Je m’appelle Cécilia. J’habite une petite ville sur les bords de la mer caraïbes. Capesterre-Belle-Eau ça s’appelle. J’ai 8 ans. Je vais à l’école avec ma grande sœur Lucrèce. Enfin, ma grande sœur, elle, elle va au collège. Mais elle m’accompagne à l’école tous les matins. Et souvent, c’est elle qui vient me chercher. Ma grande sœur, c’est ma petite mère.
Je n’ai pas de papa. En tout cas, si j’en ai un, ce n’est pas le même que celui de ma sœur. Elle, elle a de la chance, elle connaît le sien. De temps en temps, il lui apporte des douceurs, des cadeaux. Il aide ma grand-mère à nous faire vivre. Mais mon papa, je ne sais pas qui c’est. Il a pas voulu de moi. Il d’jambé dlo pour aller en France. Il paraît que ce jour-là, ma maman, elle a beaucoup pleuré. Pas autant que moi quand elle est partie aussi.
J’avais 5 ans. C’était le lendemain de mon anniversaire. Elle avait mis ses habits de grande dame. Elle prenait l’avion pour aller là-bas, en métropole.
« Tu comprends ma Cécé, m’a-t-elle dit en s’agenouillant devant moi. Ici, je ne trouve pas de travail. Je ne gagne pas assez d’argent pour nous trois. Alors il faut que je parte. Là bas, je vais trouver quelque chose. Et je vous enverrai de l’argent. Et mamie pourra vous habiller, vous donner à manger, tout ça. »
Je la voyais plus à travers mes larmes. Moi, je m’en moquais de ce qu’elle disait. Ce que je voulais, c’est qu’elle reste avec moi, qu’elle ne parte pas.
– Manman, manman…
– Mon bébé, a-t-elle ajouté avant de se relever. Mon amour. Tu sais, moi je t’aime pour toute la vie. Et même quand je ne suis pas à côté de toi, je t’aime très très fort et je pense à toi.
Et puis elle m’a pris dans ses bras, m’a serré fort, si fort.
– Oh ma Cécé, tu vas tellement me manquer.
Quand elle s’est relevée, j’ai bien vu qu’elle pleurait elle aussi. Alors je suis partie en courant me cacher dans le manguier derrière la maison de mamie. Pour pas la voir partir. Avec ses habits de grande dame et son chapeau. Comme si elle allait à un enterrement.
Ça fait trois ans qu’elle est là-bas, à Sarcelles. Elle travaille dans un hôpital. Elle m’envoie de longues lettres. A ma grande sœur aussi. Et puis des cadeaux, de belles poupées, des nounours, des doudous. Mais elle n’est pas revenue. Des fois, j’ai peur de l’oublier. Je vois même plus son visage, en vrai. Alors, je regarde les photos. Ma maman, c’est une photo. C’est pas chaud, une photo. Ça n’a pas des bras tout doux. Ça fait des sourires. Mais pas ceux qui font du bien, ceux qui entrent dans le cœur avec mille étoiles, qui nous rendent tout léger léger comme si on allait s’envoler.
A l’école, avec Onélie et Alison, on parle de nos mamans. Qui sont parties. Onélie et Alison, ce sont mes meilleures copines. On se ressemble. Elles sont comme moi, chez leurs grands-mères, sans papa. Avec la maman qui travaille là-bas. C’est courant, il paraît, en Guadeloupe. C’est la maîtresse qui nous a expliqué ça. Il n’y a pas de travail ici, beaucoup de chômage. Alors les papas et les mamans, ils partent. Et puis après, ils vivent en France, dans de grands immeubles où il y a que des gens comme eux, des gens qui viennent de loin pour travailler. Et ils rêvent, ils rêvent de faire venir leur famille, pour plus être séparés. Pour plus pleurer de chaque côté de la mer. Ou alors de repartir au pays. Là où il fait chaud, il fait beau. Où les gens ne te méprisent pas, ils te parlent bien, en créole ou en français, mais gentiment, comme si tu étais quelqu’un de la famille et pas un chien d’étranger…
Ça, c’est pas ma maîtresse qui me l’a raconté, c’est ma grande sœur. Elle est en colère Lucrèce. Elle regarde la télé, et elle est en colère. Elle dit que les Français, ils ne nous créent que des ennuis. D’abord, ils ont été nous voler en Afrique. Ensuite, ils nous ont fait travailler dans les pires conditions. Et maintenant, ils ne nous donnent même plus de travail. Que des coups et du mépris. Ils disent qu’on est de la racaille… Ma grande sœur, elle travaille bien a l’école. Elle veut devenir avocat, pour défendre ses frères, elle dit. Moi, je ne sais pas de qui elle parle, parce que je sais bien que nous n’avons pas de frère. Juste elle et moi, deux sœurs, sans maman.
Maman, elle dit qu’elle ne peut pas revenir maintenant, même en vacances, parce qu’elle ne gagne pas encore assez d’argent. Elle préfère nous en envoyer, pour nous, pour que grand-mère nous fasse vivre. Pas être pauvre, dans notre petite case en bois, qui s’agrandit. C’est vrai que cette année, tonton nous a fabriqué une chambre à ma grande sœur et moi. Avant on dormait avec mamie… Mais moi, ça m’est égal. Je veux qu’elle rentre. Si c’est une question d’argent, on va trouver une solution.
– Ma Cécé, qu’est-ce que tu fais là avec tes poupées et tes doudous ?
– Je fais la vendeuse, comme mamie et ses légumes. Tu comprends Lucrèce, je veux que maman, elle revienne avec nous. Alors j’ai décidé de vendre mes poupées, toutes celles qu’elle m’a envoyées. Et puis même les autres, celles que j’avais avant, quand j’étais bébé, pour avoir de l’argent. Tu sais, moi je n’ai pas besoin de poupées. Je veux juste ma maman.
Ce texte est ma participation au dixième et dernier diptyque de cette saison sur une photo de Lou Rouge. Je le dédie à mes filles, mes amours. A Lou, qui est une grande sœur formidable, à Léone, mon bébé de 5 ans et à Garance, mon jardin secret. Parce que je sais combien elles m’aiment et que cet amour m’est précieux.
1. Le mercredi 21 décembre 2005, 13:55 par Anitta
Tu m’as arraché les larmes !
Très joli.
2. Le mercredi 21 décembre 2005, 14:01 par Simonne
En vous lisant, les larmes me sont montées aux yeux.Je me rappelle de Stéphanie, qui travaillait avec moi, et dont les 3 enfants étaient restés en Guadeloupe. A l’époque (j’étais jeune),je trouvais que c’était un drôle de choix que de faire élever ses enfants par sa mère. Je m’aperçois que le choix, elle ne l’avais peut-être pas . Que de choses doivent changer, dans ce pays qu’est la France, qui a tendance à oublier ceux de ses habitants qui se trouvent loin de ses yeux.
3. Le mercredi 21 décembre 2005, 16:18 par Clopine Trouillefou
Akynou, si toutes vos illustrations d’images sont aussi réussies que l’histoire que je viens de lire, eh bien vous devriez, à mon avis, commencer sérieusement à vous chercher un éditeur.
D’autant qu’en commençant à lire, j’avais un peu peur du « misérabilisme ». Comment vous dire ? le syndrome « Cosette », quoi. Ici, cet écueil (d’autant plus traître que l’émotion est toujours facile, l’effet à portée de main, dès qu’on met en scène un enfant), est évité grâce en partie au personnage de la « grande soeur » et sa réconfortante révolte – si j’étais vous je creuserais plus ce personnage, en même temps que j’essaierai de faire évoluer le langage de l’enfant, pourquoi pas du créole au début et une langue de plus en plus structurée vers la fin – mais je ne suis pas vous et qu’est-ce que je fais là à vous donner des « conseils » que non seulement vous ne me demandez pas mais dont vous n’avez visiblement pas besoin, c’est tout moi ça je m’emporte, je m’emporte, mais si en l’occurrence le vent n’est pas si mauvais que cela …
L’exercice, écrire à partir d’une photo, est dans votre cas plus que probant, en tout cas. (j’aurais dû m’en tenir à cette appréciation, et ne pas m’embarquer dans une « critique » ; Mais c’est ainsi, mes doigts courent vite hélas ! Je serais curieuse de vous lire dans un registre totalement différent. Que donneriez-vous, face à une image, je ne sais pas moi, de la soupe Campbell ?
Excusez mon intervention, ma maladresse, et ne prenez pas pour de l’insolence ce qui est intérêt sincère !
Clopine Trouillefou, qui dresse l’oeil devant votre texte !
4. Le mercredi 21 décembre 2005, 17:03 par akynou/racontars
Clopine, nous en sommes au dixième dyptique, donc à la dixième photo. Et elles n’étaient pas toutes du même acabit. Je ne sais pas ce qui me fait choisir (puisque c’est moi l’organisatrice du jeu) une photo plutôt qu’une autre, en tout cas pas le fait que j’ai une histoire toute trouvée. Ce n’est jamais le cas. J’essaie de nombreuses choses dans ma tête, et quand je me lance, c’est une tout autre histoire qui me vient.
On m’a demandé plus d’une fois une suite ou d’approfondir les personnages, ce qui me fait plaisir parce que cela veut dire qu’ils sont attachants. Mais soit je n’en ai pas envie, soit je n’en ai pas le loisir. Quand je construit ces récits, c’est pour qu’ils soient très courts, voire efficaces. Il m’est impossible une fois que j’ai mis le point final de me relancer. Sauf l’histoire sur la boulangerie, parce que je l’ai conçue en deux partie (même si la seconde n’est pas encore écrite).
Mais peut-être qu’un jour, je reprendrai des personnages de mes récits pour faire autre chose… Je ne manquerai pas alors de suivre vos conseils. Quant à la soupe Campbell, ne me tentez pas 
Anitta et Simonne, merci. J’avais un peu peur de l’émotion facile parce que moi-même, j’ai pleuré à chaudes larmes en écrivant ce texte (au bureau, vous imaginez la tête de mes collègues). Mais vous et Clopine m’avez rassuré.
5. Le mercredi 21 décembre 2005, 17:09 par Leeloolene
Effet citron-vert/maracudja pour moi… Peut être pas pour les mêmes raisons qu’Anitta et Simonne…
Certaines évocations qui me renvoient à mon propre présent un peu trop difficile à accepter.
« notre petite case en bois, qui s’agrandit. C’est vrai que cette année, tonton nous a fabriqué une chambre à ma grande sœur et moi. Avant on dormait avec mamie… » C’est très très bien trouvé et tellement réel de la vie guadeloupéenne.
Effet citron-vert/maracudja… c’est bien ça…
Merci pour ce très beau texte.
6. Le mercredi 21 décembre 2005, 17:24 par Clopine Trouillefou
Comment, qu’apprends-je, qu’ouïe-je ? Vous osez profiter de votre temps de travail, et ça se trouve, du superbe ordinateur que votre bien-aimé patron met gracieusement à votre disposition, sans parler de la coûteuse liaison à internet (avec ADSL) pour vous livrer à des occupations aussi personnelles que créatrices, au lieu de travailler de toutes vos petites forces pour le dit-bienveillant, magnanime et dupé patron ?
D’autant que vous avouez vous-même vous faire pleurer ! A ce train-là, vous allez droit vers une dépression nerveuse dont votre pauvre employeur devra subir le contre-coup, par-dessus le marché . Franchement, si votre site ne me plaisait pas autant, je ne sais pas si je ne vous dénoncerais pas auprès du BREF (Bureau de répression de l’emploi frauduleux des ordinateurs sur le temps de travail – oui je sais l’acronyme ne marche pas mais tant pis je n’ai pas le temps de trouver autre chose parce que j’ai du Boulot moi Madame et je suis honnête ce que d’aucunes ne peuvent affirmer :>))
Plus sérieusement et entre piratesses, je voudrais vous demander s’il vous est arrivé d’écrire sur une photo à vous proposée (et non une de vos photos).
Et écrivez-vous sur des forums ou bien uniquement sur votre blog ?
Clopine, curieuse de vous !
7. Le mercredi 21 décembre 2005, 17:55 par akynou/racontars
Clopine : Il m’est arrivé d’écrire sur des photos qu’on m’a proposées, rarement sur des photos à moi, c’est trop proche (une fois, dans cette session du diptyque, enfin, je n’avais pas pris la photo, j’étais sur la photo 
En fait, qu’importe la photo. Là il se trouve que c’est moi qui les choisis, parce que c’est moi qui organise le jeu. Mais sinon, cela n’a pas d’importance. Ce sont des figures imposées qui me permettent de partir sur une histoire. J’ai toujours cru, jusqu’à il y a peu, que j’étais incapable de faire de la fiction… Les jeux de Kozlika m’ont montré le contraire, j’ai eu envie de continuer.
Sur des forums ? Non jamais. J’appartiens à des listes, auxquelles je racontaient mes petites histoires, mes voyages, etc. Mais maintenant, je n’écris que sur mon blog. Ou sur celui des autres. Mon problème principal est le manque de temps, même si entre deux pages, il m’arrivent d’avoir de grandes plages d’inactivité au bureau…
Et vous ?
8. Le mercredi 21 décembre 2005, 20:33 par Clopine Trouillefou
Ma p^^ov’, jusqu’à il y a six jours, je ne savais meme pas exactement ce que « blog » voulait dire (et je ne commence qu’à avoir un pauvre aperçu de la chose, ce me semble)
Bon je vous quitte mais je vous récris demain. Voilà, na, vous n’avez qu’à pas avoir de blog
9. Le jeudi 22 décembre 2005, 09:56 par Taïan Akita
Comment écrire un autre texte après celui-ci. Belle émotion.
10. Le jeudi 22 décembre 2005, 11:40 par akynou/racontars
Taïan Akita
En allant sur Racontars joue et en voyant que d’autres y sont bien arrivés. La dernière livraison de Samantdi est vraiment amusante 
Je viens d’aller voir votre blog, vous avez une collection de théière étonnante…
11. Le samedi 28 janvier 2006, 12:21 par luka
c’est très joli!!