Chère maman,
Je te quitte, je fuis la maison. Cette décision, je le sais, va te faire souffrir. Mais je dois me rendre à l’évidence, il est pour moi vital que je parte loin d’ici.
Si je restais, nous finirions tous deux dans les pages fait-divers de Ouest-France, toi dans le rôle de la pauvre femme découpée en morceau, moi dans celui du monstrueux assassin. Crois-moi, il vaut mieux que nous nous séparions. Pourquoi ? Mais, maman, je ne te supporte plus, toi tes jérémiades constantes, tes plaintes, tes pleurs, tes récriminations, tes médisances, tes piapiapiapia. Tiens, rien que d’en parler, cela me met en colère !
J’ai 25 ans, je ne peux m’enfermer avec toi dans cette ronde de rancœurs infinie. Je sors. il est plus que temps.
Oh, je sais ce que tu vas dire. Je l’entends comme si j’y étais, tu es tellement prévisible. Tu vas commencer par t’écrier que je suis un ingrat, à l’image de mon père. Que je t’abandonne, tout comme lui il y a presque… vingt-cinq ans. Mais Dieu, que je le comprends. Quel place lui laissais-tu pour exister ? Toi, toi, toi, il n’y a que toi qui compte dans cette maison depuis qu’il t’y a installé en te donnant son nom. D’autant, que si j’ai bien compris, tu l’as bel et bien piégé avec ta grossesse. Car, ma chère maman, si je ne me trompe, la contraception existait déjà à cette époque. Pour parler vulgairement, tu lui as fait le coup du canapé : la pauvre innocente, engrossée par un moins que rien. Un moins que rien qui avait tout de même un bel héritage et déjà une brillante situation. Tu ne me feras pas croire que tu l’as choisi par hasard. Il s’est enfui, moins d’un an après ma naissance. Ce faisant, il t’a donné ton plus beau rôle : celui de la victime abandonnée… avec monnaie sonnantes et trébuchantes. Nous n’avons manqué de rien, même pas du superflu. Surtout toi. Car moi, j’aurais aimé avoir un père, vois-tu ? Oui, un père…
Contrairement à ce que tu laisse entendre avec force soupirs et mines défaites, son départ t’a bien arrangée. Tu n’aime pas les hommes. C’est d’ailleurs le seul défaut que tu me trouvais. Tu aurais tellement préféré avoir un fille. Oh oui, une pauvre petite que tu aurais modelé à ton image. Enfin, non, pas à ton image, à tes besoins, une servante qui se serait sacrifiée jusqu’à la fin de ta vie. Pas comme moi, l’ingrat. Tu vois, il vaut mieux que je parte.
Ne me sers pas pas cette vieille antienne de la souffrance. Tu me l’as assénée jusqu’à la nausée. Ne me prends pas pour un imbécile, s’il te plaît. Je connais par cœur les couplets que tu as pu débiter à tes bonnes et complaisantes amies qui profitaient sans vergogne de ton argent et de ton nom (l’argent et le nom de mon père, soit dit en passant) pour faire accroire qu’elles fréquentaient la bonne société ou qui étaient trop contentes de trouver une maison où enfin l’homme était l’ennemi…
Ces garces me pressaient sur leur giron aux parfums écœurants et en profitaient pour me pincer les fesses et me tripoter. Ne me dis pas que tu n’as rien vu ! Vous auriez dû – vous auriez pu – baiser ensemble. Vous auriez été moins frustrées, moins haineuses… Je te vois pleurer auprès d’elles, tu vas gémir que je t’ai brisé le cœur. « Il m’a dit de ces choses, tellement horribles… Comment croire que ce petit à qui j’ai tout sacrifié, oui, vous entendez, tout sacrifié, puisse me haïr autant. »
Je ne t’ai pourtant pas beaucoup gêné. Dès que j’ai été en âge, tu m’a envoyé en pension. J’avoue que je n’ai pas trop résisté, cela m’arrangeais. Je préférais mille fois la compagnie de mes camarades d’infortune à celle de ces dames . Cela aurais été parfait si tu n’avais pas éprouvé le besoin de me faire revenir pour les besoins de ton petit théâtre. Et moi qui attendais, des heures durant, un signe de tendresse, qui guettait la moindre bonté dans tes yeux, la moindre caresse de ta main. Ce que j’étais niais.
Le pire, vois-tu, ce que je ne te pardonnerai jamais, c’est le récit que tu faisais à qui voulais l’entendre de ma naissance. De cette douleur abominable que tu aurais traversée et qui t’aurait, soit disant, coupée en deux. Tu exhibais alors cette photo, sans doute prise par mon père, pour brocarder ce petit tas de chair sanguinolent qui avait déchiré sa maman (et je te fais grâce des détails que tu m’a si souvent servi, tu les connais). Pendant des année, je n’ai pu entrer au salon sans voir ce cliché et ressentir une honte terrible, celle d’un petit garçon martyrisant sa maman.
Pourtant, cette photo est l’unique objet que j’emporte de cette maison. Car lorsque j’en franchirai la porte, je renaîtrais à nouveau. Je veux qu’elle soit le témoin éternel de ma vie vie heureuse, loin de toi. Oh ! vivre enfin sans tes jérémiades, vivre sans tes plaintes et tes pleurs, vivre sans ta haine et ton mépris. Vivre !
Ceci est ma participation au diptyque 2.5. L’histoire (totalement inventée) de la photo d’un bébé qui dans la réalité m’est chair cher.
Le vendredi 26 mai 2006, 10:33 par alixir
Coucou sœurette,
rien à voir avec les texte précédent que j’ai pris plaisir à lire tout de même. Je suis en train de mettre des photos de ma famille sur mon blog mais je n’ai rien de toi (j’en ai trouvé de tes filles sur le blog de Luce) et rien de maman non plus. A l’occasion, tu pourrais m’en envoyer?
Merci d’avance…
Bisous et peut être à une rencontre cet été…
Alix
2. Le samedi 27 mai 2006, 12:02 par andrem
Il est obligatoire de partir, pour vivre bien.
Puis un jour il faut pardonner à ses parents, pour bien mourir.
Pardon pour le lieu commun, mais il est plus fort que moi.