Hier soir, j’ai regardé « L’Auberge espagnole » Je ne l’avais pas vu au cinéma. C’est un bon film à voir à la télé. J’ai passé un agréable moment, mais un peu flippant. Qu’est-ce qui peut bien faire flipper dans un tel film ? Le fait que j’ai vécu des choses similaires, que j’en ai des bons souvenirs, que je ne les vivrai plus et qu’à chaque fois qu’il faut renoncer à un truc, se dépouiller d’une peau, c’est flippant.
Ce film, le fait aussi de lire les blogs. La plupart des bloggeurs que je lis ont 30 ans ou moins, voire même beaucoup moins, le fait de me voir dans la glace et d’avoir de plus en plus de mal à me reconnaître… tout cela me renvoit à un décalage auquel, jusque-là, j’avais refusé de penser. Mais il faut bien grandir un jour…
Mes années fac, c’était marrant. Je bossais, j’avais mon appart, d’abord à Créteil puis dans le 18e, je suivais mes études. J’étais déjà boulimique de trucs à faire. Droit et espagnol, Censier et Assas. Un peu schizo la madame. Mais c’était ça qui était marrant. Enfin Assas, ce n’était pas marrant, instructif éventuellement, intéressant à observer, mais ce n’était pas marrant. Censier, c’était plus drôle, plus vivant, plus galère aussi.
Je me rappelle qu’un jour, j’étais dans la cafétéria de Censier (difficile de faire plus laid et plus glauque que cet endroit) quand j’ai entendu : « Les mecs du GUD débarquent. » Et effectivement, les mecs du GUD débarquaient. Ils sont entrés en rang, ont commencé à tout renverser dans le hall, ont plaqué les gens contre le mur pour mieux pouvoir foutre par terre les tables, les chaises, renverser les gobelets de café, détruire les panneaux d’affichage. Ils sont entrés dans le couloir, ont tout arraché sur le passage et sont ressortis par l’autre porte, de l’autre côté du bâtiment. Là, ils se sont rangés à nouveaux et sont partis au pas cadencé, chantant des trucs fachos.
J’étais scotchée. Je n’étais pas la seule. On les a regardés passer. Il n’y a qu’une fille qui a réagi, les traitant de tous les noms, passant au milieu d’eux. Ils ne l’ont même pas regardée. N’empêche, elle avait des couilles. Pas nous. Trop estomaqués. C’était la première fois que je voyais ça. Et puis, ces mecs, je les voyais quasi tous les jours dans mon autre fac.
J’ai continué le droit pendant deux ans, après j’en ai eu marre. Je ne supportais plus cet endroit, ces cours, ces enseignants. Je pense que si je m’étais inscrite à Tolbiac, j’aurais continué. Mais là, c’était trop. Alors après les deux ans de droit et la licence d’espagnol, je me suis inscrite en maîtrise d’espagnol et en licence d’histoire. Ça me convenait mieux.
Je me souviens aussi des jours tristes, à me morfondre sous ma couette, envie de rien, avec la haine des dimanches, entre autres. Les jours à écrire mes malheurs sur du papier, mes peines de cœur, mon mal de vivre, mes angoisses, cette boule qui me bloquait et ce froid que je sentais s’immiscer en moi.
Le boulot ? je bossais avec des jeunes. On se marrait et on bossait. Un mouvement politique, j’étais « apparatchik », payée pour m’occuper de ça. J’ai rencontré des milliers de personnes, des ministres, des futurs ministres, l’actuel maire de Paris qui à l’époque était un foutu connard, imbu de sa personne. J’ai rencontré le futur staff de toute la classe politique actuelle du PS, les Manuel Valls, les Cambadélis, tous les anciens petits jeunes qui sont devenus les quadras du PS, maires ou députés.
Quand je les revois à la télé, ça me fait drôle. On n’est plus du même monde, plus tout à fait non plus du même bord. D’une certaine façon, je suis restée fidèle aux quelques idéaux que j’avais. Eux, même à l’époque, je ne suis pas sûre qu’ils en avaient.
Mais on se marrait bien, ils aimaient bien faire la fête. On se déchirait grave après les grandes réunions, les colloques, les universités d’été que j’organisais… On dansait jusqu’au petit jour, on buvait, certains (rares dans ce milieu, les accro à l’héro, c’est ailleurs que je les ai connus) se droguaient, on baisait aussi pas mal. On était jeune, on était libres, on ne parlait pas encore du Sida.
J’ai quitté ce monde-là le jour où je me suis rendue compte que je ne m’y ressemblais plus trop. J’ai fait des tas de boulot avant de trouver ma voie. J’ai toujours pensé que l’adolescence durait beaucoup plus longtemps qu’on ne le dit et qu’on ne devenait vraiment adulte que vers 30 ans. J’ai multiplié les expériences. A 30 ans, j’ai pris mon virage, je suis devenue journaliste, dans la foulée je me suis tapée une méga dépression qui m’a fait grandir. J’ai continué ma petite vie.
J’avais ma petite voiture, je prenais la route quand j’en avais envie. Pigiste, je pouvais prendre du temps. Je partais sur les routes de France, les nationales, les départementales, avec juste mon chien. J’ai été faire des randonnées équestres en Bretagne, dans les monts d’Arrée, j’ai été voir les loups de Lozère, j’ai crapahuté dans les Pyrénées, traversé les Alpes pour aller en Suisse retrouvé une copine qui étudiait la théologie pour devenir pasteur à Genève.
Elle m’emmenait à ses trucs, c’était marrant. Une fois, nous nous sommes retrouvées dans un de ces grands bâtiments internationaux pour une espèce de fête organisée par l’église réformée. La salle était grande, immense, la moquette épaisse, crème. Je crois que je n’en ai jamais vu de plus moelleuse, on aurait pu dormir confortablement dessus. Les personnes présentes, d’honorables Genevois et quelques fonctionnaires internationaux revivaient la passion du Christ. Et quand je dis revivait, je dis revivait. Les scènes étaient mimées, un théâtre de patronage. Et ces messieurs en costard cravate avec leur toge en papier crépon m’ont fait hurler de rire, silencieusement. De même cette diaconesse qui, dans la cathédrale de Genève, en plein sermon, levant les bras au ciel, s’est écriée : « Dieu m’habite. » L’athée totale que je suis a eu un mal fou à retenir son fou rire.
Entendons-nous bien, je respecte parfaitement toutes les formes de religion pour peu qu’elles ne soient pas extrémistes. Et l’Eglise réformée de France est une des plus tolérante que je connaisse. Donc je ne me gausse pas des gens qui croient. Mais je m’amuse d’un rien et croyez-moi, pour une ex catholique, déjà déstabilisée par le fait de voir une femme en chaire (on a beau le souhaiter, on n’en a quand même pas l’habitude), quand celle-ci sort « Dieu m’ha… bite », c’est dur de résister.
Je me souviens de petites routes où il ne passait personne, avec d’un côté des platanes et des champs de blé, de l’autre, des platanes et des champs de blé. Je me souviens de petites auberges où la bouffe était bonne et pas chère, les chambres avec un minimum de confort mais un bon lit pour dormir. Je me souviens de mon chien assis à côté de moi dans la voiture, qui prenait un air malheureux chaque fois, que morte de rire, j’essayais de lui mettre sa ceinture de sécurité.
Je me souviens de camping déserté au mois de septembre, mais dont les sanitaires étaient nettoyés tous les jours, où je suis restée quelque temps et que je n’ai jamais pu payer, les propriétaires ayant été invisibles, je me souviens des aigles des Cévennes et de cet aiglon à l’aile mal formée que j’ai repêché dans un gave où il était tombé car il ne pouvait pas voler. Il a été récupéré par les gardes forestiers. je me souviens de ces chemins en Balagne que je parcourais en vélo sous une chaleur de feu et de la salle de classe transformée en gîte rural ou j’ai dormi une semaine entière. Une pièce ou trônait encore le tableau noir, quelques armoires et en plein milieu, un lit d’une personne, perdu.
Je me souviens de cette liberté, de cette insouciance. Et je sais que je ne les aurais plus. Et ça me fout un peu les boules. Mais finalement, ce qui m’atteint le plus, c’est de me rendre compte, que si je voulais, je pourrais en retrouver une partie, laisser, abandonner ma vie de maintenant, et que c’est moi qui ne veux pas. Je suis passé à un autre stade, il faut que je dise adieu à ma jeunesse. Et les adieux ne sont-ils pas toujours déchirants ?
Le mardi 14 octobre 2003, 12:21 par plat du jour! à racontars
pfff..abandonner ta jeunesse… tes toqué today ou t’as un coup de blues…en tout cas tas vu du pays…et la france est tellemnt jolie par endroits et d’autres…moi aussi j’ai bourlingué 1 peu partout.quelques boulots par çi par là..10ans de taff dans une radio. 1er vie commune avec mon ex….peinard…j’ai aussi deprimé apres la rupture..maintenant je bourlingue un peu dans tous les domaines artistik en me spécialisant non plus pour le rock mais pour la phto….enfin voila grosso merdo « ma » vies…tres zolie vie de post-adulte tu as eu..les mecs du gud j’en avais peur aussi mm etant um mec…surtout a l’entree ou a la sortie des concerts…pour finir là…hablas espanol???bisous!;-)
Le mardi 14 octobre 2003, 12:33 par racontars
Si, claro, hablo espanol. estudie el portugues tambien. Pero muy poco. Llego a entender los cantantes brasileros, nunca o casi a los portugueses :-))
il faut bien un jour se retourner et regarder derrière, ne serait-ce que pour continuer à avancer
Coup de blues ? Pas vraiment, desencantada a veces
Le mardi 14 octobre 2003, 12:41 par plat du jour! à racontars
e giro de ser de vez y cuando descantada…preocupa-te de viver libre y amar tua pequena famillia y teu homen 😉 pero tienes tambien que hablar espanol…jajajajaja..esqueci-me das pocas alas d’espanol ..pero gusto immenso de misturas!;-) beijinho para ti, « falabarata »!jajajajajaajjajajajaj;-))
Le mardi 14 octobre 2003, 12:59 par boblebidibul
Raconte encore.
Le mardi 14 octobre 2003, 15:36 par racontars
Boblebidul
merci. Ça viendra…
Le mardi 14 octobre 2003, 16:35 par Lulu
y’aurait matière à alimenter un joli road movie là
Et après la « diaconnesse » ne s’est pas écriée « Dieu m’tripote ! » quand même ? parce que là ce serait quand même un preuve ! :o)
Le mardi 14 octobre 2003, 16:39 par racontards
Merci Lulu. Non, pour la diaconesse, ça s’est arrêté là 
Le mardi 14 octobre 2003, 18:18 par finjisse
encore…j’aime ton écriture
Le mardi 14 octobre 2003, 18:18 par oznej
Il y a des instants comme ça.. qui vous disent qu’une époque est révolue..
La dernière fois, ce fut à la fête organisée pour le départ de ma mère…
Sinon parfois, une senteur, un lieu ou un mot…
Déclenchent un moment de nostalgie..
Un voile de tristesse parfois et en même temps… c’est bon…
Mais je pense que c’est la quarantaine qui veut ça…
Heu..tu as bien la quarantaine si je ne m’abuse.. Ou je veins d’écrire une grosse connerie !!! 
Oz
Le mardi 14 octobre 2003, 18:25 par (et avec) brio
ah tiens, on peut devenir journaliste sur le tard ?
J’ai toujours eu l’impression qu’il est difficile de dérailler, une fois qu’on est lancé sur une voie particulière. Tout simplement parce que les employeurs potentiels ont tellement besoin d’être rassurés, qu’on leur prouve qu’on a déjà réalisé la mission qu’ils attendent etc.
Trouver sa voie… oui, c’est un problème. Trouver l’intersection entre les jobs que je peux faire, ceux que je veux faire et ceux qu’on me laisse faire…
Le mardi 14 octobre 2003, 22:34 par racontars
Oz : pas une grosse connerie, l’exacte vérité. 44 pour être exacte.
Brio : Oui, on peut devenir journaliste sur le tard si tu estime que 30 ans, c’est le tard :-))
changer de voix… Quand je suis entrée dans le journal qui me nourrit aujourd’hui, j’avais fait quatre métiers différents. Le journalisme est le cinquième. Peut-être pas le dernier. Et c’était ma dixième entreprise. Dans des milieux aussi divers que l’hôtellerie, la politique, le nucléaire (beurk), l’informatique, la recherche et la presse. Les rails, c’est dans sa tête qu’on les a. Tout m’a appris, tout m’a servi.
Trouver l’intersection, oui, c’est exactement le truc. Je suis passée d’un institut d’études et de recherches ou je suivais les recherches jusqu’à leur publication, (y compris la publication donc) à la presse, en passant par la formation professionnelle du CFJ. Et ce cetre d’études, je n’y était entrée que parce que je savais que ça allait me conduire là où je voulais. et puis j’ai eu de la chance. mais la chance ne s’offre qu’à ceux qui savent la saisir
Dans ces cas là, c’est le carnet d’adresses qui compte.
Le mercredi 15 octobre 2003, 15:14 par brio
Quand j’écrivais « sur le tard », il fallait comprendre « via un parcours d’autodidacte ».
Je n’arrive pas à l’exprimer… mais je suis en train de me chercher une nouvelle voie. Sans avoir les idées claires. Il m’est toujours très pénible de décliner mon métier « ingénieur commercial, domaine logiciels ». Du reste, mes employeurs successifs m’ont souvent déclaré qu’ils me trouvaient atypique (« pas assez… marchand de soupe, hein, non que ça me dérange, mais vous n’êtes pas un *vrai* commercial »).
Le temps passe… et je finis par leur donner raison. Mais que faire, comment faire ?
Pas facile.
Le mercredi 15 octobre 2003, 15:16 par brio
oups ! Désolé pour les états d’âme. J’écrivais en réfléchissant.
Le mercredi 15 octobre 2003, 22:53 par Goratrix
Ha la fac ! Que de souvenirs !
Pöur ma part j’étais à Tolbiac, et les fachos du GUD étaient confinés dans un local à porte blindée.
S’ils sortaient, c’était dangereux…pour eux !
Le mercredi 15 octobre 2003, 22:58 par racontars
Brio : pas de problème. c’est en en parlant que tu arriveras à sérier la question. Moi, c’était un peu différent. Je raconterai ça dans un autre récit.
goratrix : c’est bien ce que je disais, j’aurais dû m’inscrire à Tolbiac !
Le lundi 29 décembre 2003, 15:47 par theodore
Salut ma chère. Moi aussi j’ai fait mes études à Censier, mais de 1992 à 1995. J’ai eu un DEA de Lettres en ne lisant que les œuvres que j’aimais et en prouvant aux profs que j’avais compris ce que les Autres avaient écrit sur ces mêmes œuvres. J’ai assisté également à une charge des GUDarts en 1993, où un local de l’UNEF-ID a été saccagé et une fille defenestrée, sans mal heureusement. J’avais aussi mon appart car je bossais en même temps (et sur mon lieu de travail, je lisais et faisais mes dissertes entre les appels téléphoniques entrants). Je ne fricotais pas avec les sociaux-démocrates pour éviter d’avoir comme toi plus tard des désillusions post-estudiantines. Trop cliché pour moi.
Ayant vécu dans la précarité, j’ai passé un concours que j’ai réussi, m’assurant un emploi à long terme, peu fatiguant et peu compromettant.
(l’assujetissement du champ journalistique aux exigences du marché, sa manipulation par des intérêts extrinsèques à la profession, connivences, renvois d’ascenseur sous toutes formes, m’ont définitivement dégoûté de la presse écrite et encore plus de la presse télévisée).
En espérant que ta lucidité te permettra d’éviter toute compromission qui est, dans ta profession, une démission, passe de bonnes fêtes.
Théodore
Le mardi 30 décembre 2003, 01:13 par Racontars
Theodore
Merci pour ton message laissé sur mon Blog. Ça me fait toujours plaisir.
Je voulais juste te répondre que dire « Je ne fricotais pas avec les sociaux-démocrates pour éviter d’avoir comme toi plus tard des désillusions post-estudiantines. Trop cliché pour moi. » en 1995 (l’année de tes études si j’ai bien compris) est un rien facile. Après la bataille, si je peux me permettre
Ma première année de fac, à Assas comme à Censier, date de 1977-1978, l’année de l’élection de Giscard d’Estaing. On était tellement loin du pouvoir. Je n’en suis pas fière, je n’en ai pas honte non plus. C’est ma vie. Et elle n’est pas vilaine. On a fait ce qu’on a pu et on a pu peu, c’est un fait. C’est à ton tour maintenant de démontrer ce que vous savez faire pour essayer d’améliorer la vie de tout un chacun.
Sociaux démocrate est un bien grand mot plutôt vide de sens, non ?…
Quant à mon métier, que tu analyse très bien, cela fait belle lurette que je n’ai plus aucune illusion à son sujet. En ai-je jamais eu d’ailleurs. C’est une façon de gagner ma vie plutôt agréable même si je passe mon temps à fustiger les compromissions dont tu parles, je me suis même fait vocation de décourager les actuels étudiants qui souhaiteraient se lancer dans la carrière : « On est payé comme des merdes et il faut baisser son froc trop souvent. » C’est imagé mais c’est à peu près ce que je pense de ce milieu.
puis-je te demander ce que tu fais dans la vie ?
Comme je ne suis pas sûre que tu reviennes visiter ce blog, je souhaitais te répondre directement. Mais cette réponse figurera aussi chez Racontars.
Je te souhaite de très bonnes fêtes. Et une bonne année 2004, Puisse-t-elle être moins pénible que celle qui est en train de jouer les moribondes, comme si on allait la plaindre…