Maïté, elle était jolie. Elle avait des nattes, des yeux verts, des taches de rousseur. L’été, elle portait toujours de belles robes. Et des sandales rouges. Les garçons la regardaient. Et quand elle passait, semblant qu’elle ne les voyait pas, ils rougissaient et ils riaient un peu trop fort. Ils auraient fait n’importe quoi pour qu’elle les regarde. Mais elle, elle ne leur jetait même pas un regard.
Les garçons, ils ne me regardent jamais. Ils disent que je suis grosse, que je suis moche. Je ne suis pas grosse d’abord. Et pas moche non plus. Peut-être pas jolie comme Maïté. Mais pas moche. Mais les autres, ils ne voient que mes grosses lunettes, et mes dents de travers. Alors, ils se moquent de moi. Ils m’appellent la sorcière. Il y en a même un qui m’a jeté une pierre une fois. Il était en train de montrer sa quéquette à Framboise. Ça lui a pas plus que je le vois. Alors il m’a crié : « Barre toi la moche ! » et il m’a jeté un caillou. Il ne m’a pas touchée. J’ai ramassé la pierre. Et je suis partie. Framboise, elle gloussait. Framboise, elle est mauvaise. Et puis elle est bête. Pas comme moi. La maîtresse dit que je suis très intelligente. Que j’irai loin. Je suis la meilleure de la classe. avec Maïté. Framboise, elle ne pense qu’aux garçons. C’est pas intéressant les garçons. Et puis c’est méchant.
Maïté, elle était toujours gentille avec moi. Elle m’offrait des bonbons. Elle me disait de pas les écouter, les autres. Qu’ils étaient tous idiots. Qu’elle savait, elle, que j’étais quelqu’un de bien. Elle avait confiance en moi. Elle était si jolie. Moi, ça me mettait les larmes aux yeux. Alors elle sortait de son cartable rouge un grand mouchoir blanc, et elle me le prêtait pour que j’essuie mon visage. Parce que si les autres, ils m’avaient vu pleurer, ils auraient été encore plus mauvais. On était comme ça toutes les deux, amies pour toujours. Ils pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient. On était les plus fortes.
Les garçons, ils n’en pouvaient plus que Maïté elle les regarde pas. Ils se sont mis à nous appeler les gousses. Je sais ce que ça veut dire. Maman m’a expliqué. Mais je m’en fous. Ils sont bêtes les garçons. Bêtes et méchants. Ils ont commencé à tourner autour d’elle, à lui tirer les nattes, à la bousculer. Ils essayaient de l’attraper. Les autres filles, elles aiment ça. Quand ça leur arrive, elles rient bêtement, se mettent à piailler, mais elles en redemandent. Mais Maïté, elle se fermait encore plus, méprisante. Elle les toisait de ses yeux verts. Elle ne disait même pas un mot. Alors ils repartaient, morveux.
Et puis l’autre est venu. Le Pierre. Il était plus grand et plus vieux que nous. Il se vantait qu’il avait redoublé souvent. Il fumait. Les filles de l’école, elles n’avaient d’yeux que pour lui. Mais lui, il ne s’intéressait qu’aux grandes. Celles du certificat d’études. Celles qui mettaient des bas et, de temps en temps, du rouge à lèvres. Mais un jour, il a vu Maïté. La petite. Il s’est mis à lui faire la cour. Les autres garçons lui disaient : « Te fatigue pas, elle est avec la grosse. C’est qu’une gouine cette fille-là. » Ça l’a pas refroidi. Il était fou d’elle. Et plus il en faisait, plus elle devenait distante.
Et puis un matin, juste avant les grandes vacances, j’ai pas vu Maïté. Elle n’était pas sur le chemin où elle m’attendait tous les matins. Elle n’st pas venue à l’école ce jour-là. Ni les jours suivants. Le Pierre non plus. Les policiers sont venus. Ils m’ont interrogée. Moi, je n’arrivais plus à parler tellement j’avais de la peine. Je ne voulais plus sortir de la maison, plus sortir de la chambre. Ma mère, elle m’emmenait de force au village, pour que je prenne l’air, pour que j’avance quand même. Elle comprenait, mais elle voulait pas que je reste comme ça. Même les garçons, ils avaient pitié de moi quand ils me voyaient. Plus personne me traitait de grosse. Plus personne ne riait. Tout le monde se taisait. Je pleurais. Je pleurais.
On a retrouvé son cartable dans la rivière. Son cartable rouge. Et puis une de ses sandales. Ses sandales rouges. Et puis sa robe à fleurs… Et puis elle…
C’était il y a deux ans. Le Pierre, on l’a pas retrouvé. Je suis contente. Je ne veux pas que les gendarmes lui mettent la main dessus. Je sais qu’il va revenir. Les salauds reviennent toujours. Et ce jour-là, il se souviendra de Maïté et de la grosse.
Ceci est ma participation à la première session du Dyptique d’Akynou (mon jeu quoi…) version : racontez une histoire à partir d’une photo.
Quand je pense que je la connais en vrai la gamine au cartable rouge… et que j’ai écris ça… Rassurez-vous, rien à voir…
1. Le jeudi 20 octobre 2005, 22:48 par Vroumette
Euh, dis donc, c’est un peu glauque quand même !
Dis, j’ai choisi de faire une photo en fonction du texte que tu as mis en ligne, par contre j’aimerais avoir un peu de rab jusqu’à dimanche. C’est possible ?
2. Le jeudi 20 octobre 2005, 23:03 par Akynou/racontars
Heu oui, c’est un peu glauque. Et je ne sais pas comment ça m’est venu. Cela faisait un moment que je me demandais ce que j’allais écrire. J’étais partie sur tout autre chose. Et puis cette après midi, c’est ça qui est sorti. entre deux pages. Pourtant il n’y avait pas de fait div sanglant à traiter, juste un papier sur le Goncourt. Mais voilà, c’est ça qui est sorti. Tu sais, moi, quand j’invente, je suis un fil que je ne maitrise pas vraiment. Je ne sais jamais à l’avance où ça va aller. J’ai juste une idée qui se précise au fur et à mesure.
Là, j’avais plusieurs choix. Mais ça nous emmenait trop loin (et puis ça prenait trop de temps) et c’était encore plus glauque (la grosse tuait Maïté).
Bon, pour le jeu, pani pwoblem. Jusqu’à dimanche. ce n’est qu’un jeu. Et puis tant que je n’ai pas ouvert la session suivante, pas de soucis
3. Le jeudi 20 octobre 2005, 23:04 par Akynou/racontars
Ah pui, un truc : c’est juste que l’enfance n’est pas si innocente qu’elle peut en avoir l’air…
4. Le vendredi 21 octobre 2005, 09:30 par Anitta
Je suis (encore) sous le choc. Effectivement, se laisser guider par le fil de l’inspiration peut amener assez loin… Cela dit, ta visite du cimetière (note suivante) n’aurait-elle pas inconsciemment guidée ta plume ?
(bon, moi je n’ose pas réclamer un délai. Mais même dimanche risque de faire très très juste. J’essaie quand même !)
5. Le vendredi 21 octobre 2005, 10:24 par andrem
On a eu le crime, mais c’est pas tout ça, Akynou.
Maintenant tu dois nous écrire le châtiment.
Sinon j’irai cafter aux frères Karachose.
6. Le vendredi 21 octobre 2005, 10:26 par andrem
J’ai oublié de signer la lettre anonyme ci-dessus.
Signé Dosto.
7. Le vendredi 21 octobre 2005, 11:25 par akynou/racontars
Anitta, dimanche si tu veux 