– Salut coco… ça bouste ?
– Oui, m’sieur.
– Alors, ce premier article ? Tu l’as fini ?
– J’ai rédigé le premier jet. Je peux vous le soumettre ?
– Vas-y.
– Je devais écrire un article sur un truc genre nouvelle technologie de l’information. Comme accroche, j’ai choisi l’arrivée du blog. C’est un thème vendeur, je crois.
– Oui…. vas-y, lis le vite !
– Je commence :


…………………………

– Bonsoir, ma chérie.
– Bonsoir, maman.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Mes devoirs.
– C’est bien. Et c’est quoi ?
– Ben, on doit faire une rédaction imaginant une scène du métier de ses parents. Alors j’ai choisi de raconter ce que tu fais. Journaliste.
– Haha, très drôle. Fais-moi voir ça un peu.
– Nan ! c’est pas fini.
– Allez, montre-moi. Et je te dirai. “Salut coco… ça bouste ?” C’est qui qui parle?
– Ben ton rédacteur en chef !
– Ah ! Parce que tu crois que les rédacteurs en chef parlent comme ça ?
– Ben oui
– Ecoute ma chérie. J’ai travaillé dans des dizaines de canards et je n’ai jamais entendu ça. Tu lis trop de romans. Tu sais, entre la littérature et la réalité, il y a souvent un monde de différence. Nous, on s’appelle Coco quand on veut rire, quand on caricature ce que les non-journalistes pensent de nous.
– Ben comment vous vous appelez alors.
– Comment je t’appelle, toi ? Par ton prénom ? Au boulot, c’est pareil. « Alors ce premier article ? Tu l’as fini ? » C’est marrant, ça. Faudra que je t’emmène passer quelques jours dans la rédaction, parce que j’ai l’impression que tu le rêve beaucoup, mon boulot. Alors, je t’explique : à moins qu’il ne s’agisse du fils ou de la fille d’un ami, il est excessivement rare qu’un rédacteur en chef ait directement à faire avec un rédacteur débutant. Il y a des chefs de rubriques, des chefs de services, qui commandent les papiers aux journalistes, qu’ils soient rédacteurs ou reporters. Les sujets sont débattus en conférence de rédaction. Chez nous, on a une réunion pour les rubriques Actu Société d’un côté ; une autre pour loisirs, culture, techno. Alors le coup du rédacteur en chef qui demande à un journaliste débutant de lui lire son papier « vite », franchement, il va falloir que tu inventes autre chose si tu veux être un tantinet crédible.
– Mais, euh, tu ne parles jamais de ton travail à la maison. Alors comment tu veux que je sache.

– Je vais t’expliquer une chose ma belle. Mon métier, ce n’est pas inventer une situation. C’est aller sur le terrain pour voir comment cela se passe. Et quand on a une information, on la vérifie, on la recoupe. Si ton professeur, au lieu d’une dissertation, t’avait demandé un papier, tu aurais dû aller dans plusieurs rédactions pour mener ton enquête. Et tu aurais pu commencer par m’interviewer. Mais d’abord, toi et ton prof auriez choisi un angle ensemble. Et pas un truc flou « genre nouvelle technologie de l’information ».
– C’est quoi, un angle ?
– C’est la façon dont on va traiter un sujet. Ce n’est pas possible de traiter des thèmes aussi vastes. Alors on prend un parti pris. On dit : cette problématique, on va la regarder en prenant cet angle-là. Bien sûr, des fois, on se rend compte sur le terrain que l’on se trompe. On change alors notre fusil d’épaule. Et l’on prévient la rédaction. Parce que pendant que tu fais ton enquête, il y a les iconographes qui ont lancé une recherche photo. Ton papier, il faut bien l’illustrer. Regarde, si on reprend ton exemple. « Les nouvelles technologies de l’information », ce n’est pas un sujet, c’est une rubrique en soi. On peut en parler chaque semaine tellement c’est inépuisable vu les nouveautés qui sortent tous les jours. Donc ça ne peut pas être le sujet d’un seul papier. Les blogs, même si c’est tendance, ça n’est pas un angle. Ce que tu proposes, c’est totalement surréaliste, antiprofessionnel, voire imbécile
– Mais euh…
– Ma chérie, ne le prend pas mal. Dans ton cas, ce n’est pas grave, ce n’est qu’un devoir, une chose inventée. Mais si moi je bossais de façon aussi non professionnelle, je me ferais virer sur le champs. [Comment ça j’exagère ? ] Quoi que, j’en connais… Mais bon, ce n’est pas le sujet. Bref, je t’explique pour que tu comprennes. On est en réunion de rédaction. Un journaliste propose de faire un sujet sur les blogs, parce que c’est un thème porteur. Une discussion va suivre, à laquelle participe les journalistes de la rubrique, le chef de rubrique et/ou le chef de service. De cette discussion, on va essayer de se poser des questions fondamentales pour essayer de déterminer un angle. Parce que traiter des blogs en général, c’est trop vaste. Cela va dépendre aussi du type de journal dans lequel tu travailles et pour quelle rubrique le papier est destiné. C’est évident qu’un rédacteur économiste ne va pas chercher la même chose qu’un féru d’Internet. Le premier va enquêter sur les enjeux économiques des blogs quand l’autre va plutôt étudier comment on peut créer un blog. Pour d’autres, ce sera une étude sociologique des blogueurs. Ou même, histoire de resserrer l’angle, on va choisir de parler des Mamans blogueuses, papier que l’on peut trouver dans un magazine féminin par exemple. Et tu sais que la plupart des journalistes, même s’ils sont censés être polyvalents, sont tous spécialisés. Enfin, voilà. On est bien loin de ton « Salut coco ! ça bouste ! »
– Tu sais, quand je serai grande, j’aimerais bien être journaliste.
– Ecoute ma chérie, finis ton collège d’abord, passe ton bac, acquiert une culture générale solide. Et après on en reparlera. Si tu veux faire une école de journalisme, pourquoi pas. Mais on n’y apprend que des techniques. La culture, il faut l’acquérir avant. Et puis tu sais, ce n’est pas un métier qui a de l’avenir.
– Ah bon, mais pourquoi ?
– Ah, c’est compliqué ma chérie. Mais la plupart des journaux sont dans la main de financiers dont le but n’est pas de faire de l’info, mais de vendre du papier. Le vrai journalisme, ça coûte cher et ça ne rapporte pas grand-chose, si ce n’est des ennuis. Alors on raccourcit les délais, on demande au reporter de faire un papier en deux heures là où il aurait fallu une semaine d’enquête, on ne parle pas des problèmes des choses qui fâchent quand elles touchent un annonceur parce qu’il faut garder la pub. Les pages conso sont devenues des publi reportages, on fait carrément relire les papiers aux attachés de presse dans certains journaux. C’est te dire. Et en plus, on est payé avec un lance-pierre. Tu sais quel est la moyenne du salaire d’un journaliste en France ?
– Ben non…
– Le Smic, ma belle. Et pour que la moyenne soit au Smic, ça veut dire qu’il y en a qui gagnent beaucoup beaucoup moins… Alors franchement, si tu pouvais faire autre chose, ça m’arrangerait. Bon, allez, avec tout ce que je t’ai raconté, refais-moi le début de ta rédaction. Si tu veux, je te corrigerai après. Et puis, l’an prochain, quand tu feras ton stage de troisième, je demanderai à ce que tu le fasses chez nous, au journal. Et je te démonterai la mécanique. Tu vas voir, c’est intéressant aussi.
– Merci maman.
– Allez, au boulot maintenant. Qu’est-ce que font tes sœurs.
– Elles jouent sur l’ordinateur…
– Ah, sans doute des futures blogueuses. Tiens, on devrais faire un papier sur les bébés blogueurs. Qu’est-ce que tu en penses, Coco…

……………………………….

Ce billet est ma participation au jeu de Kozlika : Le sablier du vendredi.
C’est d’ailleurs chez elle que vous trouverez les règles du jeu. Tous les textes validés sont regroupés sur Le blog qui cherche ses mots/son nom. Je vous souhaite une très douce nuit.

Le samedi 4 juin 2005, 02:02 par Veuve Tarquine

Douce nuit à toi aussi. Je suis scotchée, bluffée et émerveillée devant la qualité de ce billet !!

2. Le samedi 4 juin 2005, 02:38 par Nounou

je ne sais pas pourquoi mais je n’imaginais pas que ton chef puisse t’appeler « cocotte » ;)
merci pour cette explication de ton métier.

3. Le samedi 4 juin 2005, 09:44 par Eor Ar Bleizmor

hi hi hi!!! le joli coups de scalpel dans le cliché du journalisme (ha la la… les clichés!!!) !!!! un GRAND merci en tout cas, c’est un eclairage interessant sur ce metier…

4. Le samedi 4 juin 2005, 11:08 par samantdi

Eh bien moi aussi, j’ai appris pas mal de choses sur le métier de journaliste grâce à ce texte !

5. Le samedi 4 juin 2005, 11:11 par luciole

Avoue que tu t’es régalée à l’écrire celui là, On sent ta passion pour ton métier, pour ce que tu voudrais qu’il soit aussi, et un certain agacement pour les clichés, en général, je te reconnais bien là. Genre, rétablissons une vérité. Ce cher Obni n’est pas journaliste mais la suite de son texte vaux le détour!

6. Le samedi 4 juin 2005, 11:12 par racontars

Ha ça Nounou, tu as raison. Il n’est pas née le rédac chef qui m’appellera Cocotte ;-) Ou alors avec une grosse dose d’humour que j’aurais compris parce que des fois, je suis pas très rapide :-)
Samantdit, merci. Tu sais combien je suis susceptible quand on parle de mon métier :-)

7. Le samedi 4 juin 2005, 12:20 par Vroumette

C’était une répétition d’une future discussion avec ta fille sur ton métier? Nous voici tous prévénus. Je n’imaginais pas les journalistes autrement que passionés par leur métier (enfin les bons) et tu nous le prouves.

8. Le samedi 4 juin 2005, 13:02 par arcadia

Epatée. Déjà parce que l’accroche m’a laissée le clavier à sec, ensuite pour l’angle de vue sur ce métier (qui est le tien si j’ai bien compris ?), on se rend mieux compte des frustrations que la passion doit endurer pour exister..

9. Le dimanche 5 juin 2005, 20:05 par oznej

Ben dis donc…

si avec ça elle a pas toutes les infos.. pour faire un bon devoir…

;-)

OZ