Dans le groupe Prisma Presse, la PAO a favorisé la restructuration des rédactions, parfois au détriment de la qualité
Dans les années quatre-vingt, en presse magazine, deux modèles cohabitait : les grosses rédactions avec de très nombreux journalistes en CDI (rédacteurs, reporters, grands reporters, etc.) et les petites rédactions dans lesquelles le travail journalistique était essentiellement externalisé, ce qui permettait des coûts variables et ajustables aux besoins numéro par numéro. Le premier modèle continue d’exister dans les news magazine. Le second s’est peu à peu propagé à l’ensemble des autres rédactions magazine au point que la sous-traitance est devenue une des caractéristiques de cette presse (voir Nathalie Sonnac, « L’Economie des magazine », La Presse magazine, revue Réseaux 1er trimestre 2001, n° 105, p. 80-87).
A mes débuts en presse magazine, les rédactions étaient encore importantes. La rédaction de Femme d’Aujourd’hui, où j’ai commencé à travailler en janvier 1989, était assez représentative des rédactions des féminins. Chaque rubrique était dirigée par un chef de service et comptait un, deux ou trois rédacteurs.
Prisma Presse a été le premier groupe en France à fonctionner différemment, en privilégiant des rédactions conçues comme de petites structures, très souples et qui se voulaient des forces de frappe.
Pour lancer ses titres, Prisma Presse s’appuyait sur une équipe très restreinte qui travaillait sur tous les projets : un DA et des maquettistes. Autour d’eux, quelques journalistes connaissant bien le public visé par le nouveau magazine, un ou deux SR, des iconographes, tous pigistes. Puis quand le titre avait rencontré son public, une équipe permanente était recrutée en CDI, le plus souvent parmi les pigistes qui avaient participé au lancement, et s’étoffait. Mais les rédactions n’ont jamais été pléthoriques. Elles ont d’ailleurs souvent été brocardées : un état-major de généraux qui gouvernait une armée de pigistes. En dehors des SR et des maquettistes, n’étaient embauchés en CDI que des chefs de service ou de rubrique. Cette organisation s’est peu à peu répandue dans la plupart des rédactions magazines, news mis à part.
Prisma presse a toujours cherché à diminuer sa masse salariale rédactionnelle permanente. La PAO a permis à ce groupe de le faire en prenant pour cible les équipes chargées de la production des magazines, jusque-là incontournables. Sauf à VSD où l’équipe de SR était particulièrement soudée et jalouse de ses prérogatives. Ailleurs, des postes de SR ou de maquettiste ont été supprimés. L’évolution a été lente, il ne s’agissait pas de licencier des salariés, mais de ne pas remplacer ceux qui partaient et de diminuer progressivement les CDD.
Il aurait été imaginable que le temps gagné par la suppression de l’étape photocomposition profite aux rédacteurs pour l’approfondissement de leurs enquêtes, aux secrétaires de rédaction pour leur laisser plus de temps pour vérifier les textes, les valoriser. Plus de temps pour travailler les titres, les légendes, apporter tout leur savoir-faire pour la qualité de l’écrit publié et mieux travailler avec les rédacteurs, comme on l’a vu dans le cas de VSD. Mais c’est une vision plus industrielle qui a pris le pas, avec plus des impératifs de productivité et moins de qualité. Les nouvelles équipes devaient répondre à des exigences de rendement et de productivité souvent éloignées des besoins liés à la qualité journalistique.
Ce sentiment est souvent partagé par les journalistes, quel que soit le support sur lequel ils travaillent. « La notion de vitesse est intrinsèquement liée au développement des médias. Informer vite et bien est devenu un des principes élémentaires du journalisme. Pourtant, aujourd’hui, ces deux qualités ne vont plus forcément de pair. Une information publiée ou diffusée trop vite est souvent une information inexacte ou approximative. La vitesse médiatique est ainsi souvent dénoncée : en 1996, le groupe de réflexion réuni par le Centre de recherche de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille a mis en avant, comme phénomène majeur que la plupart des professionnels ont le sentiment de ne plus pouvoir travailler que dans l’urgence, sinon dans la précipitation. » (Christophe Deleu, « Médias et nouvelles technologies : le journaliste pressé », Les Cahiers du journalisme n° 5, 1998.)
Au début des années deux mille, la DRH considérait que les journalistes du groupe ne produisaient pas assez. Déjà, les salariés absents, que ce soit pour maladie ou vacances, n’étaient plus remplacés. Les chefs de service devaient préparer à l’avance les numéros à paraître pendant leur absence. SR et maquettistes devaient se débrouiller avec un membre de leur équipe en moins. La souplesse de la PAO et le gain de temps qu’elle permettait a favorisé cette organisation. Et a permis à la direction d’aller plus loin en mutualisant une partie de son personnel.
Les SR du pôle télévision ont servi de cobayes. Ce pôle regroupait les journaux de programmes télé publiés par le groupe : un hebdomadaire, Télé loisirs, et deux « quinzomadaires », Télé 2 semaines et TV grandes chaînes. En 2006, les SR regroupés en « pool » n’ont plus été attachés à un seul titre mais ont dû travailler indifféremment pour l’un ou l’autre magazine. Cette mise en commun des SR a permis de réduire leur nombre et de supprimer la quasi-totalité des CDD. Mais chaque semaine, les SR ont dû assurer le bouclage de deux magazines, l’hebdomadaire et l’un des quinzomadaires, l’autre étant bouclé la semaine suivante.
La première conséquence que l’on a pu observer, c’est que les SR, continuellement en bouclage, ont eu moins de temps pour effectuer leur travail de vérification et de réécriture. Il ne s’agissait plus que de « tomber le texte » dans la page et de faire la chasse à la coquille. Autre conséquence, l’explosion des heures passées à la rédaction. Mais l’accord signé au début des années deux mille par les délégués syndicaux de Prisma Presse annulait toute possibilité de récupération des heures supplémentaires déclarables.
En effet, une clause que j’avais refusée dans la négociation à VSD, disait que les journées lourdes étaient compensées par des journées légères. C’était peut-être vrai au moment de la négociation, d’où le manque de méfiance des salariés qui n’ont pas vu les conséquences de ces quelques lignes quand l’accord leur a été soumis par référendum. Mais six ans après, les équipes avaient été resserrées, la charge de travail accrue et beaucoup regrettaient cet accord qui avait paru si intéressant au moment de la signature mais les défendait si mal.
Cette organisation, testée, non sans soubresauts dans le pôle télévision, a été également mise en place en 2008 dans plusieurs pôles du groupe Hachette. Elle continue de se généraliser, soit pour les SR, soit pour les rédacteurs. C’est le cas par exemple avec la constitution d’une rédaction unique print et Web pour Prima et Femme Actuelle. On a pu y constater les mêmes conséquences : stress au travail, surcharge, dépression. Et dans ce cas précis, la tentative de suicide d’une rédactrice dans les locaux même de la rédaction en septembre 2012 (Communiqué du SNJ, http://www.snj.fr/spip.php?article4549, consulté en juillet 2014).
Erik Neveu a pointé la particularité de cette presse qui est « de constituer le laboratoire des logiques marketing sur l’écriture et le travail rédactionnel. Le formatage organisé du travail journalistique vaut pour l’identification des thèmes porteurs, le calibrage des articles. Liés à des groupes de presse (Bayard, Emap, Hachette, Prisma) dotés de service d’études et de marketing performants, les titres locomotives de ce segment de presse sont ceux où le travail du journaliste est cadré à partir d’un cahier des charges précis. » Il en va de même des techniques de management.
Pour en revenir aux secrétaires de rédaction des hebdomadaires télé, ils sont passés d’un journal à boucler en une semaine à deux. Avec le stress, la fatigue, les arrêts maladies se sont multipliés et le CHSCT n’a pu que dénoncer des conditions de travail de plus en plus pénibles.
La productivité exigée a été tenue au détriment de la qualité : le temps manque pour effectuer les corrections nécessaires. Ce manque de temps a cantonné les SR à un rôle de monteur de pages et de correcteur dans lequel ils ont peu l’occasion d’exercer leur métier de journaliste. Ce qui a engendré chez la plupart une véritable frustration. Beaucoup ont l’impression d’effectuer des tâches peu intéressantes, peu valorisées dans l’entreprise et donc peu valorisantes. Ils ne se vivent plus comme des journalistes à part entière mais comme des petites mains. Cette frustration est encore plus perceptible chez ceux qui ont suivi un cursus en journalisme reconnu par la profession (EJT, ESJ et CFJ).
Les tâches traditionnellement assurées par les SR n’ont pas disparu. Elles ont glissé vers les chefs de rubrique ou de service. Et s’ajoutent à leurs propres responsabilités : gestion et coordination de son service (politique, sport, culture, etc.), de l’équipe rédactionnelle qui participe à son élaboration, essentiellement des pigistes, suivi de l’actualité de leur service ou rubrique. Il leur devient impossible de mener des enquêtes, d’écrire. A Prisma, les journalistes rédacteurs ont alors le choix entre deux situations :
– Accepter des postes en CDI à responsabilités et assumer des tâches de gestion qui exigent une réelle aptitude au management auxquelles s’ajoutent celles qui étaient jusque-là assurée par les SR : relecture, vérification, correction, titraille, réécriture, coupes, etc. Des tâches qui prennent beaucoup de temps et qui ne les intéressent pas forcément.
– Garder un statut de pigiste, qui leur permet d’écrire, mais qui est de plus en plus précaire. Voire à cet égard l’enquête de la Scam De quoi vivent les journalistes, publiée en 2013. Le questionnaire a été envoyé à 20 000 journalistes, 3 400 ont répondu. Une des conclusions est la suivante : « …les pigistes de moins en moins payés ou obligés d’accepter des statuts d’auto-entrepreneurs ou des forfaits au bon vouloir des employeurs bafouant pour certains le simple droit du travail. » A croiser avec Photographie de la population des journalistes pigistes et en CDD – Etude des journalistes pigistes et en CDD détenteurs de la carte de journaliste professionnel en 2010, une enquête de l’Observatoire des métiers de la presse qui pointe qu’à partir de 2000 les revenus des pigistes ont régulièrement baissé jusqu’en 2006 pour remonter légèrement depuis sans pour autant atteindre les revenus d’avant 2000.