Je m’ennuie. Ce n’est pas possible ce que je m’ennuie. Je n’ai rien à faire. Avant, au moins, dès que je me levais, je partais chasser, cueillir des baies, des fruits… J’allais voir mes abeilles préférées pour leur piquer leur miel. Mais depuis qu’on m’a amené ici, rien, nada, plus rien à foutre. On me nourrit.
Très convenablement, c’est un fait. Rien que des mets de choix, des petits trucs dont je raffole, servis à heures plus ou moins régulières. Mais en dehors de bâfrer et de dormir, je m’emmerde à cent sous de l’heure. Je n’ai même plus envie de me promener. Le jardin est vraiment trop petit et les grillages bien trop haut pour prendre la poudre d’escampette en loucedé.
Alors j’attends…
En fin de matinée, c’est bon, j’entends le cliquetis des grilles qui s’ouvrent et elles arrivent, alignées bien sagement l’une derrière l’autre, les boîtes de conserve. Elles roulent au pas. Doucement, elle traversent le parc. Parfois, elles s’arrêtent. Puis la farandole redémarre. Moi, je m’affale sur le bord du chemin et je les observe. Je compte les humains à l’intérieur, le nombre d’enfants. Je les vois s’agiter dans tous les sens, me montrer du doigt, me tirer la langue aussi parfois. C’est pas grave. Ils m’amusent. Et puis rira bien qui rira le dernier.
Moi j’attends…
J’attends quoi ? Chut, en voilà une. Une belle boîte de conserve bien rouge. Plus la couleur est franche et brillante, mieux c’est. Vous avez remarqué ? Elles sont plus propres que les autres, mieux entretenues, comme si elles avaient une valeur particulière. Le conducteur en général a soit une chaîne au cou, soit une gourmette au poignet, soit une chevalière au doigt. J’apprécie particulièrement quand il a tout cet attirail. La femme est le plus souvent blonde décolorée. Suivant la marque de la conserve, les racines se voient plus ou moins. Les enfants ? Ce sont des enfants…
Quand j’en vois apparaître une, ce qui ne manque jamais d’arriver dans la journée, c’est statistique, je jubile. Je sais que ça va donner. Je la laisse arriver tranquillement. Puis soudain ! je bondis vers elle. Assez systématiquement, la conserve rutilante s’arrête. Net. J’en fais alors le tour, doucement, tout doucement. Le conducteur prend un air un peu inquiet, les enfants se mettent à piailler : « Je le vois plus, je le vois plus, où qu’il est l’ours, papa ? » Le père ne répond rien mais serre les dents. Je me couche près des portière et commence à me gratter. Ce qui a pour effet de violemment secouer la boîte en métal. Les enfants et la mère rient de bon cœur. Le père, lui, rit jaune. Ou pas du tout. Il est inquiet pour sa carrosserie. Il a raison. Parce que mon numéro suivant est très au point…
Je me redresse et pose les deux pattes avant sur le toit. J’inspecte l’intérieur via la fenêtre arrière, puis celle du conducteur. Je lui fais un sourire. Il ne le prend pas très bien. Pourtant, un sourire d’ours, c’est plutôt gentil. Alors je me laisse redescendre à terre en prenant bien soin que mes griffes rayent la peinture. C’est dégueulasse, après j’ai du rouge plein les ongles. Mais c’est très drôle, parce que ça crisse. Et plus ça crisse, plus l’autre là, à l’intérieur, il devient vert. Rouge et vert, c’est complémentaire, non ?
Déjà, dans l’habitacle, la belle atmosphère s’est quelque peu gâtée. Les enfants crient de joie, le père énervé hurle, la mère prend la défense de ses petits, elle se fait engueuler. Ambiance…
Quand ils sont bien chauds, je grimpe sur le capot en hurlant à mon tour. Vous avez vu le film d’Annaud, L’Ours, quand le gros gueule contre le cougars ? Eh bien je fais pareil. Je me mets en colère, je donne des coups de patte rageurs aux essuie-glace (et si le con à l’intérieur les mets en marche, je les arrache). Je cogne de plus en plus fort, pour essayer d’ouvrir la boîte et les bouffer. En tout cas, c’est ce qu’ils croient. Ils sont tous tétanisés, blancs comme des linges, muets… Avec un peu de chance, un des enfants a même fait sous lui.
Je redescends alors sur le sol et ,sans un regard pour mes victimes, je retourne à mon poste d’observation…
– Quoi ? le parc décline toute responsabilité pour les dégâts causés au voiture ? Mais vous vous foutez de ma gueule…
– Non monsieur, mais vous avez été averti… Il y a un panneau à l’entrée de parc qui déconseille très fortement l’entrée de l’enclos aux ours aux voitures rouges. Vous ne l’avez pas respecté.
– Mais vous avez vu ce qu’il a fait à ma voiture !!!
– Oui monsieur. Vous savez, ce n’est pas la première fois que cela arrive.
– Mais vous comptez faire quoi, avec cet ours? Faut le zigouiller.
– Certainement pas Monsieur.
– Mais il a essayé de nous bouffer !
– Vous manger monsieur ? Vous n’y pensez pas. Cet ours est végétarien Monsieur. »
Il aurait aussi pu ajouter que j’aime bien me marrer.
Ceci est ma participation au diptyque 2.4. L’histoire de la photo de Franck Paul
- Le jeudi 18 mai 2006, 13:25 par Moukmouk
Oh la belle noiraude, elle a vraiment le super beau croupion dodu, et puis une belle petite gueule chou!
2. Le samedi 20 mai 2006, 15:55 par Claire
Ah, j’adore ton texte ! Et j’ai bien rigolé ! Super !
3. Le lundi 22 mai 2006, 20:56 par alixir
j’adore, franchement j’adore ton texte, j’ai bien rigolé, alors merci pour ces quelques secondes de détente.
Alix4. Le lundi 22 mai 2006, 21:07 par alixir
bon, j’ai fait une fausse manoeuvre. C’est pas exprès que j’ai mis plusieurs fois mon message, je te jure, c’était pas pour me faire remarquer… Pardon, pardon…
5. Le mardi 23 mai 2006, 13:34 par luciole
oui, il est bien rigolo ton texte!!! ça me rapelle des souvenirs que aude doit avoir également ;-))