Je laisse ma note initiale mais j’ajoute a chaque fois un portrait…
Les journées de la femme, cela m’énerve en général. Parce que se contenter de parler des inégalités faites aux femmes juste ce jour-là, c’est mesquin. Parce que tout un tas de personnes, se sentant obligées de rendre un hommage, parlent avec des trémolos dans la voix de leur sainte mère, confondant fête des mères et droits des femmes. Parce que ça énerve bien des hommes et des femmes qui nient qu’au niveau de l’égalité, on a encore beaucoup de chemin à faire. Parce que nombreux sont ceux et celles qui font semblant de confondre lutte contre les inégalités et détestation des hommes (auraient-ils des choses à se faire pardonner ceux-là ?) Et parce que Raffarin en profite pour faire de la communication politicienne en lançant une ridicule charte de l’égalité. Il ferait mieux de s’occuper de la recherche, des intermittents, des enseignants, des crédits sabrés dans l’Education nationale et je ne parle même pas des retraites et de la sécu. Rien qu’à imaginer qu’il va s’occuper de l’égalité homme/femme, ça me fait peur…
Bref, le 8 mars m’emmerde. Et pourtant, j’en parle. Parce que je ne voudrais quand même pas qu’on oublie deux ou trois trucs… Notamment que LA femme n’existe pas. Les femmes sont comme les hommes, diverses, variées, heureuses, malheureuses, intéressantes, chiantes, méchantes, violentes, gentilles, dévouées, salopes, meurtrières, courageuses, héroïnes et surtout quelconque… Alors comme les hommes, elles ont droit d’être payées à salaire égal pour une même qualification, de ne pas être exploitées, d’être chefs, de grimper dans la hiérarchie, d’avoir autre chose à foutre que de s’occuper du ménage. D’ouvrir leur gueule, d’être moche, grosse, etc.
Alors pour ne pas oublier, quelques portraits…
1. Alice, la femme effacée.
Alice est née en 1901 dans une très bonne famille bourgeoise. Elle alla à l’école chez les sœurs où elle apprit à lire, à écrire, à cuisiner, à tenir une maison. On ne lui proposa pas de faire des études. A 18 ans, elle épousa Henri après l’avoir vu seulement deux fois, dont une pour ses fiançailles. Par chance, elle en tomba amoureuse et réciproquement.
Henri n’avait aucune fortune, mais sortait de la Grande Guerre lieutenant colonel dans la cavalerie. Un gentilhomme. Elle avait de la fortune pour deux. Personne ne lui demanda de s’en occuper. Elle ne fit son premier chèque qu’à la mort de son mari, soixante-six ans plus tard. Elle avait 84 ans. Jusque là, elle dut demander à son mari l’argent de la maison.
Elle fut mère, grand-mère, arrière-grand-mère… Mais sur les cartes de visite familiales, elle n`était que madame H. C. Son nom avait disparu, son prénom était effacé.
Mais moi je me souviens de son identité. Alice Pardon. C’était ma grand-mère.
2. Simone la rebelle
Simone est née un peu plus tard dans le siècle. 1916. Elle aussi a fait ses études au couvent. Au Grand Duché du Luxembourg, d’où sont originaires ses parents. A 15 ans, pendant ses vacances, son père meurt sous ses yeux. Elle sort du couvent à 20 ans, une « vraie oie blanche » comme elle le dit elle-même… Mais elle a un solide appétit de vie, une farouche volonté et un sacré fichu caractère.
C’est dans le métro qu’elle va rencontrer son mari. Son premier amour, pas le dernier. Simone a le goût des hommes et entend bien en profiter. Des amants, elle en aura. Mais elle restera attachée à son mari jusqu’à la mort de celui-ci. La fidélité d’esprit, pas de corps, la revendication de s’envoyer en l’air et d’aimer aussi.
Elle gère sa maison, travaille vite à l’extérieur et vit sa vie. De petite secrétaire, elle deviendra directrice d’un hôtel parisien.
A 40 ans, un ami de la famille la photographie dans toute sa splendeur. A 50 ans, elle renoncera aux hommes. Elle n’aime pas les vieux et n’est plus assez bien pour les jeunes dit-elle. Pourtant, des soupirants soupirant elle en a eu beaucoup ensuite.
Elle est toujours aussi caractérielle. Mais c’est comme cela qu’on l’aime. C’est mon autre grand-mère..
3. Michèle, entre deux mondes
Michele est née en 1936. Elle avait 3 ans au début de la guerre, 10 quand celle-ci fut terminée. Jeune-fille, elle est partie seule en Iran, en Angleterre. Elle avait le goût de la rencontre et la curiosité des autres. Pas toujours facile a vivre dans les années cinquante. C`etait une jeune femme libre, voire liberée mais qui rêvait au grand amour, au prince charmant. Elle rencontra un jeune homme qui n`etait pas de son milieu. Mineur, il ne pouvait l`épouser sans le consentement de ses parents. Qui le lui refusa. Ils vécurent quand même ensemble, sans soucis du qu’en dira t’on, comme le chantait alors Brassens, et firent un enfant. Chez ces gens-là, on assume la faute. Il l’épousa.
Michèle parlait d’amour, on lui répondait argent, elle parlait de passion, on la regardait comme une intrigante… Elle s’en foutait. Elle avait son bonhomme, elle lui donna ce qu’il voulait, cinq enfants. Ce n’était que des filles, mais ce n’est pas un problème quand on aime les enfants…
Elle se battit pour la contraception, le droit à l`avortement, des blessures anciennes, dont elle n’a jamais parlé, sans doute en mémoires. Mais son mari mit en avant la libération de la femme et la liberté sexuelle pour la tromper ouvertement. Ce qu’elle faisait semblant d’ignorer se passait dorénavant sous ses yeux, chez elle, devant ses enfants. Et des femmes plus jeunes proposaient sans fard à son mari de lui donner un fils, elles.
Combien d’humiliations, combien de reniements, combien de douleurs… Il partit enfin, avec sa meilleure amie à elle. Elle pleura autant l’homme que l’échec de toute une vie…
La femme est forte, elle se relève. Elle s’est accrochée à son travail. Elle file maintenant des jours tranquilles en Espagne. Elle vient de me demander de l’aider à acheter un ordinateur.
Vous l’avez compris, cette femme-ci est ma mère.
4. Elizabeth, la philosophe
Elle est belle, elle est assise au milieu de ses élèves de classe de terminale. Sait-elle déjà qu’elle leur laissera un souvenir impérissable ?
A l’époque, elle n’a pas encore écrit L’Amour en plus, X,Y ou Fausse Route. Cette année-la, son mari avocat défendit un dénommé Patrick Henri et sauva sa tête. Plus tard, ministre de la Justice, il abolira le peine de mort en France.
Pour l’heure, Elizabeth n’est encore que professeur de philosophie. Une remarquable professeure de philosophie. A tel point que ses élèves faisaient volontiers des heures supplémentaires. Elle alliait connaissance fabuleuse, qu’elle aimait à partager, et sens pédagogique très aigu.
Elle est de ces femmes qui m’ont forgée. Je lui en sait gré, elle le sait. Et ne manque jamais de répondre à mes petits courriers.
Le lundi 8 mars 2004, 13:28 par boblebidibul
Superbe portrait et très bien présenté.
C’est tellement important ce que tu es en train de faire avec ses retours en arrière. C’est instructif et plein de sentiments.
Merci de nous le faire partager.
Le lundi 8 mars 2004, 13:43 par Parisian Smile
J’adore te lire quand tu es enervée
Je n’aurai pas pu mieux dire 
Le lundi 8 mars 2004, 14:05 par I&D
C’est juste, efficace, sensible… superbe note !
Le lundi 8 mars 2004, 14:19 par LuLu
oui moi aussi j’aime quand tu es énervée, ça sonne juste et vrai. Heureusement pour Alice qu’elle est tombée amoureuse de lui…
Quant à Raff qui s’occupe d’une charte de l’égalité… quelle stupidité ! ^^
Le lundi 8 mars 2004, 16:07 par Parisian Smile
J’ai l’impression de suivre un véritable roman…
Pas étonnant que tu sois ce que tu es avec de telles ancêtres
Le lundi 8 mars 2004, 16:15 par 2u
yessssssssssssssssssssssssss !
Le lundi 8 mars 2004, 19:15 par Mélisande
En fait, dans le portrait d’Alice, j’ai vu que tu disais, elle n’était que madame H.C. Ça me fait penser à ce qu’on étudiait en cours, pendant Les Liaisons Dangereuses. La prof nous expliquait que lorsqu’une femme se mariait, elle perdait son statut, et son nom…
Le lundi 8 mars 2004, 19:49 par racontars
Melisande, c’était vrai jusqu’à il n’y a pas si longtemps… 
Le lundi 8 mars 2004, 19:54 par boblebidibul
C’est assez extraordinaire ta façon de les présenter.
(au fait l’idée de faire ces photos plus commentaire est géniale)
Ayant plein de zones floues pour mes parents et grand-parents, je me demande comment tu as pu déterminer ces aussi beaux et précis portraits.
Encore bravo.
Le lundi 8 mars 2004, 20:07 par C.
ahhhh, je trouve plus ton mail, écris-moi!!!
Le lundi 8 mars 2004, 21:22 par racontars
boblebidibul : elles ont beaucoup parlé. J’ai beaucoup discuté avec elles. Seule ma grand-mère paternelle, la première est décédée.
C. de chez moi :-)))
Le lundi 8 mars 2004, 22:51 par LuLu
bravo pour tous ces portraits, à travers tes écrits j’ai l’impression d’avoir vécu une vraie « journée de la femme » sur le plan de l’analyse historique. C’est sans doute grâce à elles qu’on a avancé. ça ferait un bel article ça…
Le mardi 9 mars 2004, 10:03 par Cyrilor, le gentleman célibataire
Magnifique.
La photo de Simone est splendide :o)
Tu ressembles à ta mère et grand mère :o)
Et quelle chance d’avoir eu Elizabeth Badinter comme prof de philo!!!
Le mardi 9 mars 2004, 21:22 par Dan
Ouais,la vraie chance d’une vie de rencontrer des gens extraordinaires c’est quand ceux-là sont nos propres parents…
Le mercredi 10 mars 2004, 15:15 par Gluon
Non tu t’es trompée mais le 8 mars c’est pas la journée de la femme, c’est ma journée ^^
Le mercredi 10 mars 2004, 17:00 par Skye
Quels beaux portraits! C’est fantastique d’avoir pris le temps de faire tout ça. Parce qu’au fond, nous avons tous ce genre de richesse au cœur nos familles respectives. En tout cas, tu as bien réussi à la cerner et à la partager. Merci.
Le mercredi 10 mars 2004, 17:00 par borgo
Là ça devient tout de suite moins énervant.
Superbe hommage.
Le jeudi 11 mars 2004, 11:27 par
merci à tous 
Le vendredi 12 mars 2004, 16:38 par Cahuète
C’est magnifiquement raconté, toutes ces vies.
Tout-à-coups, j’aimerais connaître mes grand-mères comme tu connais les tiennes.
Je trouve la photo de Simone extraordinairement belle.
Merci pour ce joli post, Racontars ! 
Le jeudi 25 mars 2004, 21:55 par la femme de l homme au foyer
superbe
Le vendredi 5 novembre 2004, 09:20 par CLD
Qui es-tu? Je ne t’ai pas reconnue? Alice ? Il n’y en avait pas dans cette classe. Moi, je suis celle qui porte le pull tricoté pendant les cours de français et d’anglais. En philo, je n’avais pas le droit. On a organisé les 5 ans après le bac avec Elizabeth Badinter. Nous étions une quinzaine. Voudrais-tu m’aider à organiser les 30 ans? J’ai des idées.
Le dimanche 7 novembre 2004, 08:16 par Elisabeth
Très émue par ce souvenir. Rêverait d’être transplantée une heure seulement plus de 30 ans en arrière pour revivre avec ses élèves qu’elle aimait tant.
Merci de partager ces souvenirs.



