Le samedi soir, en général, je comate sur mon canapé devant « Tout le monde en parle ». Ça racourcit drôlement l’émission. Les invités défilent, je n’arrive pas à saisir ce qu’ils disent, je vois vaguement des visages rires, se crisper. un invité parfois sort du lot sans que j’arrive à sortir, moi, de ma léthargie.
Avant hier soir par contre, je me suis forcée à le faire. Après Lio, parlant des femmes battues dont elle fut, une ancienne barbouze de la CIA, une poupée Barbie plus vraie que nature, l’actrice Sylvie Testud, un visage inconnu, totalement. Une jeune femme noire. Dans ma conscience embrumée, deux ou trois mots s’infiltrent et je finis par réagir. Merde, c’est elle, dont j’ai fini le livre la veille. Je me redresse en poussant un cri. L’homme me regarde surpris et je dis tout haut ce que je viens de vous révéler tout bas. Fatou Diomé a écrit Le Ventre de l’Atlantique et j’ai passé ma lecture à vouloir en faire partager des extraits, sans le faire parce que vraiment, saisir les textes des autres, c’est long et embêtant.
L’histoire, en gros, est celle Salie, sénégalaise vivant à Strasbourg qui essaie de dissuader son frère Madické de venir en France. Lui n’a qu’une passion, le foot, qu’une idole, Maldini, le joueur italien, qu’un rêve, s’enrichir. Car tous ceux qui rentrent de chez eux mentent et racontent un Eldorado, dont nous savons qu’il n’existe pas.
Elle décrit la réalité à son frère, le racisme à la petite semaine, les contrôles de police, la misère de tous les jours et parfois la mort au bout du chemin. Elle règle des compte la Fatou, avec ses frères d’émigration qui dorent la pilule, avec la France, toujours plus dure pour ceux qui viennent d’ailleurs (surtout si ça se voit sur leur peau), avec le foot aussi. On voit qu’elle a suivi assidûment la coupe d’Europe et la Coupe du Monde. Elle fustige les journalistes français qui, ne pouvant plus encenser une équipe hexagonale défaillante, se sont rabattu sur l’équipe sénégalaise. Faute de grives on peut manger des merles. C’est vrai, je m’en souviens, ça m’avait d’ailleurs vaguement agacée à l’époque : Les Sénef étaient forcément un peu gaulois puisque la plupart jouaient dans notre championnat. D’un coup, on oubliait les injures des supporteurs adverses, les humiliations, etc.
« Il est vrai que les lions de la Téranga jouent en France, écrit Fatou Diome, et le Sénégal ne peut-être que reconnaissant à l’égard de tous ceux qui leur ont permis d’affirmer leur talent. Mais est-ce une raison suffisante pour les traiter de Sénégaulois, de Bleu bis, et spolier leur patrie des lauriers acquis sous sa bannière ? A-t-on déjà vu un professeur s’attribuer le diplôme de son élève . […] En dépit des effort de Schoelcher, le vieux maître achète toujours ses poulains à l’étranger, se contente de les nourrir au foin et s’enorgueillit de leur galop. […] Aussi je déclare 2002 année internationale de la lutte contre la colonisation sportive et la traite des footeux ! »
Elle raconte aussi son île et ses habitants, qui l’ont rejetée parce que bâtarde, sa grand-mère qui lui a sauvé la vie et l’a élevée, son instituteur, vieux communiste en exil dans cet île dont il n’a pas le droit de sortir, les croyances, les marabouts, sa vie d’exilée entre l’Afrique et la France. Bref, c’est superbe.
Fatou Diome. Le Ventre de l’Atlantique. Ed. Anne Carrière