Pendant mes études, j’ai travaillé comme permanente au parti socialiste. Quelques années plus tard, j’ai travaillé pendant un an au Centre d’études et de ressources de la FEN. De ces deux expériences, j’ai tiré la conclusion qu’il fallait clairement séparer ses activités professionnelles de ses engagements. Et qu’il n’était pas forcément confortable de travailler, au sens salarial du terme, pour un idéal. Aussi, quand, au printemps 1992, la rédactrice en chef adjointe de Viva m’a contactée pour me proposer d’intégrer la rédaction en tant que secrétaire générale de la rédaction, j’ai d’abord été plutôt réticente.

Viva, édité par la Coopérative d’édition de la vie mutualiste, est le magazine de la Fédération des mutuelles de France. Dans les années quatre-vingt-dix, il était tiré à 800 000 exemplaires. Le magazine était composé d’une édition nationale, grand public, et de six éditions régionales qui relataient l’activité des mutuelles dans les régions. La première était réalisée par une rédaction nationale, composée de vingt journalistes (SR, icono et maquettistes compris). Les secondes étaient gérées par six rédactions régionales qui comptaient entre cinq et sept rédacteurs (la maquette et le SR étant réalisés à Paris). Le tout était chapeauté par une rédaction en chef composée d’une rédactrice en chef, d’une rédactrice en chef adjointe, d’une secrétaire générale de la rédaction et d’un directeur artistique et par une direction de la rédaction qui faisait le lien avec la Fédération.

Très clairement, l’aspect mutualiste, politique et engagé du magazine ne me tentait pas. Mais le poste et le projet qui m’ont été soumis étaient attrayants. Il s’agissait d’accompagner la mutation de l’édition nationale en un magazine grand public santé et société – deux thématiques qui m’intéressaient – et de moderniser les éditions régionales. J’ai donc intégré la rédaction en juin 1992, au poste de secrétaire générale de la rédaction, un poste qui était sans doute un peu grand pour moi dans ce contexte particulier.

Toute la rédaction, moi comprise, avions eu ou avions des engagements politiques marqués à gauche. Il s’agissait cependant de réaliser un magazine grand public santé société professionnel (indépendance des sujets, qualité des enquêtes, de la réalisation, de la maquette, etc.) mais qui continuait à porter les engagements sociétaux des mutuelles de la fédération. Pour réaliser ce projet, la rédaction nationale avait été remaniée un an avant mon arrivée, avec l’arrivée d’une rédactrice en chef et d’une rédactrice en chef adjointe ainsi que de deux chefs de service non issus du milieu mutualiste. La plupart venaient de la presse engagée (L’Humanité, Rouge, etc.) et avaient pris leur distance avec ce journalisme militant. Nous étions quatre à venir de la presse magazine classique. Nous avons rejoint les membres déjà présents de la rédaction dont une grande partie était constitués de militants mutualistes ayant appris leur métier à Viva.

Le projet fut difficile à mener car il est ardu de tirer un outil de communication vers un véritable travail journalistique. Les points de rupture se sont fait jour principalement en région. Cela est dû principalement à deux raisons.

– Une bonne partie des journalistes des suppléments étaient issus de la PQR. Parmi ces derniers, nombreux étaient d’anciens correspondants de presse. Si certains avaient de réelles qualités d’écriture, beaucoup manquaient d’un savoir-faire manifeste concernant l’écriture journalistique. La plupart des papiers étaient à réécrire. Les éditions les plus importantes comportaient une enquête et un reportage. Les autres alternaient les deux genres journalistiques. Toutes contenaient des pages de brèves sur les villes qu’elles couvraient, des pages réservées à l’information des mutuelles et enfin des pages culturelles constituées d’un court article et de brèves.

Enquêtes et reportages, toujours sur le thème « santé et société », devaient répondre à un niveau d’exigence magazine en ce qui concerne la qualité de l’écriture et la scénarisation de l’article. Qualité qui n’était pas toujours au rendez-vous. Il restait le plus souvent un gros travail de réécriture et d’éditing. Pour les pages « mutuelles », c’était pire. La plupart du temps, il s’agissait de comptes rendus de réunion, de débats, d’initiatives. Les photos se ressemblaient à peu près toutes (des personnes en réunion, des personnes à leur bureau, des personnes en train d’exhiber fièrement une affiche ou un objet). Les titres et les chapeaux étaient d’une grande platitude : « la CCAS donne la parole aux jeunes » ; « Sida : la Cmcas se mobilise » ; « La
Santé en débat » ; « Défendre l’accès aux soins » (avec pour chapeau : les difficultés d’accès aux soins sont nombreuses dans le département…) ou encore « Enfance maltraitée » (chapeau : le conseil général édite un guide sur l’enfance maltraitée). Difficile de tirer tout ceci vers une qualité d’écriture, de mise en page d’autant que les rédactions locales traînaient des pieds devant les exigences des journalistes « parisiens ».

– Les mutuelles membres de la Fédération préféraient continuer à transmettre leurs messages via les éditions régionales. Peu étaient intéressées par la mutation du magazine. Ce qu’elles souhaitaient, c’était communiquer, pas forcément informer. Et les journalistes locaux avaient, pour certains, de grandes difficultés à s’extraire de cette exigence. Quand nous intervenions sur le chemin de fer, quand nous demandions de meilleures photos, de meilleurs articles, ils se retranchaient derrière les demandes des mutuelles « pour lesquelles ils travaillaient ».

Ces difficultés existaient également dans l’édition nationale, mais dans une moindre mesure. La qualité rédactionnelle n’était pas en cause. Les problèmes se faisaient jour au moment du choix des sujets et des angles choisis pour les traiter. Ainsi, en mai 1993, la Fédération des mutuelles de France a lancé une grande campagne sur les soins dentaires. Elle attendait évidemment que son magazine s’en fasse le relais. La rédaction a donc décidé d’en faire le sujet de son dossier. Mais il n’était pas question de traiter la question par le prisme des mutuelles. Cela n’a pas été compris ni par une partie des principales mutuelles de la Fédération ni par une partie de la rédaction.

Du point de vue de la rédaction en chef, un magazine ne devait pas se contenter de relayer une campagne officielle. Le sujet a donc fait l’objet d’un gros dossier magazine de 10 pages, comprenant un article d’analyse sur la situation des soins dentaires en France, un papier sur les carences de la Sécurité sociale, un article psycho, un témoignage, des infographies, le tout avec une grande exigence d’écriture et d’éditing. Une seule page fut dédiée à la campagne de la FMF, montée comme un publi-reportage. Ce dossier a fait grincer des dents et a marqué le début d’une période de conflits.

Au secrétariat de rédaction, la tâche était également ardue. Avant le changement de cap, les SR ne touchaient pas aux textes, se contentant de les mettre en page, sans quasi vérification de l’information (les journalistes savent ce qu’ils écrivent, avaient-ils l’habitude de dire), sans réécriture (pour la même raison). Quant à l’éditing, il était le plus souvent basique, ce qui leur convenait très bien. Par exemple, ils proposaient ou laissaient passer des titres tels que « Un nouveau cap » ou « Un drame oublié », « Panne de médecin » ou « La tolérance se renforce » qui n’étaient ni informatifs ni incitatifs, et parfois même ne voulaient rien dire. Les SR ne jouaient pas leur rôle d’incitation à la lecture, ne dégageaient pas le message essentiel de l’article et ne créaient aucune proximité avec le lecteur.

Il a fallu exiger d’eux un véritable travail de vérification de l’information, essayer de développer leur sens de l’écriture. Leur apprendre à rédiger des légendes informatives et qui n’entraient pas en contradiction avec la photo (comme ce grand classique de la légende qui parle d’une réunion qui a fait le plein alors que la photo représente une salle vide, une fois la réunion terminée). Les résistances ont été nombreuses.

A la relecture des pages terminées par le SR, il fallait souvent demander des compléments d’information ou des corrections : des incohérences dans les chiffres, des contradictions, des éléments avancés un peu gratuitement et non démontrés par l’article, etc. Il fallait également reprendre l’éditing qui n’était jamais assez travaillé. Le travail n’était pas professionnel et c’était difficile à encaisser par l’équipe.

Pour les papiers venant des régions, il arrivait que les auteurs se plaignent des modifications apportées à leurs articles. En posant des questions techniques, en demandant des éclaircissements, il fallait les amener sur le terrain du professionnalisme. Tous n’étaient pas réceptifs. Ceux-là défendaient des textes insipides, peu attractifs, censés faire passer la communication des mutuelles. Le lecteur n’était pas la cible. La cible, c’était le commanditaire du papier qui, non seulement choisissait sa thématique, mais souvent aussi la façon dont elle devait être traitée.

Arriver dans une rédaction pour poursuivre sa réorganisation, la faire fonctionner non plus en faisant appel au militantisme de ses membres mais à leur professionnalisme et, de façon plus générale, faire bouger les vieilles habitudes, n’a jamais été une chose facile. Pour un service tel que le SR, c’est la même chose. Et pour mener à bien cette mission, j’avais quelques handicaps : j’étais plus jeune que la plupart d’entre eux, j’avais ma carte de presse depuis moins longtemps qu’eux, j’étais une femme. Surtout, je n’étais pas issue du milieu mutualiste ni du parti (lire le parti communiste). Je n’étais donc pas légitime. Je pense aussi que je n’étais pas prête à assurer toutes ces responsabilités dans un milieu aussi particulier et que cela se sentait. J’étais timide, j’avais du mal à prendre la parole en public. Je travaillais beaucoup, certes, et j’avais le sens du métier. Mais je n’avais pas l’étoffe pour un tel poste. Pas à cette époque-là en tout cas. Et j’ai manqué de temps.

Cela dit, au vu des numéros de Viva que je peux encore feuilleter (en dehors des pages régionales), je pense que nous avons fait du bon travail. Viva était bien devenu un vrai magazine traitant des sujets de santé et de société et j’ai eu ma part dans ce succès.

Deux clans se sont formés, celui des journalistes venus de l’extérieur et celui des « autochtones», formés dans le cadre de cette rédaction. Pour ces derniers, même s’ils trouvaient de l’intérêt à travailler autrement, les intérêts militants passaient avant. Pour les premiers, l’expérience était passionnante, mais usante. Les bouclages se passaient dans la douleur, nous finissions au petit matin après des journées harassantes. Elle s’est arrêtée quand la direction de la Fédération des mutuelles de France a décidé de réinvestir le magazine et d’en faire à nouveau un magazine de communication. La première décision a été de faire déménager la rédaction et de l’installer dans les locaux même de la FMF. Et très vite, les conflits sur les choix des sujets se sont multipliés.

Les mutuelles n’acceptaient pas que Viva acquiert une parole libre et indépendante. Il fallait contrôler l’information et faire passer le message, un message aussi politique que commercial. Et pour une partie de la rédaction, cette position n’était pas acceptable. Le journal était celui des mutualistes. Nous en avons tiré les conséquences. Ce changement de concept n’étant pas de notre fait, nous avons demandé à bénéficier de la clause de conscience. Ce que nous n’avons obtenu qu’après un conflit violent qui a duré plusieurs mois.

Les journalistes engagés pour transformer Viva en magazine grand public ont quasi tous quitté la rédaction. Comme dans n’importe quelle entreprise de presse, nous étions dans un lien de subordination avec notre employeur. Et si le rédacteur en chef doit définir une ligne éditoriale que tout le monde doit suivre, cette définition se fait sous le contrôle du propriétaire du titre ou de ses représentants. Dans le cas présent, la rédactrice en chef en désaccord avec le directeur de la publication a été licenciée.

J’ai moi aussi fait valoir mes droits à la clause de conscience. Cette expérience posait pour moi un problème déontologique. Je n’avais pas envie de travailler dans un journal institutionnel qui se contenterait de reproduire un message ni de travailler dans un journal qui se ferait le porte-parole d’un mouvement, d’un homme ou d’une équipe. Je n’avais pas envie d’être, une fois de plus, à la merci d’un revirement politique. Et enfin, j’étais essorée par l’expérience. Aller travailler tous les jours comme on part au combat est usant.

Cela dit, Viva a su surmonter la crise et continuer à se développer.