Un jour de janvier, mon grand-père est mort. J’y pense souvent en cette période de l’année, parce que c’est en novembre que je l’ai vu pour la dernière fois.

Mon grand-père n’était pas un monsieur très âgé, mais il était malade depuis longtemps et il avait un cœur vieux comme le monde et donc très usé. Il avait l’habitude de quitter Paris tous les hivers pour aller se mettre à la douceur, au vert, au pays Basque. Cet automne-là, il y a maintenant plus de vingt ans, un jour, je ne sais pas pourquoi, j’ai mis mes sœurs dans la voiture de ma mère et je les ai emmenées voir mon grand-père. Ça lui a fait super plaisir.

Mon grand-père était un vieux polisson. Je le dis avec toute la tendresse dont je suis capable. Il aimait plaisanter, faire des calembours les plus mauvais possibles, pincer les fesses des filles, les contrepèteries. Il ne crachait ni sur la clope (il fumait des Balto sans filtre et avait le bout des doigts tout jaune) ni sur la bouteille. Pour le vin, il n’était pas du tout sélect. Pas la peine de lui acheter des grands ni même des petits crus. Lui, il aimait le gros rouge qui tâche, le Préfontaine, les jajas en bouteilles avec la capsule en plastique.

Mon grand-père était né à « Ménilmuche », c’était un vrai titi parigot tête de veau. Il devait appartenir à la cinquième ou sixième génération née à Paris. Il parlait argot, verlan et un magnifique français aussi. Sa mère était morte quand il était tout jeune. Son père, inventeur (il paraît que c’est lui qui a inventé l’allumage automatique des becs de gaz qui servait à l’éclairage public) buvait ses brevets en compagnie de sa deuxième femme. On dit qu’ils se foutaient sur la gueule aussi. Mais bon, ça, ce sont des racontars…

Mon grand-père a eu son certificat d’études à 9 ans. Il était doué pour les études. Mais il fallait commencer à bosser pour nourrir sa famille (et oui, boire n’est pas tout, il faut aussi manger). Il a donc commencé à travailler à 11 ans. Et puis, à force de cours du soir, il est devenu comptable, puis chef comptable. Quand je l’ai connu, il n’était pas à la retraite, mais bossait aux Halles. Il m’émerveillait car il était capable de faire des longues additions aussi vite qu’avec une machine. Quand vous êtes en CE1 et que vous peinez sur vos premiers calculs, vous avez tout de suite tendance à prendre votre grand-père pour un surhomme.

Mon grand-père a rencontré ma grand-mère dans le métro. Ils se retrouvaient dans le même wagon tous les matins. A force, ça crée une certaine intimité. Mais les deux étaient timides. Mon grand-père a décidé de passer à l’offensive quand il s’est rendu compte que ma grand-mère lisait son livre à l’envers. Il a dû en conclure qu’elle était tout émue. Il a eu raison. Pour ses beaux yeux verts et sa chevelure rousse, il a accepté de se faire baptiser et de se marier à l’église. Mais entre vous et moi, le Bon Dieu, il s’en foutait comme de l’an quarante. Rien à battre. Ce monsieur là ne lui avait pas été présenté.

Ma grand-mère avait été élevée chez les sœurs. Ça laisse des traces. Et même si au fur et à mesure de sa vie, elle a perdu la foi, elle tient à respecter un certain nombre de traditions et de protocoles pour les grandes occasions : mariage, enterrement…

Mon grand-père est né en 1910, l’année des inondations à Paris. Si je devais oublier sa date de naissance, il suffirait que je regarde ces fines lignes noires inscrites sur les murs des maisons de bord de Seine. Celles qui indiquent la montée des eaux. Je suis sûre que la plupart des Parisiens ont oublié leur signification, elles s’effacent ainsi des murs et de nos mémoires. Pour moi, ce sont des intimes, les faire-part de naissance de mon grand-père. Je l’imagine, bébé, en barque dans les bras de sa mère. Mais l’eau n’est jamais montée jusqu’à Ménilmontant.

Mon grand-père s’appelait Jacques. Enfin, non. En réalité, sur son état-civil était inscrit Gustave. Un prénom courant pour un garçon né en 1910. Mais par coquetterie, parce qu’elle trouvait ce prénom terriblement vulgaire (surnom Tatave quand même !), ma grand-mère a toujours refusé de l’appeler ainsi. Depuis leur mariage, il se prénommait donc Jacques.

Jeune, il ressemblait à Jean Gabin, celui de Pépé le Moko. Vieux aussi d’ailleurs, mais celui de La Horse. Avec une touche de Jacques Prévert aussi. Il s’en amusait et me racontait les fois où des femmes lui avaient demandé des autographes. Comme s’il était possible de rencontrer Gabin ou Prévert dans le métro. Mais c’était un temps béni, un peu naïf, où la presse people, la Star’Ac et le star système au rabais n’existaient pas.

Mon grand-père était blond, mais je ne l’ai connu qu’avec des cheveux blancs. Il avait des yeux très bleus et une façon de nous regarder en coin, avec un très léger sourire qui annonçait la vanne.

Ce mois de novembre 1980, j’ai donc embarqué mes sœurs dans la 2-CV de ma mère et je les ai emmenées dans cet hôpital où il se remettait, difficilement, d’une vilaine grippe. J’étais contente de faire ça. Je ne savais pas encore que c’était la dernière fois que nous le voyions. Quand il est allé mieux, il est parti, comme tous les hivers, au pays Basque.

Et puis, un matin de janvier, alors que je travaillais à la réception de l’hôtel dont ma grand-mère était directrice, j’ai reçu un coup de fil. Il était au plus mal, ma grand-mère était partie de toute urgence le rejoindre. Très vite, le lendemain, un autre appel. Il était mort.

J’imagine la petite chambre blanche, baignée par le froid soleil hivernal. Il fait doux au pays Basque. Mon grand-père est allongé dans son lit. Son infirmière vient de le raser. Il plaisante, comme toujours. Peut-être lui pince-t-il les fesses. Elle le rase donc. Elle fait mine d’être fâchée mais sourit quand elle se détourne pour poser le rasoir sur la table, derrière. Il continue de lui servir son boniment de vieux monsieur tout émoustillé par une jeunesse. Il ne finit pas sa phrase. Elle se retourne. La tête de mon grand-père repose sur l’oreiller. C’est fini. Il est parti d’un coup, au milieu d’un compliment, d’une boutade, d’un jeu de mot. Une belle mort paraît-il…

Et moi, je suis là, comme une idiote, la main sur mon téléphone à me souvenir de ses jeux de mots à 10 balles qui nous faisaient tellement rire. Il me reste à prévenir ma mère et ma tante. Pourquoi est-ce à moi de dire à ma mère que son père est mort ? Je n’en ai pas envie. Cela aurait dû être à elle de m’annoncer que mon grand-père est parti…

Quelques jours plus tard, nous nous sommes tous retrouvés dans l’Yonne, dans la maison de mes grands-parents. Il sera enterré au milieu d’inconnus, puisque nous ne sommes pas d’ici, dans le petit cimetière à flanc de colline. Nous nous pressons vers la petite église. Ma grand-mère, à son habitude, a tenu à faire les choses comme il faut et a sollicité le prêtre de la paroisse.

Le cercueil est entré dans l’église. Je trouvais cela étrange d’imaginer le corps de mon grand-père dans cette caisse en bois. Le curé a commencé la messe. Nous nous sommes levés, puis assis, puis agenouillés, puis assis, puis levés, puis assis… J’ai toujours trouvé plutôt ridicule ce rituel qui nous fait exécuter des mouvements qui n’ont plus de signification pour personne. Ou presque. A force de suivre la messe dans mon enfance, j’ai quelques vieux réflexes. Et malgré mon refus de participer à ce cérémonial qui tient plus de la mascarade qu’autre chose, je réponds automatiquement.

– Le seigneur soit avec vous

– Et avec votre esprit. Amen. 
A la messe, je fais encore illusion.
Nous étions tristes, au moins réunis avec notre peine. Et puis d’un coup, ça s’est gâté quand le curé s’est mis en tête, lors de son sermon, de vanter les mérites de ce bon chrétien de Gustave.

Gustave ! le simple fait d’utiliser ce prénom oublié de tous prouvait que ce criss de curé ne connaissait pas mon grand-père. Ne le connaissant pas, comment pouvait-il affirmer qu’il était un bon chrétien. Et pourquoi pas un catholique pratiquant pendant qu’on y était. Lui qui n’avait mis les pieds à l’église que cinq fois : une fois, à 25 ans, pour son baptême, puis pour son mariage, puis celui de ses trois filles.

Je réprimais un sanglot. Me père me regarda un peu inquiet. Il n’avait pas l’habitude de me voir exprimer ma détresse de cette façon. Je pleurais, oh ça oui, mais de rire. Cette andouille de prêtre avait réussi à provoquer chez moi un fou rire inextinguible que j’essayais désespérément de transformer en pleurs plus conformes à l’image que j’étais censée donner. Mes sœurs furent à leur tour contaminées et nous montrâmes le tableau exemplaire et touchant de petites-filles éplorées. Seul mon père sut la vérité.

Je m’en voulais de rire alors que mon grand-père quittait cette vie qu’il avait tant aimée alors qu’elle s’était montrée particulièrement chienne à son égard. J’en voulais terriblement au curé de n’avoir même pas daigné se renseigner sur ce bon mécréant de Jacques.

Et puis je me suis pardonnée. Après tout, si mon grand-père avait pu nous vois, je suis sûre qu’il aurait rigolé. Ça lui aurait même plu. Je pense que c’était finalement une élégante façon de lui rendre hommage.
Depuis, cependant, je garde une certaine méfiance envers les culs bénis qui veulent à toutes forces nous embrigader, même mort. Alors quand veuve Tarquine explose de rage suite à un commentaire plus que déplacé, j’ai la faiblesse de la comprendre.

PS : J’ai de nombreux amis, extrêmement croyants, qui vivent leur foi, quelle qu’elle soit. Mais ce sont gens respectueux qui ne se permettraient jamais une telle récupération. Nous parlons religion de temps en temps ensemble. Et c’est toujours passionnant, parce qu’ils me respectent et que je les respecte. Et si je refuse en général d’assister aux offices religieux des mariages de ceux pour qui une messe fait bien dans le décor, je ne refuse jamais, eux, de les accompagner. Car lorsqu’ils me le demandent, c’est simplement parce qu’à ce moment-là, ils tiennent à ma compagnie.

Le mercredi 24 novembre 2004, 22:52 par ophir
c’est beau.

Le jeudi 25 novembre 2004, 01:07 par aude dite orium
Merci de m’avoir fait revivre ce moment que je n’arrive pas a inscrire dans ma mémoire comme un événement malheureux. 
Bisous

Le jeudi 25 novembre 2004, 11:48 par antinea
c’est curieux depuis un peu plus d’un an que j’ai commencé à te découvrir à travers tes photos, ta sensibilité, j’ai l’impression que tu es un peu comme de la famille, sans pourtant t’avoir jamais rencontrée, ta famille à toi m’est familière, tes amours de petits anges, ton dulciné :-) même ta maman, ta grand-mère, et maintenant ton grand-père… il est sympa Gustave, et ta façon de le raconter est très belle :-)
et, je vais te dire, je suis certaine kil a dû éclater de rire avec toi ce jour là dans l’église, et aimer cette complicité ;-)

Le jeudi 25 novembre 2004, 20:36 par Anne
Nos réactions, face à la perte d’être chers, est bien souvent irrationnelle… 
Donc oui, les fous rires dans les enterrements, les envoyages aux gémonies des bien pensants et tout, je comprends. 
Je pense aussi que le deuil c’est une peine qu’on vit seul et « égoïstement » puisque la personne partie ne peut la ressentir et qu’il n’y a pas de bons moyens pour moins mal le vivre. Juste ceux qu’on arrive plus ou moins bien à se créer à ce moment là. 
Pensée pour toi. Pour moi aussi, novembre, décembre, janvier, sont des mois cafardeux de ce point de vue… et c’est un coup sourire aux lèvres et souvenirs des bons moments, parfois les yeux qui se remplissent d’eau… 
Bref. La vie quoi.

Le vendredi 26 novembre 2004, 11:00 par Jazz
Je suis très émue, et si je ne pleure pas, c’est parce que je suis au boulot, mais cette histoire me touche beaucoup.
Parce que j’ai un papy auquel je tiens énormément, je suis sa première petite-fille, on ne se voit pas souvent, on se parle peu mais on sait qu’on s’aime, et ça, c’est précieux.
Parce que mon rapport à la religion change.
Parce qu’en lisant tes mots, j’avais l’impression d’avoir assisté à cette messe.
Merci et bon courage à toi pour cette période difficile.