Les brunes ne comptent pas pour des prunes. D’accord, mais il y des limites. Elle est là qui se prélasse sur mon divan pendant que je trime. Elle s’est installée chez moi comme chez elle, mieux que chez elle puisque je passe mon temps à ranger le bordel qu’elle fout dans mon appartement et dans ma vie.
Ça a commencé il y a quinze jours. Le téléphone a sonné. C’était elle, miss Frédérique. Elle avait rencontré l’amour de sa vie à l’autre bout du monde, elle larguait tout pour le rejoindre : boulot, appartement, voiture, chien, chat et poissons rouges. Mais voilà, entre les clés rendues et le billets d’avion, il y avait trois semaines de battement. Trois semaines qu’elle préférait passer chez moi, dans mon petit deux-pièces parisien, plutôt que dans la maison angevine de ses parents.
Frédérique, tu es mon calvaire. Qu’est-ce que j’ai fais au bon dieu pour mériter ça…
Dès le premier soir, elle a fait la tronche. Elle n’aimait pas ce que j’avais cuisiné. Elle a filé dans la cuisine et s’est occupée de mes provisions de yaourts. Elle en a mangé quatre. Puis deux autre une heure plus tard, en zappant d’une chaîne à l’autre parce que bien sûr, elle s’était accaparé la zapette. J’ai haussé les épaules et me suis installée à mon ordinateur. J’avais de toute façon un papier à finir. Un peu plus tard, je me suis levée pour aller aux toilettes. Quand je suis revenue, elle était installée à ma place. Avait fermé mes docs (pourvu qu’elle ai fait une sauvegarde) et chatait sur MSN.
– Frédérique, je dois bosser !
– Oh, s’il te plaît, j’en ai pour une minute. Je suis avec mon chéri. Tu sais, ce n’est pas facile avec le décalage horaire.
Une heure après, elle y étais encore. Et je commençais à entrevoir l’horreur que seraient les trois semaines à venir. Je n’ai pas été déçue. Quand elle eut fini de glousser comme une bécasse, il était 1 heure du matin, j’étais au lit depuis longtemps. Il a fallu que je me relève trois fois pour lui demander de baisser le son de la télé afin que je puisse dormir. Elle, elle pouvait faire la grasse matinée, elle ne bossait plus.
Le lendemain matin, hagarde, je me suis levée pour aller faire couler mon bain et suis retournée m’affaler sur mon lit, à écouter la radio, en attendant que la baignoire se remplisse. Quand j’y suis retournée, elle jouait dans l’eau avec la mousse.
– Fred !
– Oh ! Tu vas pas me faire une réflexion parce que je prends un bain, non ! dit-elle d’un ton excédé en levant les yeux aux ciels.
Effectivement, il n’y avait là aucune raison. Je tournais les talons rageusement et allais me préparer mon petit déjeuner. Une fois que j’eu fini, je retournai dans la salle de bain. Elle était là, toujours barbotant, à siffloter je ne sais quel air à la mode.
– Fred, j’ai besoin de me laver. Je dois aller travailler, moi. En insistant sur le moi.
– Bon, ça va. Je sors. De toute façon l’eau est froide.
– De toute façon, je ne me baignerai pas dans ton eau et je n’ai plus le temps de prendre un bain. Ecoute, Frédérique, tu fais ce que tu veux, mais le matin, je suis prioritaire. Je bosse. Je dois être à l’heure. Toi, tu n’as rien à foutre de tes journée. Alors tu attends que je sois partie. D’accord.
– Pffff, ce que tu peux être chiante…
– Chiante ? Moi ?
J’ai préféré m’arrêter là et lui ai claqué la porte de la salle de bains au nez. J’ai horreur de prendre des douches le matin. Surtout en hiver. Ça me fout de mauvais poil. Mais là, de toute façon, ça ne pouvait pas être pire. J’étais déjà de mauvais poil.
Les jours ont continué, sur le même ton. Je faisais le maximum pour ne pas m’engueuler avec elle. Je faisais donc le maximum pour ne pas me retrouver en sa présence. Mais comment avais-je pu devenir copine avec cette sombre crétine égoïste. Elle passait ses heures sur le canapé à feuilleter des magasine féminins, à se faire les ongles, à poser… Comme maintenant, tiens. Ha ça, pour une belle plante, c’est une belle plante. Très décorative. Encombrante surtout…
Nous partagions le repas, et encore… c’était de plus en plus vite expédié. J’ai cessé de faire des provisions, vu qu’elle me bouffait tout dans la journée. Car évidemment, elle ne faisait pas de course. J’achetais juste ce qu’il fallait pour le dîner et le petit déjeuner du lendemain matin. Plus de yaourts, plus de bières, plus de bouteilles de vin. Et bientôt plus de repas non plus. Rien n’étais assez bon pour elle : la viande trop dure, pas assez cuite, les pattes pas assez al dente, le riz trop sauvage, le colombo trop épicé. J’ai explosé : « Et ma main dans la gueule elle est trop quoi ?
– Oh, ça va, si tu le prends comme ça… Finalement, tu es assez invivable comme nana. Pas étonnant que tu deviennes vieille fille.
Deux solutions : lui mettre un pain ou prendre sur soi. J’ai pris sur moi. Le soir suivant, je passais chez le traiteur m’acheter mon repas. Rien pour elle. Qu’elle se démerde. Au point où nous en étions de notre relation, cela ne pouvait de toute façon pas être pire.
Quand je suis rentrée, elle étais encore affalée sur le canapé en train de regarder la Star Academy… Mon salon était lentement, mais sûrement, en train de se transformer en cloaque. Je rejoignis la cuisine, me fis réchauffer mes plats, et m’installais à table pour les déguster. J’ai même ouvert une bouteille de vin pour arroser ça.
– On mange quoi ce soir ? fit-elle en passant son museau, par l’odeur alléchée…
– – Moi, des crevettes roses, un pavé de saumon et ses tagliatelles, et je crois que je vais finir avec ce délicieux Tiramisu. Toi… je ne sais pas. Et je replongeais le nez dans mon assiette.
Elle est restée un moment devant moi, puis m’a tourné le dos. Cinq minutes plus tard, j’entendais la porte de l’appartement claquer. J’ai ris un peu. J’ai terminé mon repas. J’ai été prendre mon ordinateur et ma télé et les ai installés dans ma chambre où je me suis installée confortablement pour la soirée. J’ai également pris le téléphone. Je me suis reconstitué mon chez moi. C’était réduit, mais c’était ma forteresse inviolable. Elle pourrait vivre à côté, je m’e foutais. De toute façon, encore dix jours, et elle partait. Ah ! quelle libération… J’envisageais de nouveau l’avenir avec un certain bonheur. Pas pour longtemps.
Frédérique est rentrée à 2 heures du matin. Avec deux mecs qu’elle avait pris dans ses filets. Elle m’en avait raconté de ces virées qui finissaient tôt le matin. Elle fréquentait un club d’échangistes. En fait d’échangisme, c’était plutôt de la chasse. « Tu comprends, me disait-elle, l’entrée et les boissons sont gratuites pour les femmes. » Oui, parce que les hommes payaient la patronne pour avoir de la chair fraîche, attirée par la gratuité du lieu. Elle pensait toujours y rencontrer son âme sœur. Elle ne tombait que sur des mâles en rut qui ne voulaient que la sauter, consentante ou pas d’ailleurs. Elle m’avait avoué une partie qui s’était fort mal terminée pour elle. Mais elle n’avait pas retenue la leçon et remettait le couvert à chaque fois qu’elle avait un coup de spleen. Une belle plante et une cervelle d’oiseau.
Mais là, me ramener ces mecs chez moi, dans ma maison, elle passait les bornes. Deux en plus ? Elle pensait peut-être que j’allais jouer moi aussi ? Le pire, c’est que oui, elle le pensait. Elle entra dans la chambre pensant me réveiller.
– Tu dors ?
– Je dormais, avant que tu ne rentres.
– Tu sais, je suis avec un copain et son ami. Tu ne veux pas venir ?
– Frédérique, sort de ma chambre immédiatement et oublie moi ! ai-je hurlé.
Elle est retournée dans le salon. J’entendais des bruits de voix. De plus en plus fort. Elle gloussait mais le cœur n’y était pas. En même temps les mecs se faisaient pressant. J’entendis le bruit d’un verre cassé. Putain ! qu’est-ce qu’ils étaient encore en train d’inventer. Je me suis levée. J’ai filé dans ma cuisine. J’ai pris d’une main mon plus gros couteau de cuisine, de l’autre ma feuille de boucher et j’ai fais irruption dans le salon en hurlant :
STOOOOOPPPPPP ! tout le monde dehors.
Visiblement, les mecs, ça les a surpris. Ils ont pris leurs cliques et leurs claques et ont filé sans demander leur reste. J’ai regardé Frédérique, et j’ai lâché : « Pauvre conne. » Puis j’ai quitté la pièce et suis retournée dormir.
Le lendemain, la pauvre chérie fut encore plus détestable que d’habitude. Je lui avais cassé son coup. « Et ton amoureux ?
– Mêle-toi de ce qui te regarde. »
Nous ne nous adressions plus la parole. Elle passais son temps à téléphoner à nos amies communes pour leur raconter l’enfer que je lui faisais vivre, la garce que j’étais, la salope qui cachais bien son jeu. Je le sais. La première chose que faisaient ces amies dès qu’elles avaient raccroché, c’était de me téléphoner.
Ainsi, ce soir, elle est là paisible. On lui donnerait le bon dieu sans confession. Mais elle vient de passer deux heures avec une de mes sœurs. Alix m’a envoyé un e-mail pour me dire que je me conduisais vraiment mal avec cette pauvre fille, et que je devenais acariâtre. Une vraie vieille fille. Ben voyons.
Mais je m’en fous. Frédérique va partir dans quelques jours vers le Vénézuela, retrouver son amoureux transi qui l’attend avec impatience dans son hacienda. Ce pauvre petit jeune homme plein aux as… qu’elle a rencontré dans sa fameuse boîte. Moi, ça m’a mis la puce à l’oreille. J’ai donc fait une petite enquête. Après tout, c’est mon métier. Et ce que j’ai appris m’a bien fait sourire…
Son amoureux, à Frédérique, n’a pas un sou et compte bien la mettre au travail pour se refaire. Une belle pute blanche et française, au Vénézuela, ça doit valoir son pesant de pesos… Pourquoi je ne lui dis rien ? Mais je le lui ai dit. Je savais d’avance qu’elle ne me croirait pas, qu’elle mettrait cela sur le compte de la jalousie, de notre haine… Tant pis. J’aurais fait ce que j’ai pu…
Au revoir Frédérique, amuse-toi bien…
Ceci est ma participation au quatrième dyptique – L’histoire de la photo. L’image est de Cali
1. Le mardi 8 novembre 2005, 01:10 par Anitta
La vache ! Je suis secouée ! Et alors, la chute, là… Bravo !
2. Le mardi 8 novembre 2005, 07:44 par ln
Peut-etre reviendra-t-elle vers toi après son voyage au vénézuela toute penaude…que feras-tu ?
3. Le mardi 8 novembre 2005, 07:46 par ln
j’avais pas vu que c’était un jeu. belle prestation.
4. Le mardi 8 novembre 2005, 09:58 par cali
Superbement bien décrite, la situation qui devient un enfer… réaliste et secouant. Je vois le personnage de mon image d’un regard + distant d’un coup !
5. Le mardi 8 novembre 2005, 10:21 par Yves Duel
mais quelle cruauté ! Comment peux-tu être si vache avec une telle innocente jeune fille ?
6. Le mardi 8 novembre 2005, 10:45 par luciole
Hum! Quelle ambiance! Heu dis, j’étais plus cool quand je suis venu chez toi… J’ai juste squatté ton ordi, heu… Rires! Bises!
7. Le mardi 8 novembre 2005, 10:50 par akynou/racontars
Luciole, je te rassure tu n’as à aucun moment servi de modèle pour ce texte 
8. Le vendredi 11 novembre 2005, 16:32 par M&M
Et l’écriture d’un roman, ça t’a jamais traversé l’esprit? 
Bizouxxx
En passant, le nouvel album d’Ariane Moffat sort mardi prochain Yippiiiiiiiii