La vie de journaliste, même en CDI, n’est pas un long fleuve tranquille. En matière de départ d’entreprise, j’ai connu tous les cas de figure : clause de cession, clause de conscience, licenciement économique, démission… Si j’ai eu la chance de n’avoir jamais eu besoin de recourir au tribunal des prud’hommes, je suis passée devant la commission paritaire et devant la commission arbitrale. La conclusion que j’en ai tiré, c’est qu’il faut s’armer, apprendre constamment pour avoir, outre des notions d’économie d’entreprise, des connaissances en droit du travail appliqué à la presse, en droit de la presse également, et de bien connaître les différentes instances qui gèrent notre profession. C’est peu dire par exemple que j’ai étudié de très près la Convention collective des journalistes. Mais la majorité des journalistes sont peu armés pour faire face.
Journalisme et politique, journalisme militant, journalisme sous influence sont des expressions que l’on entend souvent dans les critiques portées à ce métier. Pour Erik Neveu, « une part des fausses perceptions du travail journalistique tient à une approche individualiste qui identifie le journaliste à une profession libérale de l’information » (in. Sociologie du journalisme, Collection Repères, La Découverte, 2013).
Le travail sur l’information est éminemment collectif. Solitaire quand il écrit (mais pas toujours), le journaliste travaille soit à l’intérieur d’une rédaction soit pour elle. « Le savoir-faire de tout journaliste se déploie et se construit dans les contraintes d’une structure d’interdépendances avec sa hiérarchie, ses collègues, ses sources qu’aucun gargarisme sur la liberté de l’acteur ne peut magiquement dissiper. »
Une rédaction, ce n’est pas une collection d’individualités, sinon, elle ne pourrait pas fonctionner. C’est une ruche qui bourdonne, où chacun a une place et un rôle précis. Du directeur de la publication aux réviseurs en passant par les rédacteurs en chef, le directeur artistique, les chefs de services, les reporters, les rédacteurs, les secrétaires de rédaction, les maquettistes, les iconographes. Tous ces professionnels savent travailler ensemble.
C’est aussi collectivement qu’ils peuvent défendre leur culture professionnelle. Mais la mise en place de cette collectivité de revendication est souvent compliquée. Les voies choisies sont parfois différentes, ce qui peut faire croire que la communauté journalistique est divisée. Mais le but reste le même. Dans son ouvrage Le Journalisme défendu, modèles de l’action syndicale (Coll. Res Publica, Presses universitaires de Rennes, 2014), Denis Ruellan retrace les différentes formes qu’a pris, avec plus ou moins de bonheur, depuis la fin du XIXe siècle, la défense des journalistes : la corporation, la profession (naissance et essor des syndicats), l’union (la fusion des différents syndicats existants), la participation (avec la naissance des sociétés de journalisme ou de rédacteurs) et enfin le paritarisme (CCIJP et commission arbitrale).
Dans les magazines, tournés vers le soft news, les loisirs ou les informations pratiques (comme ont pu l’être certains féminins), les journalistes sont rarement engagés. Ce qui rend difficile leur adhésion à un syndicat auquel ils ne font pas vraiment confiance. Ainsi, à VSD, les journalistes avaient une vraie réticence à se syndiquer. Chacun avait peur d’être récupéré, d’être utilisé. En cela, les journalistes ne sont pas différents de la majorité des Français.
Ce qui est vrai, aussi, c’est que ce sont des gens passionnés par leur métier et pour la plupart ayant une très haute conscience professionnelle qui les pousserait à accepter tous les sacrifices pour aller au bout de cette passion. Si on leur dit que leur journal est en péril, mais qu’il y a des solutions, même si la potion est amère, ils l’avaleront.
Ils ne savent pas ou peu se défendre et connaissent mal le droit du travail. A VSD, la plupart avaient le sentiment d’être des salariés à part et n’avaient pas idée que le droit du travail pouvait s’appliquer à eux dans toute sa rigueur. Ainsi, lors des négociations sur les 35 heures, la plupart d’entre eux étaient persuadés qu’ils n’étaient pas concernés par le temps de travail et ses limitations. Il a été très difficile de leur faire admettre que si, effectivement, ils ne pouvaient refuser de faire des heures supplémentaires puisqu’ils étaient tenus d’assurer la sortie du journal, l’article 29 de la Convention collective des journaliste précisait que :
« Les journalistes bénéficient des dispositions législatives et réglementaires en vigueur sur la durée du travail. » Difficile également de leur faire comprendre qu’à défaut de paiement et de récupération, les heures supplémentaires étaient assimilables à du travail dissimulé puni par loi. Aussi, il a été relativement facile pour la direction de leur imposer des conventions forfait jour alors même qu’ils allaient peu sur le terrain et que leurs horaires étaient parfaitement vérifiables et comptabilisables.
Organiser une riposte, face à des décisions de la direction qui menaçaient leur statut de salariés, était donc compliqué. La négociation sur le temps de travail liée à la loi sur les 35 heures reste là encore un exemple intéressant. Le premier projet de la direction cherchait à instaurer une flexibilité maximale et à limiter le paiement des heures supplémentaires (pas leur recours). Ainsi, il prévoyait de compenser le passage de 39 à 35 heures par seulement dix jours de RTT (alors qu’il en aurait fallu 20). Il appliquait à l’ensemble de la rédaction la convention forfait jour, y compris aux SR, aux maquettistes, aux correcteurs, aux iconographes, aux rédacteurs alors que la loi précisait expressément que cette convention ne pouvait s’appliquer qu’aux salariés dont il était difficile de contrôler les horaires. Enfin, il faisait disparaître les heures supplémentaires en arguant que d’une journée l’autre, les horaires étaient variables et se compensaient naturellement l’un l’autre. Ce qui n’était pas du tout ce qui pouvait se constater dans la rédaction.
La hantise d’une grande partie des journalistes, c’était de devoir rendre des comptes sur leur temps de travail, de « pointer ». Beaucoup accueillaient donc la convention forfait jour avec soulagement. Avec leur appui en pointillé, les négociations ont été longues (plus d’un an et demi) et pénibles (menaces sur les élus menant les négociations, insultes à caractère raciste contre l’une d’entre eux…). Mais elles ont fini par aboutir. Un accord a minima a été signé. L’appui massif de la rédaction aurait cependant pu permettre d’obtenir des avancées significatives et, surtout, de gagner du temps. De ne pas faire reposer sur les épaules des seuls délégués syndicaux le poids d’une négociation difficile.
Il était plus facile de les mobiliser quand des décisions menaçaient ce qu’ils considéraient comme leur statut de journaliste. Ainsi, quand une note de l’éditeur a tenté d’imposer des horaires de travail et de présence à l’ensemble des salariés de VSD (journalistes compris), il a été très facile d’organiser le jour même une assemblée générale et d’obtenir de l’éditeur qu’il fasse machine arrière. Quand, quelques années plus tard, Fabrice Boé, nouveau patron de Prisma Presse, a voulu limiter les droits des journalistes à publier des livres, le tollé et la mobilisation ont été tels qu’une négociation s’est immédiatement ouverte.
A Prisma presse comme à VSD SNC, une grande majorité des délégués syndicaux et des élus du personnels, quel que soit le syndicat, avaient eu des engagements politiques dans leur jeunesse : parti communiste, parti socialiste, groupes trotskystes. S’engager dans un syndicat était somme toute une suite logique. D’autres élus venaient du milieu associatif ou militaient pour des causes variées (féminisme, écologie, parents d’élèves, RESF, etc.). Tous avaient ou avaient eu des engagements.
Autre élément, la majorité des élus se recrutait essentiellement parmi les permanents de la rédaction : SR, maquettistes, personnels administratifs… Les rédacteurs ou reporters qui acceptaient les mandats étaient rares. On pourrait penser que c’est logique car il est plus facile de gérer ces missions quand on est sur place que lorsqu’on part régulièrement en reportage. Mais c’est une erreur car, dans la plupart des titres de Prisma, et VSD ne faisait pas complètement exception à la règle, les journalistes ne vont que très rarement sur le terrain. A Prisma Presse et c’est toujours le cas à Prisma Media, sortir de la rédaction, c’est aller à une conférence de presse.
Comme expliqué plus haut, les rédactions sont composées de très nombreux chefs de service qui font travailler une armée de pigistes et quelques rédacteurs et reporters. Ces chefs de service intègrent le discours de la direction qui les place dans la chaîne de décision et attend d’eux qu’ils soient totalement solidaires. Même si, dans la réalité, leurs conditions de travail sont difficiles à cause de la pression de la rédaction en chef, du rendement qui leur est demandé, de la surcharge de travail, etc. Et des difficultés qu’ils peuvent rencontrer avec leur propre hiérarchie. A noter que cette solidarité fonctionne cependant dans les deux sens. Si un chef de service entre en conflit avec quelqu’un de son équipe, la direction prendra systématiquement la défense du responsable hiérarchique. Même si celui-ci a tort. Dans ce cas, et si les élus du personnel ont des argument à faire valoir, des négociations seront ouvertes pour le départ du journaliste, pas de son supérieur. Le lien de sujétion est donc fort.
A VSD, où le nombre de rédacteurs et de reporters a longtemps été plus important, les raisons de cette réserve pouvaient avoir d’autres motivations. Beaucoup disaient ne pas se sentir à la hauteur. Certains craignaient pour leur carrière. Et le disaient. Pour beaucoup, l’engagement ne faisait pas partie de leur façon de fonctionner. Comme si la doxa de l’impartialité du journaliste les empêchait de prendre parti y compris pour leur propre cause. Les quelques reporters (des femmes essentiellement) qui ont accepté de se présenter à l’élection ne l’ont fait que pour la durée d’un mandat.
Par deux fois, les journalistes de VSD ont tenté de monter une société des rédacteurs. L’adhésion de la rédaction a été immédiate et quasi totale. Cela convenait mieux à l’idée qu’ils se faisaient de leur métier : parler d’égal à égal avec la direction, voire participer aux nominations du rédacteur en chef ou du directeur de la rédaction, comme leurs confrères de Libération ou du Monde.
Les sociétés de rédacteurs (SDR) ou de journalistes (SDJ) ont connu une grande popularité à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix. Ce n’était ni des syndicats ni des associations. Elles « se voulaient des sociétés par actions pouvant acquérir en nom collectif une part du capital des entreprises médiatiques. Ce afin d’avoir, sinon le pouvoir, en tout cas une partie de celui d’infléchir les choix stratégiques et économiques. Les journalistes sociétaires seraient à la fois salariés et propriétaires de leur média et pourraient influencer depuis les investissements jusqu’aux orientations éditoriales », détaille Denis Ruellan dans Le journalisme défendu, modèles de l’action syndicale (voir plus haut).
Le projet dépasse l’héritage de la Libération et s’inspire de la pensée soixante-huitarde qui souhaite amplifier la démocratie à tous les niveaux et surtout à la base. « Pour s’assurer de ce pouvoir, les journalistes convaincus du bien-fondé des SDR entendent qu’une partie du capital de l’entreprise leur soit cédée en leur nom collectif. Ils abritent cette entité sous des formes juridiques diverses, mais elles aboutissent au même objectif : conférer à la rédaction une capacité à peser sur les orientations du journal, sa structure financière, ses décisions stratégiques et ses choix éditoriaux », poursuit Denis Ruellan.
Depuis le modèle a montré ses limites, notamment à cause de l’engagement des journalistes membres et de l’offensive des propriétaires pour limiter leur influence. Il faisait encore rêver dans des journaux comme VSD. A la différence que, dans ce magazine, la SDJ n’avait aucune assise financière et ne détenait aucune part du capital de la société d’édition. Dans ce cadre, la SDJ restait une simple association, pas une instance prévue par la loi ni par la convention collective. A chaque fois, la direction a refusé de prendre en compte cette SDJ et l’expérience a tourné court.
Que pèse une motion de défiance contre un éditeur, même si elle est votée par l’ensemble des journalistes, quand elle est portée par une SDJ sans reconnaissance et par conséquence sans pouvoir à côté d’un droit d’alerte mené par des élus ? C’est une action dangereuse pour les salariés et qui ne mène à rien sauf à vouloir endosser la stature de martyr.
En 2004, la rédaction est entrée en conflit ouvert avec l’éditeur qu’elle accusait de censure (« Des remous à VSD », nouvelobs.fr, 9 décembre 2004). Lors d’une assemblée générale, une motion de défiance a été élaborée. Les élus ont proposé de faire passer ce texte par le comité d’entreprise et demandé que la rédaction les laisse monter au créneau. Etant salariés protégés, ils avaient plus de latitude pour porter le conflit face à la direction. Mais la majorité des journalistes a préféré refonder la SDJ. Ce n’est pas qu’ils ne faisaient pas confiance à leurs élus, mais ils trouvaient que c’était plus approprié pour régler un problème purement professionnel. Le résultat n’a pas été probant. La motion de défiance n’a pas abouti, un journaliste en CDD a été mis à pied jusqu’à la fin de son contrat, d’autres ont été placardisés. Et tout s’est arrêté là.
Ce réflexe semble assez largement partagé par la profession. Alors que les journaux d’actualité se font largement l’écho des congrès des syndicats d’autres branches professionnelles, ou de leurs initiatives, ce n’est quasiment jamais le cas concernant les organisations professionnelles du journalisme. Qui, en dehors des syndiqués, est au courant que le SNJ réunit son congrès chaque année à l’automne ? Qu’on y débat de choses aussi intéressantes ou importantes que les questions de déontologie, du statut des médias à but non lucratif, de la crise de la profession, de la défense des journalistes emprisonnés à l’étranger, de la formation initiale ou professionnelle, du journalisme sportif, etc.
Par contre, les rédactions n’hésitent pas à faire appel, pour traiter de ces mêmes questions, à Reporter sans frontières ou, pour des sujets plus spécifiques à un titre, aux SDJ. Une constatation qui a fait écrire à Olivier Da Lage dans son article sur « Les Combats syndicaux, Les Journalistes ont-ils encore du pouvoir ? » publié dans la revue Hermes n° 35 : « A l’évidence, tous ces acteurs de la vie des médias sont légitimes dans l’expression d’une opinion sur la déontologie journalistique. Mais d’où vient que, sur le même sujet, les syndicats de journalistes ne le seraient pas ? » Ainsi, lors du conflit de 2004, de nombreux quotidiens se sont fait l’écho de la position de la direction de VSD, de la SDJ. Jamais du comité d’entreprise et très peu des délégués syndicaux.
C’est comme s’il fallait absolument séparer deux causes. Aux élus et aux syndicats, la défense des rémunérations, des salariés quand ils sont menacés d’être licenciés. On leur laisse alors l’entière responsabilité de cette lutte sans imaginer que les journalistes qui consacrent du temps à cette tâche ont besoin du soutien de l’ensemble de leurs confrères et collègues. Aux associations la réflexion sur le métier, la déontologie, etc. Avec le risque qu’elles ne pèsent rien face aux responsables patronaux.
Les journalistes ne sont-ils pas assez engagés ? La question, en fait, n’est pas vraiment là. Ils ont plutôt une façon particulière de se situer par rapport à leur métier. Ils ne se vivent pas comme des salariés comme les autres mais comme des personnes participant à une œuvre commune qui est le traitement de l’information. Mais pour les entreprises qui les emploient, ils sont une main d’œuvre comme une autre qui doit être toujours plus rentable et dont on peut se séparer pour améliorer cette rentabilité. Sans véritable considération pour les principes qui tiennent à cœur à leurs salariés.
Cette distorsion entre deux intérêts divergeant s’est accentuée ces dernières années avec la crise de la presse et les mutations provoquées par Internet. Ce n’est pas tant d’engagement dont ces journalistes de presse magazine ont besoin, mais d’une prise de conscience de leur statut, de ce qu’ils sont dans la réalité économique qui est celle des groupes de presse. Et du nécessaire investissement que cela implique.
Des journalistes engagés, cela existe mais dans des types de presse particuliers. Ils sont souvent alors plus militants que journalistes. Ce qui pose d’autres problèmes