Tous les immeubles en ont une, une petite vieille. La nôtre s’appelle Mme Arthur. C’est du premier choix. Une vieille garce « first quality »… Elle habite, au premier étage, un grand appartement, quatre pièces, 100 mètres carrés, un mausolée à la mémoire de son mari, ébéniste de talent, qui monta son affaire grâce à l’argent de sa femme et réussit fort bien à le faire fructifier puisque Madame possède tout l’immeuble ainsi que les deux voisins. C’est ma propriétaire… Et croyez-moi, ce n’est pas une sinécure.

Cela dit, je ne suis pas trop à plaindre. Je vis au quatrième et avant dernier étage. A son âge, elle monte rarement jusque chez moi. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris son fils qui s’est installé des les ateliers d’artiste du 5e. Il voit « mère » quand il le veut bien, quand il descend. Par contre, sa fille, Brigitte, a moins de chance. Elle vit au premier, dans l’appartement situé en face de celui de sa mère. Et celle-ci la fait tourner en bourrique.

Elle l’a empêchée de se marier, faisant capoter tous les projets et fiançailles. Aucun des prétendants n’étaient assez bien pour leur famille. La vieille égoïste voulait surtout être sûre qu’elle aurait une personne dévouée à sa merci pour s’occuper d’elle quand elle serait vieille et chiante et qu’elle ferait fuir tout le monde. Brigitte s’est tout de même enfui, à la presque trentaine. Mais hélas, ce ne fut pas avec le bon garçon. Elle est revenue quelques mois plus tard, abandonnée et enceinte. A la grande joie mauvaise de sa mère qui l’a d’abord installée à la campagne, loin des commérages de la ville pour la faire accoucher sous X. Dans la famille, pas de bâtard !

Le père n’a rien dit, trop occupé par son entreprise. Brigitte ne s’en est jamais remise. C’est une petite femme éteinte, toute grise, soumise à la tyrannie de sa mère. Moi je l’aime bien. Elle est douce, elle est gentille Et puis elle a l’âge qu’aurait eu ma maman, si elle vivait encore. Alors je l’invite de temps en temps à la maison boire le thé. On discute de la pluie et du beau temps. Elle s’ouvre un peu. Elle me parle de son bébé abandonné. Elle pleure encore, souvent, en pensant à lui. Et puis elle m’aime bien aussi, parce que, quand elle me voit, elle imagine son enfant, qui est né la même année que moi.

Madame Arthur est un parangon de vertu. Elle me regarde de travers parce que je ne suis pas mariée, à bientôt 30 ans !, et parce que j’ai des amants qui viennent à la maison. Je sais qu’elle m’épie et qu’elle raconte des horreurs dès que j’ai le dos tourné, je m’en fiche. Elle fait de même avec tous ses locataires. Les voisins du deuxième tenez, un jeune couple très sympathique, ils m’ont raconté qu’au début, comme elle avait gardé un double de leurs clés, elle entrait dans l’appartement pour un oui ou pour un nom, sans prévenir, à n’importe quelle heure de la journée. Elle a cessé quand ils l’ont menacée d’appeler les flics. L’engueulade… On les a entendus crier dans tout l’immeuble. Depuis, elle leur fout la paix.

Quant à leurs voisins de palier, qui logent juste au-dessus de la vieille, ils ont été bien surpris quand, un matin, elle a débarqué chez eux comme une furie pour leur dire qu’avorter, ce n’était pas bien, même quand on avait déjà quatre enfants. Et que s’ils ne gardaient pas le bébé, elle les ferait expulser. Elle ne voulait pas de ça chez elle. Ce fut encore une belle scène. Ça hurlait dans tous les sens. Ils l’ont foutu dehors manu militari et lui ont dit qu’ils attendaient, de pieds ferme, son avis d’expulsion. Elle s’est calmée. Eux se sont demandé longtemps comment elle avait pu être au courant. Ils ont trouvé. Ils ont fait murer la cheminée…

Mme Arthur a une marotte. Elle ne supporte pas les voitures garée devant chez elle, sauf celle de son fils, bien sûr. Alors, quand elle sort son chien, une espèce de saucisse à pattes agressif et trouillard, elle raye les carrosseries de ceux qui ont eu l’impudence de prendre son trottoir pour un parking. Un coup de clé en passant, c’est si vite fait. Un fois, je suis sorti pendant qu’elle était en train d’œuvrer. Mais la voiture était équipée d’une alarme qui s’est mise à beugler, mettant toute la rue aux fenêtres. Je lui ai alors lancé, très fort : « Vous ne devriez pas essayer de voler les voitures, ce n’est plus de votre âge. » Elle en a été si offusquée qu’elle s’est mise à bredouiller des justifications incohérentes sous les huées du voisinage. Mme Arthur ne m’aime pas. Je le lui rends bien. J’ai mes raisons qu’elle ne connaît pas.

Au moment des élections, Mme Arthur fait la campagne pour Philippe de Villiers, un monsieur très bien, bon mari, bon père. Croyant et pratiquant et qui parle si bien de la France… Pas un inverti, lui, ajoute-t-elle quand elle me voit passer. J’accentue mon sourire. Le 10 mai 1981, quand François Mitterrand a gagné l’élection présidentielle, elle n’est pas sortie de chez elle pendant trois jours. Elle avait peur de se faire égorger par les rouges. Elle a songé à vendre tous ses biens et à partir s’installer en Vendée, où depuis des génération, les Chouans pense correctement. Elle est restée finalement, mais elle a pris le deuil…

Elle va bien sûr à la messe tous les jours, une vraie grenouille de bénitier. Elle est d’ailleurs fort mécontente, car elle est obligée d’aller assez loin. Saint-Jean de Montmartre, l’église de sa paroisse, n’est plus fréquentable, pensez donc, le curé y prend des servants d’hôtel de sexe féminin. Des filles, probablement de futures jeunes catins qui viennent souiller l’autel, quelle hérésie ! Alors, d’un bon pas, car elle est encore bien vive pour ses 80 ans (la méchanceté et l’égoïsme conservent, c’est connu), elle va dans la paroisse voisine, où on a des mœurs religieuses plus orthodoxes. Et qu’importe si le curé, pendant le catéchisme, tripote un peu les enfants. Elle ne veut pas l’entendre. Elle a même été voir l’archevêque pour soutenir l’abbé victime d’une si abominable cabale. En attendant, plainte a été déposée et l’affaire suit son cours…

Mme Arthur est une bigote, qui fait brûler des cierges à l’église pour son défunt mari mais aussi pour le salut de sa propre âme. Par égoïsme bien sûr. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Peut-être a-t-elle également des choses à se faire pardonner.

Je suis né à la campagne, il y a une trentaine d’année. Mais je ne connais pas ma vraie mère. Je suis né sous X et j’ai eu la chance d’être adopté, très vite, par un couple extraordinaire. J’ai toujours su qu’ils n’étaient pas mes parents biologiques. Mais ça m’était égal, parce que je les aimais. Et ils m’aimaient, quoi que je fasse, qui que je sois, inconditionnellement. C’étaient papa et maman. Quand ils se sont tués dans un accident de voiture, il y a cinq ans, j’ai découvert qu’ils m’avaient laissé la clé d’un coffre à la banque où se trouvaient tous les papiers qu’ils avaient réunis concernant ma naissance. Au cas où l’envie me prendrait d’en savoir plus sur ma mère biologique.

D’abord, je n’ai pas voulu le faire, pensant que c’était les trahir. Et puis, petit à petit, la curiosité aidant, j’ai commencé les recherches. Celles-ci m’ont mené, il y a deux ans, dans ce petit immeuble du Bas-Montmartre où je vis depuis et où j’observe deux femmes, ma mère, Béatrice et ma grand-mère, Mme Arthur… La vieille garce n’en sait rien. J’attends son heure pour lui porter l’estocade. Un petit-fils qui ressurgit du néant, elle va s’en étrangler la vieille. En attendant, j’ai un autre secret…

Après l’incroyable engueulade avec la famille du deuxième, j’ai sondé ma cheminée pour savoir si, par hasard, elle pouvait également m’espionner. J’ai découvert une cache. Que j’ai réussi à ouvrir. Il faut dire que la maçonnerie avait vécu. Il y avait là un coffret de métal qui contenait de nombreux papiers et des photos. Des documents qui datent d’il y a longtemps, bien longtemps. Quand Mme Arthur n’était pas encore mariée et qu’elle habitait au quatrième étage de son immeuble… Et qu’elle recevait des hommes dans son boudoir en déshabillé de soie.

Depuis, chaque fois que je passe devant sa porte, ou que je la croise dans l’escalier, je chante, assez fort pour qu’elle m’entende, et elle a l’ouïe fine :
« Madame Arthur est une femme
Qui fit parler, parler, parler, parler d’elle longtemps,
Sans journaux, sans rien, sans réclame
Elle eut une foule d’amants,
Madame Arthur … »

Ce texte est ma participation au Diptyque 5 – L’histoire de la photo de Tatou (la première des deux, bien sûr). Toute ressemblance avec quiconque serait fortuite et involontaire

1. Le samedi 19 novembre 2005, 19:17 par Anitta

Eh ben ma vieille… Tu ne l’as pas loupée madame Arthur !

2. Le samedi 19 novembre 2005, 20:02 par Akynou/racontars

C’est un patchwork :-)…

3. Le samedi 19 novembre 2005, 21:19 par M&M

Alors là, tu me jettes à terre. Ton texte est super. Cette chanson, ça fait partie de mon enfance. Justement, en te lisant, j’ai appelé ma mère pour lui dire : tu sais quoi? Ma copine de Paris, elle a fait un texte autour de Madame Arthur! Et on s’est mis à chanter le début de la chanson toutes les deux LOL

4. Le dimanche 20 novembre 2005, 22:55 par Vroumette

J’ai vraiment cru que tu parlais de ta proprio à la base. J’ai bien ri. J’attends une suite (tu te débrouilles, hein, je suis restée sur ma faim), maintenant, le coup de grâce…

5. Le lundi 21 novembre 2005, 16:04 par alice

Et la session 6? Tu nous laisses pas tomber, hein? On s’amuse trop grâce à toi!

6. Le lundi 21 novembre 2005, 17:40 par andrem

Je ne sais toujours pas comment insérer une histoire proprement. Une histoire sur la photo, en espérant ne pas être trop en retard (mais je devais attendre de piquer les idées des autres, et voilà c’est fait, et pas de n’importe qui). Alors mon histoire est sur le lien suivant:

andremriviere.blogspot.co…

Le billet s’appelle dans mon blogue « une suite improbable », et le blogue est ici:

andremriviere.blogspot.co…

Je ne sais pas si avec toutes ces billes les mécanismes vont tourner rond. Tu peux toujours écrire à la main l’adresse sur ton écran. On ne sait jamais.

Le voleur (d’idées) masqué. Mais ce n’est pas ma faute, tout le monde la réclamait, la suite, et moi aussi, tellement que je n’ai pas pu résister à me la raconter à moi-même.

7. Le lundi 21 novembre 2005, 19:03 par Akynou/racontars

Andrem : je t’ai répondu sur ton blog
Alice : j’ai été en réunion syndicale toute la journée, ce qui n’était pas précisément prévu. Pas pu me connecter de la journée. Je mettrai tout à jour après le dîner (faut que je m’occupe de mes mominettes :-)