Depuis un pue plus d’un an, les salariés du journal où je travaille on droit d’accès au Comité d’entreprise du groupe. Et c’est fou ce que cela a changé ma vie. Je peux me permettre, sans trop dépenser, des sorties culturelles. Ainsi, mardi soir, j’ai été écouter et voir Ahmad Jamal au théâtre des Champs Elysée, ce n’est vraiment pas, normalement dans mes moyens…
J’avais pris deux places car je pensais y emmener mon mari. Tout en me disant que s’il ne voulait pas venir, j’étais à peu près certaine de trouver, à ce prix là, un accompagnateur dans la blogosphère… La précaution n’était pas inutile, mon mari connaît et aime quasiment tout ce qu’on appelle la word music, avec une prédilection particulière pour le reggae et toutes les autres musique caribéennes. Mais le classique ou le jazz, c’est vraiment pas son truc. Il ne connaît pas et ne cherche pas non plus à se laisser convaincre. Il n’écoute tout simplement pas. Pour qu’il puisse prendre sa décision, celle de m’accompagner ou pas, je lui ai laissé un CD.
Ce n’était pas forcément le plus simple, mais s’il en supportait l’écoute, il pouvait tenir tout un concert…
Quinze jours plus tard, je lui ai demandé s’il venait ou pas. Bien sûr, a-t-il répondu, sans que je sache exactement si ce qui le motivait le plus était la musique ou le fait de m’accompagner. L’idée me stressait un peu je dois dire, il n’y a rien de pire que d’être dans un concert à côté de quelqu’un qui s’ennuie. Et surtout, je ne savais pas q’il avait écouté le CD. Lorsque je lui avais posé la question, il avait éludé. Le Nôm n’est pas bavard et surtout, il résiste aux questions…
Dans le métro qui nous menait avenue Montaigne (où se trouve la salle de spectacle), je lui ai reposé la question. Avait-il écouté le CD ?
– Oui.
– Et tu as aimé ?
– Moyen.
Curieusement, ce petit dialogue m’a totalement libérée. Il venait en connaissance de cause. Il s’ennuierait peut-être, mais il savait à quoi s’attendre (musicalement s’entend).
Je n’étais jamais entré dans le superbe théâtre des Champs Elysées. Je ne suis pas vraiment familière de l’avenue Montaigne, même si elle est très belle et quelle recèle des petits trésors. Mais ils sont un peu trop voyant à mon goût. Mais j’aime beaucoup cette architecture du début du XXe siècle (le théâtre a été construit en 1913). La salle m’a coupé le souffle. Les peintures d’un des nabis sont étonnantes et la grande coupole un gigantesque bijou qui me rappelle ceux de ma grand-mère… M’enfin, il était bien spécifié partout que les photos étaient interdites, alors je n’ai pas osé sortir mon appareil photo. Enfin, pas tout de suite. Je n’ai évidemment pas pu résister longtemps. La salle étant pleine, noyée dans cette foule, j’ai pris quelques clichés souvenirs…
Avec le Nôm, nous avons vu arriver les spectateurs (nous étions là assez tôt, j’aime bien prendre mes aises dans une salle avant que n’arrive tout le monde). Les places vendues par le CE sont souvent extrêmement bien placées. Celle-ci comme les autres. Nous étions à l’orchestre, au centre, au dixième rang. Mais nous étions cernés par des gens aisés, bien installés, plus XVIe que bobos de mon quartier, quelques vieilles rombières empoudrées, des dandys d’un âge respectable. Les vêtements sentaient la bonne bourgeoisie intellectuelle qui aime forcément le jazz ou qui sort pour être vue.
Dans l’émission « Sur les dock », de France culture, consacrée aux amateurs d’opéra et à laquelle a participé Kozlika, l’un des interviewés disait : « La race des passionnés d’opéra, c’est un pourcentage absolument minuscule du public d’opéra et encore plus de la population. Dans le public de l’opéra Bastille, il y a plus de couples parisiens qui ont des sous qui sortent le soir et qui vont à l’opéra. Et puis il y a des gens qui aiment bien l’opéra. Mais de là à être passionné et à aller voir toutes les semaines plusieurs concerts… » J’imagine que cette phrase pourrait tout à fait s’appliquer aux gens qui m’entouraient. Moi, j’appartiens plutôt à la catégorie intermédiaire, celles des gens qui aiment le jazz et qui vont à un concert de temps en temps…
Aux balcons, l’âge s’abaissait nettement. Et les tenues vestimentaires étaient moins guindées. Plus proches des nôtres. Le Nôm a dû le sentir qui m’a demandé pourquoi nous n’allions pas nous installer « là haut ». J’étais très bien là où j’étais d’autant que, pour une fois, j’avais de la place pour caser mes jambes.
Nous avons attendu un moment encore avant que quelque chose ne bouge sur le plateau. Des techniciens sont venus jouer avec le rideau, le descendant pour voir s’il arrivait bien derrière les instruments posés sur la scène. Puis le batteur et le contrebassiste sont arrivés, ont pris possession de leur bien. Ahmad Jamal est alors arrivé sur la scène et est venu saluer son public. Je fus vraiment surprise par son gabarit. Sur les photos (voir la cover au-dessus), il a l’air impressionnant. Pas tout jeune certes, mais avec une présence physique naturelle. Un peu comme Randy Weston que j’avais tant apprécié lors d’un concert des Banlieues bleues, mémorable, il y a quelques années de ça. En fait non, Ahmad Jamal, tant qu’il n’est pas à son piano a l’air de ce qu’il est : un petit vieux sympathique et souriant.
Il s’est dirigé vers son instrument et a commencé à joué avant même de d’être assis. Un détail, mais que j’ai trouvé marquant. Sans doute parce que son piano est en quelque sorte l’extension de ses mains, de son corps, qu’il en use aussi naturellement que je me sers de mes mains. Une fusion particulière et magique. Son piano l’aimante et il y jette les doigts le plus possible parce qu’après tout, il est là pour cela et que rien d’autre ne compte. C’est particulièrement vrai quand il se tourne vers ses deux acolytes pour les écouter. Il tourne le dos au piano mais une de ses mains continue de jouer en sourdine la mélodie. Il n’y a rien qui puisse séparer l’homme de l’instrument.
Je ne suis pas critique musical, encore moins critique de jazz (Dieu m’en garde). La musique a sur moi des effets curieux, elle me fait partir, rêver. J’ai des multitudes d’idées de textes à écrire qui me viennent, certaines s’en vont, d’autres restent. Je serais incapable de disséquer les notes, les morceaux. C’est un tout, une bulle qui m’isole de ce qui m’entoure, un endroit où je me sens parfaitement bien. Une sensation qui me donne la banane et un sourire béat.
Ce soir-là, il m’est même arrivé de rire. La musique claire et limpide de Jamal me laissait partir loin et puis d’un coup, me rappelait, me ramenait presque brutalement. J’avais un peu la même sensation que l’on peut avoir dans un grand manège qui d’un coup accélère, vous fait battre le cœur pour vous ramener ensuite à la cas départ un peu ébouriffé. Quand un morceau se termine, on ne peut retenir un soupir d’aise.
La discussion entre les trois musiciens étaient fascinantes. Jamal lançait le thème, chacun s’insérait, entrait dans le débat. Quand l’un discutait plus âprement avec le pianiste, l’autre la mettait en sourdine sans pour autant quitter le débat, Chacun avançait ses arguments et la discussion prenait belle tournure. Un dialogue où les trois instruments, piano, batterie et contrebasse, dialoguaient sur un pied d’égalité. La dispute (au sens premier du mot) était belle et les sourire grands.
Il n’y avait plus de technique , pas de morceaux brillants, pas d’épate. Il y avait trois musiciens qui racontaient des histoires et qui avaient beaucoup à dire. Et nous les écoutions, captivés. Car le Nôm, à côté de moi, était entré sans coup férir dans cet univers-là qui lui parlait sans doute.
– Tu aimes ?
– Oui. Et il m’a pris la main…
A la fin, il y eut des saluts, des rappels, de nouveaux morceaux. Et à ma grande surprise des flashs. Mon Dieu, malgré l’interdiction, des gens prenaient des photos et ne se faisaient pas sortir… Du coup, ni une ni deux, j’ai sorti mon appareil. Et pendant la dernière demi-heure, j’ai tenté de saisir la complicité du trio, la dextérité et l’enthousiasme du maître. Pas facile, ils bougent tout le temps ces musiciens.
Les deux vidéos sont miennes, je les ai mises sur Youtube pour les partager. Les photos de la soirée sont là.
1.




Tu as raison il n’y a rien de pire que de sentir l’ennui ou l’agacement de l’autre lorsqu’on apprécie un concert, un spectacle ou un film…
Je ne suis allée qu’une seule fois au Théâtre des Champs Elysées, et je confirme le public est celui que tu décris.
Merci de nous faire partager tes émotions, et pour les vidéos et photos que je vais consulter maintenant.
J’ai été mariée seize ans à un musicien de jazz (le père de mes deux enfants), et il m’a emmenée une fois (une seule) à un concert d’Ahmad Jamal que nous adorions tous les deux. Je ne peux pas te dire tout ce que ton billet et les vidéos que tu nous offres ici ont provoqué en moi d’émotions, parce que les commentaires ne sont pas le lieu, mais merci !
C’est chouette
Je suis contente pour vous !
bladsurb.blogspot.com/200…
Pour le public, c’est aussi le problème des concerts atypiques à une salle donnée. Les habitués du TCE ne connaissent pas grand-chose au jazz, a priori, et les jazzeux auront des scrupules à aller au TCE. C’est bien que ce décalage ne vous ai pas gâché le concert !
J’aime comme tu parles d’un concert. Je devrais écrire « comme tu écris » mais pourtant comme tu écris tu nous parles, tu me parles. Alors j’aime.
Pourtant, tout accro à cette musique que je suis, je n’ai jamais réussi à me laisser balader par Ahmad Jamal; c’est curieux comme parfois des résistances s’installent. Il en est quelques autres ainsi qui me privent de leur talent par ma seule incapacité à lâcher les rênes en les écoutant.
Ahmad est de ceux-là. J’aime bien l’écouter jouer, ce n’est pas une question de critique, tu l’as dit mieux que moi nous ne sommes pas ici à jouer le jeu pincé de la critique plombante, ce n’est pas une question de goût, sa finesse de toucher, son imagination, sa virtuosité discrète, sont irréprochables même à mes yeux de vieux maniaque; et pourtant, va savoir, je reste sur ma digue et je ne pars pas dans ses canaux vénitiens, ni à la nage, ni en gondole, ni en vaporetto.
Je pataugerais plutôt dans l’aqua alta.
Voilà pourquoi j’aime ce que tu écris sur lui, et en même temps sur toi et sur Ulysse. Parce que, avec ton viatique, je vais une fois de plus tenter le voyage en Jamalie.
J’aimerais savoir parler sur ce que j’entends comme tu en parles.
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Une réserve subsiste: je suis l’incarnation type du public que tu as regardé d’un œil un peu dur j’ai trouvé: le petit gros qui prend la place de l’habitué et qui joue les blasés pour ne jamais montrer à quel point il est émerveillé de rentrer dans ce lieu nommé théâtre même si c’est la deux millième fois, c’est moi.
Si tu as lu le bloghumeur, tu sais que j’ai un faible pour l’avenue Montaigne.
Je préfère ton œil quand il est mollet.
Sublime ! Merci pour les vidéos, merci pour l’intime de ton homme qui résiste aux questions, et sorties nouvelles (je connais ! );-)) , et merci du récit de cette belle soirée si réussie , pour l’écoute, le transport musical, et votre façon de vous y rejoindre … J’aime tout , dans ce joli racontar .
;o)
Finalement, le bout du monde peut être atteint sur le bout des doigts, ceux d’un musicien ou ceux de son Nôm.
Moi, je l’ai vu il y a deux ans (ou était-ce trois ?) au festival de Jazz in Marciac. Sous un chapiteau, assis sur une chaise en plastique, et la terre sous mes pieds. Mais finalement, le décor, on l’oublie bien vite. Et je ne peux que partager ton avis : on ressort sur un petit nuage, en se disant que cette soirée, c’était vraiment quelque chose…