A l’école, plus rien ne va. Grands Yeux, en révolte permanente, devient à son tour violent. Heureusement, il est brillant. Il apprend à lire et à écrire sans problème. Et puis son institutrice, même s’il lui en fait voir de toutes les couleurs, lui donne des repères, une présence, une douceur.

L’année suivante, malheureusement, à la loterie des classes, il tire le mauvais numéro. Il est face à une jeune enseignante, qui perd pied et le largue en disant aux autres : « Lui, il ne faut pas s’en occuper, il n’existe pas. » Elle l’a effacé, comme sa mère qui voudrait tant le voir disparaître…

L’équipe pédagogique entoure, comprend, fait ce qu’elle peut. Des rendez-vous sont pris avec des structures de soins, et même un ethnopsychiatre. Mais les moyens des réseaux d’aide étant peau de chagrin, les prises en charge possibles sont de moins en moins nombreuses. Le ministre et l’inspecteur d’académie l’ont dit, il faut se recentrer sur l’école, le professeur doit trouver dans sa classe la solution… Aide-toi, le ciel, peut-être, t’aidera. Cette année-là, en plus, l’assistant social, lui, est aux abonnés absents. Il ne fera suivre aucune demande de signalement. Et la mère ne fait rien, refuse d’emmener l’enfant aux rendez-vous pris par l’école…

Depuis la rentrée, ça ne va pas beaucoup mieux. L’enfant violenté est de plus en plus instable, agressif, dangereux. Pourtant, ses camarades de classe, qui le connaissent depuis la maternelle l’aiment, le protègent, le défendent. Et lui, il sait, que sa seule porte de salut, son seul havre, c’est l’école. La nouvelle maîtresse, pas beaucoup plus ancienne que la précédente, est vite débordée. C’est qu’il n’est pas le seul cas difficile. Elle ne peut pas laisser ces enfants, en grande difficulté, isolés dans leur coin, les abandonner. Mais ils demandent tant de temps et d’énergie, comment s’occuper des autres, qui vont bien ? Personne n’en peut plus. C’est une classe entière qui part à la dérive.

Il y a quelques jours, en classe, Grands Yeux a avalé un scoubidou. Entier. Il a été emmené aux urgences. L’équipe médicale a eu du mal a le débarrasser de l’objet. Mais finalement, il s’en est sorti. Quand il est retourné à l’école, la directrice a demandé a le voir. Elle ne lui a pas fait de reproche. Elle voulait juste comprendre. Il le sait, il lui fait confiance. Alors, quand elle lui a dit qu’il ne fallait pas avaler n’importe quoi, qu’il était grand maintenant, qu’il aurait pu en mourir, il a baissé ses grands yeux noirs et lui a répondu :
« C’est ce que je voulais, Madame, mourir… »

 

Epilogue. Aujourd’hui, Grands Yeux part au foyer, pour trois mois. Il sera pris en charge à temps plein, vivra loin de sa maman-bourreau. Une trêve de trois mois pour tous les deux. Un énième signalement, probablement appuyé par les médecins qui ont traité « l’affaire du scoubidou », a enfin abouti. Il est pris en charge. Une équipe va s’occuper de lui. Il a visité le foyer. Il est heureux. Les copains de classe lui ont apporté des cadeaux, des tas de cadeaux. Pour lui dire qu’ils ne l’oublieront pas. Qu’ils espèrent son retour. Des mamans, émues, ont couru les magasins pour lui fournir une garde-robe. A l’école, tous sont partagés entre le soulagement et un cœur gros comme ça. Parce que ce petit garçon qui agite la main avec un grand sourire, ce petit garçon qui pour la première fois de sa vie connaît l’espoir, ce petit garçon, aux grand yeux noirs, eh bien, il a pris une place dans le cœur de tout le monde. Et que cette place restera là, pour lui.

Ceci est un racontar. Une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge. A moins que ce ne soit l’inverse. Dans l’école de mes filles, ils sont quelques uns à avoir vécu l’horreur, qu’ils viennent de Tchétchénie, d’Afrique ou d’ailleurs. Sur un peu plus de 300 enfants, ils sont 54 à vivre en hôtel, dans une chambre avec toute leur famille. A ceux-là s’ajoutent, ceux qui squattent, ceux qui ont trouvé refuge chez des marchands de sommeil. C’est plus d’un tiers des élèves qui sont en grande ou en très grande difficulté. Parmi eux, certains ont de graves séquelles psychologiques devant lesquelles les enseignants sont démunis, car ceux-ci sont de plus en plus seuls à faire face, à cause des mesures mises en place depuis quelques années. Heureusement, quelques enfants sont sauvés, remis sur les rails…

Dernier avatar, si on dénie l’aide à ces gamins, on demande toutefois aux directeurs des écoles de les signaler, pas socialement pour le coup. Car il est bien entendu que les bambins largués de maintenant feront la racaille de demain. Et qu’il est important de les ficher.

1. Le vendredi 9 décembre 2005, 15:29 par Eor

J’adore les racontars… (il faut que j’en prenne pour mon voyage d’ailleur!) mais d’habitude, ils me font sourire puis reflechir par leur absurdité…. Mais là, celui là, bah il est à la limite de faire couler des bouts d’eau salée sur mes joues….. Le plus pire dans ce texte est le fichage contre les futurs Karcherisés de notre Izno good national(iste)… merci Akynou….

2. Le vendredi 9 décembre 2005, 15:50 par luciole

Bon, voilà que tu me tires les larmes et la colère aussi, ce qu’il me reste à moi, devant tout ça! Merci pour ça…

3. Le vendredi 9 décembre 2005, 17:58 par Anitta

Merci. Simplement ce mot : merci.

4. Le samedi 10 décembre 2005, 10:40 par Fauvette

Gorge serrée, une boule au ventre.
Merci Akynou.

5. Le samedi 10 décembre 2005, 13:07 par Erin

Pour ne jamais oublier … Merci

6. Le samedi 10 décembre 2005, 18:18 par Yves Duel

Waou ! Trop beau ! Merci !

(Et le talent pour raconter en plus ! …)

7. Le samedi 10 décembre 2005, 18:24 par Akynou/racontars

Ben c’est gentil… Ça me fait plaisir parce que ce texte m’a fait verser bien des larmes…
Mais je peux vous demander un truc ? Pourquoi vous me dites merci ?

8. Le samedi 10 décembre 2005, 23:47 par Fauvette

Merci de nous parler de Grands Yeux parce que nous ne pourrons jamais l’oublier, et que cela nous permettra peut-être d’aider un jour un gamin malheureux.
Parce que la vraie vie est bien dure pour certains, et que bien installés dans notre petit train-train, on passe à côté de souffrances… Et parce qu’il faut rester l’œil et le cœur ouvert aux autres.

9. Le lundi 12 décembre 2005, 14:07 par andrem

Merci pour la piqûre de rappel.