(précédemment)

Dans ma petite commune de Charente, que le curé tripota ou embrassa les petites filles à qui il enseignait le catéchisme, était sans doute un fait connu de tout le monde. Et personne ne disait rien. On en avait vu d’autres… Sauf que, cette fois-là, il tomba sur deux étrangères à la région qui n’entendaient pas se laisser faire : ma mère, mise au courant par nos soins et celle de Claudie, que l’abbé appréciait particulièrement.

Avec d’autres, elles décidèrent d’aller voir l’évêque, histoire de lui parler du pays.

Evidemment, nous, les enfants, nous ne nous rendîmes compte de rien. Sauf qu’un jeudi, M. le Curé ne vint pas nous donner notre leçon de catéchisme. C’est la vieille demoiselle qui assurait les premières années qui nous reçut et qui nous dit succinctement que l’abbé était parti faire retraite dans un couvent.

« Il a été muté, ce saligaud », commenta simplement ma mère.

Ce n’est que plus tard que j’appris la visite à l’évêché, la menace de porter plainte, la décision de la hiérarchie qui promit que le coupable ne serait plus en contact d’enfants – d’ailleurs, il serait à la retraite dans peu de temps – et en appela à l’esprit de miséricorde des paroissiennes.

En attendant, l’évêque était dans la merde. On parlait déjà à l’époque de crise des vocations. Les curés ne vivant que du denier du culte rechignaient à aller s’enterrer dans des petits bourgs charentais où ils récolteraient plus de boutons de culotte que de pièces sonnantes et trébuchantes. Et dans lesquels le travail ne manquait pas. Car, pour palier le manque de personnel, les paroisses étaient regroupées. Ainsi, chez nous, le curé avait sous sa juridiction huit communes. Autant dire que les candidats ne se bousculaient pas. Et puis un jour, miracle, il nous en tomba un du ciel.

Le père LM était breton, issu d’une famille nombreuse. Quasiment tous ses frères et sœurs étaient entrés en religion : curé, bonne sœur, moine… Un nid de vocations. Après des années d’Afrique, il avait été obligé de rentrer en France pour raison de santé. Ce n’est pas les petits bourgs charentais qui allaient l’effrayer. Il s’installa dans le presbytère de D., le seul qui n’avait pas été désaffecté, et entreprit de faire connaissance avec ses ouailles.

Il frayait assez peu avec les potentats locaux qui, à cette époque, avaient encore beaucoup de pouvoirs. Ses habitudes tranchaient agréablement avec celles de son prédécesseur. On le sentait habité par la foi, mais aussi par le doute, ce qui le rendait d’autant plus crédible et intéressant. Il prenait aussi pas mal de recul sur sa fonction et sur l’institution église. Avec lui, je connus de merveilleuses années pendant lesquelles croire n’était pas une évidence, encore moins un atavisme, mais un chemin vers une certaine connaissance, une recherche et surtout une remise en question perpétuelle.

Il acceptait de répondre à nos questions, savait transmettre ce qu’il savait, mais aussi, qu’il ne savait pas (exceptionnel, ça, à l’époque). Enfin, c’est lui qui m’a appris que lorsqu’on a des principes, il faut un minimum essayer de les appliquer dans sa vie de tous les jours et pas seulement les appliquer aux autres : l’amour du prochain, la compassion, la générosité, etc. n’étaient pas forcément des vains mots.

Dernière chose, il était bel homme et, malgré mon jeune âge, je n’étais pas du tout insensible à cela. Je n’étais d’ailleurs pas la seule. Je me souviens des récréations du vendredi pendant les quelles nous étions quelques unes à danser d’un pied sur l’autre en disant : « Oh, il est beau monsieur le curé… »

Il était beau certes, mais sa belle gueule ne devait pas plaire à tout le monde. Un soir, il fut invité chez deux paroissiennes pas très catholiques. Elles passaient pour les sorcières du village. Ce qui fit bien rire notre curé qui en avait vu d’autres en Afrique. Le lendemain, il riait beaucoup moins. Il se tordait de douleurs au point que sa gouvernante dut appeler le médecin de toute urgence. Qui l’envoya à l’hôpital illico presto. M. le Curé avait été empoisonné !

 

1. Le mardi 17 janvier 2006, 16:54 par alice

La suite! Demain , bien sûr! En attendant, quelle chance tu as eu de rencontrer un homme d’église acceptant le doute et les interrogations, espèce rare, jamais croisée pour ma part.

2. Le mercredi 18 janvier 2006, 12:04 par andrem

Un curé pareil, c’est rien que des racontars, ou alors je me convertis derechef.

J’y crois pas, il y aurait un presbytère à Dirac?

Pourquoi pas à Voeil et Giget, tant que tu y es!

A propos, il faudra un jour que tu m’expliques pourquoi tu passes tes blogues et racontars autour des endroits où je traîne mes guêtres depuis mathusalem.

Mais je veux connaître la suite, et surtout à partir de quand elle se raccordera au bal des debs. Tu appâtes, tu appâtes, alors maintenant tu assumes et tu finis.

Sinon c’est moi qui m’y colle et tu ne seras pas déçue du résultat de ta vie ainsi extrapolée.

Non mais.

3. Le mercredi 18 janvier 2006, 12:17 par luciole

mdr pour les commentaires… Un racontars ? Et oui, et non … sourire…

4. Le mercredi 18 janvier 2006, 13:18 par andrem

Damned. Mathusalem me le dit depuis toujours, qu’il faut écrire Voeuil, et moi depuis toujours je préfère faire de l’oeil à Giget. Voilà. Le facteur du coin me hait.

5. Le jeudi 19 janvier 2006, 12:13 par Clopine

j’attends la suite avec d’autant plus d’impatience que j’ai, moi aussi, une histoire de curé dans mes bagages (enfin plus précisément dans ceux de ma grande soeur). Si cela vous dit ?

Clopine T

6. Le jeudi 19 janvier 2006, 12:19 par akynou/racontars

Andrem : c’est pas parcze qu’il y a des types bien dans une religion qu’il faut absolument se convertir… Sinon, on n’en finirait pas :-) Et puis ce n’est pas Dirac. J’ai bien connu Dirac, des amis de mes parents habitaient là bas. Mais D. n’est pas Dirac. C’est pas loin, mais c’est pas ça :-)
Sinon, ne t’en fais pas, je vais finir. C’est prévu pour faire des épisodes. Mais je suis pas pressée.

Clopine, oui, vas-y; lance-toi :-)

7. Le jeudi 19 janvier 2006, 13:44 par Clopine Trouillefou

Alors, voici une des « petites histoires de ma grande soeur » !

LE NOUVEAU CURE
Notre famille fut la première à le rencontrer, par l’abbé Bony. L’abbé Bony, on connaissait, bien sûr : en charge de notre paroisse Sainte-Croix, la cinquantaine solide et rougeaude, il enterrait, mariait, baptisait, confessait, absolvait, tamponnait les cartes de présence à la messe, catéchisait, et engueulait les enfants qui piétinaient les plates-bandes du cimetière, le tout avec une efficacité et un manque d’imagination remarquables. Il venait souvent manger le dimanche midi à la maison, et se resservait deux fois du poulet rôti. Après notre départ, (nous quittions la table comme une volée de moineaux), il renseignait notre mère sur nos récents péchés, violant ainsi le secret de la confession, le regard clair et la conscience limpide, en soufflant à petits coups sur son café brûlant. Fermement, il avait exclu mes frères de leurs postes d’enfants de chœur, quand ils avaient avoué avoir pissé dans le bénitier, et avait conseillé à ma mère de m’éloigner de la petite F…, qui, décidément, n’était pas d’ une bonne fréquentation.

Il était donc logique qu’une des toutes premières visites du nouveau curé, accompagné par l’abbé, soit pour notre maison. L’abbé Bony précisa d’ailleurs que le nouveau ne le remplacerait pas, non, mais le seconderait, serait plutôt chargé des jeunes (qui désertaient pas mal l’aumônerie), et, chose qui ne fut pas exprimée mais que pourtant tout le monde comprit, « apprendrait ainsi le boulot ». Et certes, au vu de la jeunesse du nouveau, de sa figure presque féminine, de son corps maigre d’adolescent grandi trop vite, il semblait évident qu’une bonne période de stage allait être nécessaire pour lui apprendre comment vivre avec les paroissiens de la petite ville de B. !

Pourtant, pourtant, le jeune curé, qui était un peu musicien, sut rapidement s’y prendre, au moins avec les quelques adolescents qui n’avaient rien de mieux à faire que venir répéter des chants religieux, tous les mercredis soirs, « dans l’esprit de Taizé », c’est-à-dire accompagnés de la guitare électrique du fils du pharmacien : la chorale Sainte-Croix était née, et ma mère y envoya ma grande sœur.

Ma grande sœur était … toute petite, un mètre cinquante environ, possédait une voix de soprano, et ressemblait assez exactement, à quinze ans, à une pêche veloutée, juteuse et parfumée, brandie un soir d’été sous les yeux d’un homme mourant de faim et de soif.

Le nouveau curé n’avait aucune chance d’y échapper.

Il la remarqua donc, puis la considéra, et finit par ne plus pouvoir en détacher les yeux.

Ma sœur se contenta de consigner le fait dans son journal intime. Journal dont je connaissais évidemment la cachette, que je lisais très régulièrement, avant de le remettre soigneusement en place…

Je dois avouer que mes huit ans en furent émerveillés. Que ma sœur eût des amoureux, bien sûr. Mais qu’un curé se porte sur les rangs, ça alors, c’était vraiment épatant !

Hélas, un mercredi soir où la répétition s’était particulièrement allongée et où ma sœur, avec deux heures de retard, était réapparue, descendant de la renault 5 sacerdotale, ma mère donna elle aussi son opinion. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’était pas favorable : elle alla jusqu’à prévenir ma sœur « que ç’avait beau être un curé, sous la soutane il était comme les autres ». Ma sœur haussa les épaules, et j’en restai baba : un curé était donc un « homme comme un autre » ! Première nouvelle ! Ah, ça valait le coup d’avoir une sœur comme la mienne, même si ça allait barder…

Et ça barda.

Ma sœur fut consignée, et le nouveau curé en fut réduit à tourner mélancoliquement dans notre quartier, au volant de sa renault 5, afin de tenter de l’apercevoir. Mais même cela était de trop, aux yeux de ma mère. Elle n’en pouvait plus d’engueuler ma sœur, qui jurait qu’elle s’en fichait bien, du nouveau curé, mais aurait aimé continuer la chorale. « Pas de ça », hurlait ma mère, « pour que tu te fasses sauter dessus, alors là, non ! « ma mère se « tenait » trop pour faire un esclandre public, mais elle ne décolérait pas.
Elle en appela donc à l’abbé Bony, qui tomba des nues et sur son collègue : aller s’amouracher, dès le premier poste, de la fille d’une des meilleures paroissiennes, mère de famille nombreuse, catholique exemplaire et par ailleurs fine cuisinière, non, c’était impardonnable !

Des consignes partirent donc de l’évêché d’Evreux et le nouveau curé disparut. Le brave abbé n’était peut-être pas si mécontent que cela de voir son jeune et beau collègue tomber au premier obstacle. Après tout, il avait fait face, seul, dans la paroisse, pendant quinze ans. Il n’avait nul besoin d’un aide, surtout si ce dernier montrait de telles faiblesses…

Quant à la chorale Sainte-Croix, elle périclita dans un premier temps. Mais ma sœur, son meilleur et féminin élément, y revint, et de nouveau on entendit sa voix angélique, qui surmontait son trop désirable corps, chanter le « te Deum » dans l’église Sainte-Croix, pendant que l’abbé Bony (qui chantait faux et avait autant d’oreille qu’une pompe à essence) souriait benoîtement, en pensant au poulet dominical.

8. Le jeudi 19 janvier 2006, 16:05 par akynou/racontars

Clopine, ça ne t’ennuie pas si je mets ton texte (dûment signé bien sûr) en note. Ce sera plus lisible pour tout le monde.

9. Le jeudi 19 janvier 2006, 16:40 par Clopine

c ela m’ennuie d’autant moins,, Akynou, que je suis total « néofrite » en blog.

Le mot même de « blog » me fait penser à la fois au piquant de la châtaigne et au sinistre bâtiment concentrationnaire de la deuxième guerre mondiale. C’est dire si j’y vais doucement, de peur d’être rebutée, dans cet univers nouveau pour moi… Et que je dois évidememnt y être aussi gracieuse qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine !

m’enfin je comprends quand même que vous êtes chez vous, Akynou, c’est d’ailleurs très joli chez vous et je suis bien contente d’avoir poussé la porte !

Tout ceci pour vous dire que vous faites bien entendu absolument ce que vous voulez du petit texte , même le supprimer ! Son envoi ne visait qu’à vous faire sourire, et donc vous remercier de ce que vous partagez si généreusement de votre vie, ici.

Clopine Trouillefou

10. Le jeudi 19 janvier 2006, 17:33 par andrem

Clopine, l’Aime de Bée qui passe, te revoili dans la blogophagie.

Saches que si tu écris blogue et non blog, déjà s’éloigne l’image de la voie ferrée dans la neige avec la porte au bout. Le mot blogue s’apprivoise et ronronne.

Et on est si bien, dans les blogues, à s’inviter chez les autres qui vous accueillent, tiens je reprendrais bien un peu de poulet rôti, et à laisser sa porte ouverte pour qui viendrait chez soi. Tu vois, ici, nous sommes chez Akinou, et tu peux remarquer comme c’est doux.

Si tu te penches un peu on voit la pâtisserie en haut du mont.

C’est nettement mieux que le vent glacé des agoras de fous.